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5-05-2005
Vérité-Action : Le paysage médiatique tunisien à la veille du SMSI

Journée mondiale de la liberté de la presse

Chaque année, la communauté internationale célèbre le 3 mai la journée mondiale de la liberté de la presse, une occasion devenue propice pour les journalistes et les militants tunisiens afin de lever le voile sur les atteintes aux libertés de la presse et d’expression. Cette année encore et quelques mois avant la tenue de la 2ème phase du Sommet Mondial de la Société de l’Information (SMSI) en Tunisie, nous continuons à célébrer cette journée tristement.

La politique du pouvoir en matière de libertés d’expression est, certes, mise à l’épreuve à l’occasion de cette manifestation mondiale. Un regard sur la scène médiatique tunisienne et la situation actuelle des libertés nous éclairera mieux sur les perspectives du Sommet.

Ainsi l’année du SMSI en Tunisie sera marquée incontestablement par le procès historique de Maître Mohamed Abbou. Un exemple flagrant des atteintes aux libertés d’expression et la volonté du pouvoir en place de mettre les militants tunisiens sous les verrous des nouvelles lois mises en place dont notamment la lutte contre le terrorisme.

Me Mohamed Abbou a été condamné le 29 avril, à trois ans et six mois de prison. Les chefs d’inculpation sont « la diffusion de fausses informations » et « une agression physique ». Sa condamnation marque une violation grave aux libertés d’expression. Me Abbou est victime de la machine judiciaire qui considère la publication d’un article critique envers le pouvoir en place, comme motif d’inculpation. Et pour masquer le caractère politique de l’affaire, les autorités ont fabriqué une deuxième affaire de droit commun.

Les avocats qui ont défendu Me Mohamed Abbou organisent depuis le 5 avril 2005 un sit-in à la maison de l’avocat pour protester contre son arrestation et exiger sa libération. Il semble que suite au procès, le 1er mai, les forces de police ont fait une descente musclée à la maison des avocats pour les forcer à arrêter le sit-in.

A la veille du sommet mondial de la société de l’information, le paysage médiatique tunisien demeure entaché de plusieurs anomalies dont nous citons :

-  La condamnation des jeunes internautes de Zarzis (sud tunisien) à des peines lourdes allant jusqu’à 19 ans. Ils étaient accusés d’avoir navigués sur la toile, consultés des sites interdits et téléchargés des documents « dangereux ». Les jeunes prisonniers ainsi que leurs familles ont entamés plusieurs grèves de la faim pour exiger leur libération. Leur incarcération se fait dans des conditions sanitaires inhumaines. Selon le dernier communiqué du comité de soutien de ces internautes l’un d’eux, Omar Rached est dans un état de santé grave et Abdelghafar Guiza souffre de la tuberculose

-  Le journaliste Hamadi Jebali, directeur du journal « Alfajr » est encore emprisonné malgré un certain allégement de sa situation. Depuis quelques semaines et sous la pression des organisations internationales et locales, les autorités ont procédé à son transfert à la prison de Mahdia et arrêté toutes mesures d’isolement à son encontre. Il avait auparavant entamé plusieurs grèves de la faim dont la dernière date du 14 avril 2005 et a du l’arrêter suite à l’amélioration de ses conditions d’incarcération et son transfert à Mahdia. En prison depuis le 31 janvier 1991, il y a quelques jours Hamadi Jebali a lancé un appel au secours par le biais de son épouse disant « aidez-nous à sortir de cette tombe »

-  La condamnation le 4 novembre 2004 de Jalel Zoghlami, directeur du journal Kaws Elkarama à 8 mois de prison dans une affaire montée de toute pièce

-  Le harcèlement continu du journaliste Abdallah Zouari et son assignation à résidence forcée après sa libération. Il a été contraint à mener plusieurs grèves de la faim pour exiger sa liberté de mouvement et revendiquer son droit à vivre avec sa femme et ses enfants. Les autorités ont fait sourdes oreilles. Tout récemment, M. Abdallah Zouari a tenté avec l’aide de la section de Mednine de la LTDH d’accéder aux publinets de la région pour consulter Internet mais ils ont pu constater le refus total des gérants de donner accès à Abdallah Zouari, justifiant cette interdiction par « l’application des instructions venus d’en haut »

Un autre événement de l’année et avant quelques mois aussi du SMSI, c’est l’interdiction de légaliser un nouveau parti politique et le refus à 200 candidats de l’opposition de se présenter aux élections municipales prévues le 8 mai. Une coalition de l’opposition en Tunisie avait annoncé fin avril que toutes ses listes de candidats ont été rejetées par les autorités sous prétexte qu’elles comportent « différents manquements à la loi constatés ».

