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"Nous regrettons Abidjan" En raison de l’insécurité causée dans notre pays par la guerre, la Banque africaine de développement s’est temporairement relocalisée à Tunis. Ces employés ont du mal à s’adapter à leur nouvel environnement.
La boîte s’appelle "Cyclone". Elle ressemble à toutes les boîtes de nuit sur la planète. L’espace est vaste, et les fauteuils confortables. La musique est africaine, la clientèle africaine, mais le patron et les serveurs sont arabes. Nous sommes à Gammarth, une banlieue chic de Tunis. C’est vendredi soir et il fait très chaud. Les Tunisois sont assis devant les cafés, à boire du thé et à fumer le narguilé. Tibi, un ami ivoirien qui travaille à la Banque africaine de développement nous a emmené dans l’unique boîte africaine de Tunis. Les clients sont essentiellement des étudiants venus de tous les pays d’Afrique noire, et des employés de la BAD, mais il y a quelques Tunisiens. Un des DJ est Tunisien, l’autre, Ivoirien. Pendant la série de musiques d’Afrique centrale, on ne voit que des Noirs sur la piste. Mais quand vient le " couper-décaler", on voit des Tunisiens bondir sur la piste et s’y déhancher avec la grâce des Européens dansant des danses africaines. " L’arrivée de la BAD Tunis est en train de bousculer les habitudes des Tunisois", nous dit Tibi. "Cette boîte est la première boîte africaine, et c’est parce que nous sommes arrivés qu’elle s’est ouverte. Au début, nous nous retrouvions entre Noirs Africains, mais de plus en plus de Tunisiens commencent à la fréquenter." Notre ami Valentin, ancien rédacteur en chef d’un journal ivoirien qui vit à Tunis depuis trois ans parle même de révolution culturelle, à propos de l’arrivée de la BAD à Tunis. "Jusqu’alors les Tunisiens ne connaissaient pas beaucoup l’Afrique noire. L’histoire et la géographie les rapprochent plus de l’Europe que de nous. D’ailleurs, ils disent Afrique en parlant de l’Afrique noire, comme s’ils s’excluaient de cette Afrique. Leur image des Noirs est celle qu’ils ont des Noirs de chez eux qui sont au bas de l’échelle sociale, et des quelques travailleurs immigrés qu’ils ont chez eux, ainsi que des clandestins qui traversent leur pays. Avec l’arrivée de la BAD, ils voient un bon millier d’Africains aisés, de haut niveau intellectuel, qui ont un fort pouvoir d’achat, qui habitent les plus belles maisons, qui roulent dans des voitures de luxe, et dont les enfants vont dans les écoles les plus huppées. Certains Tunisiens en sont choqués, d’autres découvrent que le Noir africain peut être autre chose que le pauvre type qui cherche à survivre." Il circule dans le milieu de la BAD plusieurs anecdotes sur les réactions des Tunisiens devant le pouvoir d’achat des hommes et femmes de la BAD. A leur arrivée à Tunis, il leur a fallu s’installer. Il existe à Tunis un hypermarché du nom de Carrefour où les personnes aisées vont faire leur marché. Et c’est là que les gens de la BAD vont faire leur course. Ils en sortaient toujours avec des caddies pleins à ras bord. Cela irritait certains Tunisiens pauvres qui supportaient mal que des Noirs, qu’ils appellent " esclaves", car dans leur mentalité tous les Noirs sont descendants d’esclaves, aient un tel pouvoir d’achat. Il y eut des insultes racistes, à tel point que l’on raconte que le président de la BAD dut recommander à ses agents de se montrer un peu plus discrets dans leurs dépenses. Il leur aurait aussi recommandé d’acheter des voitures moins grosses que celles qu’ils avaient à Abidjan.
Pour Valentin, tout le problème est une question de connaissance de l’autre. " C’est un fait que les Tunisiens ne connaissent pas les Noirs Africains. Mais quelques-uns parmi ceux qui ont eu l’occasion de venir en Afrique noire deviennent de vrais mordus d’Afrique. C’est peut-être aux gens de la BAD, qui sont d’un niveau intellectuel élevé de s’ouvrir aux Tunisiens, en les invitant chez eux, pour faire tomber les préjugés. Mais généralement, comme ils sont très gonflés, ils ne se fréquentent qu’entre eux, en se plaignant tous les jours des Tunisiens."
Le racisme est ce dont se plaignent le plus les Africains travaillant à la BAD. Une Tanzanienne nous confiera avoir été vraiment confrontée au racisme seulement à son arrivée à Tunis. " Il est presqu’impossible pour un Noir de sortir avec une Tunisienne", nous dit un ami. "Le simple fait de marcher dans la rue avec une Tunisienne vous expose aux injures, voire à des agressions physiques." Et cela complique la situation des célibataires qui travaillent à la BAD. Ils sont obligés de se rabattre sur les étudiantes africaines vivant à Tunis. Mais comme partout, les étudiantes coûtent cher. Surtout lorsqu’elles sont à l’étranger, loin de leurs parents. Les histoires d’amour se transforment très rapidement en prise en charge. Surtout que les employés de la BAD sont réputés avoir de très gros salaires. Un Congolais, ami de Tibi, nous racontera qu’une étudiante ivoirienne qu’il fréquentait l’avait appelé une fois pour lui demander 500 000 F, pour se soigner. " Je lui ai dit que j’allais ce jour-là même en mission et j’ai coupé mon portable." L’autre problème que rencontrent cette fois-ci les maris infidèles est qu’il n’y a pas d’hôtels de passe en Tunisie. Alors certains se sont mis ensemble pour louer des garçonnières où ils s’organisent pour aller commettre leurs infidélités. Une Burundaise se plaint, elle, des prix qui prennent l’ascenseur dès que l’on sait que le client travaille à la BAD.
Tous les employés de la BAD que