Sur le plan de la couverture médiatique des événements et de l’actualité, nous constatons une détérioration alarmante de la qualité et de la crédibilité des informations transmises au citoyen tunisien. Un grand effort de désinformation et de camouflage est en train de s’exercer. Ainsi des événements comme les inondations ou des faits de la vie courante sont brièvement couverts.

Toutes les manifestations organisées contre la participation du premier ministre israélien Ariel Sharon au SMSI en Tunisie ont été réprimées et aucune d’elles n’a été relayée dans les médias locaux. La télévision officielle ne fait que soigner l’image du régime en place et soumettre le public à des débats stériles et sans souci de crédibilité ou d’objectivité. Nous citons par exemple, suite à la participation de la société civile tunisienne au prepcom2 à Genève, la télévision tunisienne a diffusé une émission sur cet événement dont les invités n’étaient autre que les alliés du pouvoir ayant participés au prepcom2 pour emboîter le pas des opposants tunisiens. Le contenu présenté n’était autre que des insultes et des accusations de trahison à l’encontre de la délégation de la société civile indépendante accréditée au Prepcom2.

En évaluant la situation de la presse et des libertés d’expression en Tunisie entre 2004 et 2005, nous constatons :

-  la multiplication du nombre de procès à l’encontre des militants de droits de l’homme et visant essentiellement leur droit à l’expression

-  la volonté des autorités de camoufler ce genre de procès en fabriquant des délits de droit commun pour cacher leur caractère politique (l’affaire de Me Abbou, les procès des journalistes Abdallah Zouari et de Neziha Rejiba en 2004, l’incarcération de Jalel Zoghlami...)

-  la poursuite de la politique de la main mise sur les journaux tout en véhiculant un discours d’ouverture justifiant l’absence de débats et de libertés d’expression par l’autocensure

-  la volonté d’insister sur les aspects techniques et technologiques du sommet de la société de l’information tout en négligeant le volet droit de l’homme et la démocratisation de l’espace médiatique. Or, par définition l’expression société de l’information « met l’accent non sur les flux d’information et les réseaux qui les supportent mais bien davantage sur le savoir, la créativité, la connaissance. La vision est donc plus humaine même si cette société de la connaissance est portée par un développement technique »

-  le web reste la seule échappatoire pour le citoyen mais le contrôle policier du cyber espace handicape l’accès à cette source d’information

Vérité-Action considère que le sommet mondial de la société de l’information en novembre 2005 devrait permettre une réforme radicale de la politique médiatique menée par le régime en place et la levée de toutes les mesures restrictives aux libertés d’expression.

Nous appelons les autorités tunisiennes en urgence et avant la tenue du sommet à :

-  Lever toutes les mesures de contraintes exercées à l’encontre des militants des droits de l’homme et des journalistes

-  Libérer immédiatement l’avocat Me Mohamed Abbou

-  Garantir au citoyen tunisien le droit à l’expression et à l’information

-  Libérer les journalistes Hamadi Jebali et Jalel Zoghlami et mettre fin aux mesures de contrôle et d’isolement à l’encontre du journaliste Abdallah Zouari

-  Permettre une plus grande ouverture de l’espace médiatique à toutes les forces de la société civile et aux plumes libres

-  Libérer tous les prisonniers d’opinion en promulguant une loi d’amnistie générale

-  Permettre à la société civile tunisienne une participation active et libre au SMSI 2005.

Fribourg, le 3 mai 2005

Safwa Aïssa
Présidente


ANNEXE

« Abou Gharib » d’Irak et « Abou Gharaib [1] de la Tunisie


Écrit par : Maître Mohamed Abbou

Nombreux sont ceux qui ont été choqués d’entendre ce qui s’est passé à nos frères irakiens à la prison d’Abou Gharib par les forces d’occupation (torture, atteinte à la dignité, agressions sexuelles) et ont exprimé leur profonde émotion pour ce qu’ils ont vu.

Cependant, celui qui suit l’actualité sera étonné et s’interrogera sur cette réaction courroucée surtout si l’on sache que ce qui a été rapporté sur les violations à la prison d’Abou Gharib ne dépasse pas dans son horreur ce qui se passe dans les prisons tunisiennes et les locaux des diverses unités de sécurité et postes de sûreté et au siège du ministère de l’intérieur sans que tout cela ne suscite un intérêt semblable.

Cela a-t-il un rapport avec « la lampe de Bab Menara qui « ne s’allume que pour les étrangers » [2] ou s’agit-il alors de troubles de la vue qui engendrent une presbytie accompagnée d’une myopie qui fait que nous ne pouvons voir nos frères qu’à une distance minimale de 2400 km ?

Une réponse objective ne peut négliger l’effet de l’information. En fait, le scandale d’Abou Gharib a été relayé par tous les médias étrangers et locaux au point que la chaîne Tunis 7 a diffusé les photos de la torture et que les journaux de la désinformation ont fait de même.

C’est ainsi qu’un large public a pris connaissance de ces informations contrairement aux échos des violations en Tunisie qui n’ont été diffusés que sur Internet, non accessible à tous, ou grâce à la chaîne « Almustakilla » qui a connu une forte audience durant une certaine période avant que son propriétaire ne découvre les mérites et privilèges de la « modération ».

Cela explique encore pourquoi le large public en Tunisie ne soit pas au courant des horreurs commises dans le pays par des compatriotes.

Un autre facteur, cette fois d’ordre culturel, explique le phénomène, à savoir la haine de l’étranger et le refus de l’occupant tout en acceptant la dictature locale pratiquée par un tyran de confession musulmane. Cela trouve appui dans l’idée alimentée par quelques juristes musulmans et qui stipule que vivre 70 ans sous la dictature est mieux que la « Fitna » (discordance).

Aussi est-il que le tunisien qui critique les américains n’a rien à craindre contrairement à la critique adressée à un compatriote pour laquelle il pourra payer un lourd tribut, ce que beaucoup ne désirent pas faire.

Cette problématique du sacrifice est d’une importance majeure pour notre sujet. Si on prend, à titre d’exemple, les avocats qui plaident dans les affaires politiques, on constatera que leur nombre est faible en Tunisie. Pour les autres pays arabes, j’ignore leur proportion, à part le fait que près de 2000 avocats se sont portés à la défense du doyen des dictateurs arabes, Saddam Hussein, avant qu’ils ne renoncent à voyager en Irak lorsqu’ils ont réalisé que leur vie sera en danger. A mon avis, cette attitude contredit leur foi dans l’affaire qu’ils défendent, que cette défense ait pour but seulement de garantir un procès équitable à un homme ou la défense d’un leader exceptionnel dont les femmes n’accoucheraient plus jamais d’un semblable.

Tout modestement, et j’espère avoir tort, il y a parmi nous des gens qui ne veulent pas perdre la qualité de militant devant le public sans qu’ils soient pour autant prêts à assumer les lourdes conséquences que peut engendrer leur lutte. La défense de la cause palestinienne ou irakienne leur offre une échappatoire qui leur permet de mener une lutte confortable et cela sans qu’ils soient capables de fournir un soutien effectif à nos frères en Palestine ou en Irak. Tout ce qu’ils font c’est de consolider le pouvoir du dictateur local en détournant les gens de le confronter et en dirigeant leur regard vers d’autres.

Les irakiens sont capables, à eux seuls, de mettre fin à l’occupation. Parmi eux, il y a ceux qui mènent avec brio et efficacité une opposition politique. D’autres ont choisi la résistance armée pour renvoyer l’occupant et ont témoigné d’un courage et de hautes capacités guerrières pouvant se passer de tous nos efforts pour les soutenir.

Quant aux tunisiens, louange à Dieu qu’ils ont eu le mérite que quelques jeunes des leurs aient participés à la lutte de leurs frères en Palestine et en Irak. La honte en Tunisie ne nous vient pas des sionistes ou des américains mais des mesures et des jugements trop sévères prononcés, au nom du peuple tunisien, contre ceux qui rêvaient de participer à la lutte palestinienne comme les jeunes internautes de Zarzis et les jeunes de l’Ariana sans qu’il soit prouvé qu’ils aient commis des actes criminels en Tunisie.

La honte nous touche également du fait que les violations commises par les américains à la prison d’Abou Gharib (torture, chocs électriques, agressions sexuelles et déshabillement des détenus) n’a pas égalé l’horreur de ce que des tunisiens ont fait avec leurs compatriotes, notamment par l’arrachement des ongles, l’introduction de bâtons dans l’anus, la brûlure aux cigarettes, l’introduction des fils dans les parties génitales, la sodomisation des jeunes filles et garçons et le fait de forcer les victimes à manger de leurs excréments.

A cela, il faut ajouter l’élargissement du cercle de la répression aux familles et d’autres techniques qui font honte à tous ceux qui se sont tus face à ces pratiques, à commencer par les chefs des tortionnaires en passant par le peuple tunisien et en arrivant au président de l’Etat chargé, par la Constitution, de veiller au respect de la Constitution et de la loi. Ce dernier, soit ignore ce que commet les fonctionnaires de l’Etat, et dans ce cas n’est pas apte à cette fonction, soit sait ce qui se passe ou l’ordonne et dans ce cas il ne mérite pas de gouverner les tunisiens, ni les Hutus et les Tutsis.

Et à ceux qui justifiaient la répression au début des années 90 par l’impératif de confronter à un mouvement puissant qui menaçait l’ordre public, la stabilité et la marche ordinaire des institutions ; en admettant leur hypothèse l’on est en droit de s’interroger comment peuvent-ils expliquer la poursuite des atteintes dont étaient victimes les islamistes, les islamistes présumés, les gens de la gauche et même les prévenus du droit commun ? Comment peut-on expliquer les agressions contre le prisonnier Nabil El Ouaer dans sa cellule à la prison de Borj Erroumi et sa sodomisation par quatre autres prisonniers sur ordre de l’administration pénitentiaire ? Comment expliquer les obstacles érigés devant la justice l’empêche de jouer son rôle et instruire les plaintes des victimes contre les agents de l’Etat et les détenteurs du pouvoir.

Qu’on le dise franchement que l’occupation de l’Irak a eu des retombées négatives sur les tunisiens qui paraissent être démoralisés ce qui se manifeste dans leur désintérêt à l’actualité surtout nationale alors qu’on s’attendait que les efforts se conjuguent pour chercher une issue à la crise du pays.

Quant à nos rêves panarabes, il est clair que les dirigeants n’en ont rien fait avec leurs slogans et leurs armées et il ne reste de solution que la lutte de tous les arabes dans leurs pays pour se débarrasser de la dictature et l’instauration de régimes démocratiques qui expriment la volonté populaire et c’est à ce moment que l’union arabe sera concrétisée et qu’on trouvera la solution pour la cause palestinienne et toutes les autres causes.

J’adresse un message à nos jeunes qui veulent combattre au sein de la résistance irakienne et qui ont été arrêtés et déférés devant la justice pour avoir simplement pensé aller en Irak sur la base de la loi sur le terrorisme, je les supplie personnellement de choisir la Tunisie comme terre pour mener le combat. Et si celui-ci est armé en Irak, ils n’auront besoin en Tunisie que du courage de dire non face au dictateur qui comme ses pairs dans d’autres pays arabes, est la cause de notre sous-développement.

Cela exige aussi de se débarrasser soi-même des comportements inadéquats qui portent préjudice à notre patrie comme les pots-de-vin, les combines, l’égoïsme et l’hypocrisie. Il exige aussi d’avoir un minimum de culture et de connaissances car le courage à lui seul ne suffit pas. On a l’exemple des afghans qui, après avoir libéré leur pays, se sont tournés les uns contre les autres en raison de l’absence d’un projet politique clair et l’incompréhension des exigences de la vie contemporaine et de la culture démocratique.

Je rappelle aussi à ces jeunes que leur départ pour soutenir la résistance irakienne n’est utile ni aux irakiens ni aux tunisiens. Le seul qui en profitera sera le régime au pouvoir qui se présentera comme un allié engagé dans le projet américain de lutte contre le terrorisme alors que c’est lui qui pratique le terrorisme, l’institutionnalise et l’alimente par la répression, l’oppression, le trucage des accusations contre les innocents et le blocage de toute voie d’alternance pacifique dans le pays.

J’appelle également ceux qui boycottent les produits américains de commencer par le boycott des produits et entreprises détenues par les familles soutenues par le pouvoir politique et qui ont ramassé des fortunes énormes dans peu de temps. L’établissement d’une liste des ces produits et entreprises est un devoir national dans lequel doit s’engager tous les citoyens en l’absence d’une autre solution pour maîtriser leur avidité.

Lorsqu’on arrive à arranger notre ménage intérieur et qu’on puisse créer un vrai changement dans notre pays, on pourra à ce moment viser plus haut.

Le texte du présent article a fait objet de la commission rogatoire délivrée contre Me Mohamed Abbou. Il date du 25 août 2004
Traduction non officielle Vérité-Action

[1] « Abou Gharaib » C’est un jeu de mot qui veut dire, mystères de la Tunisie »

[2] Proverbe tunisien



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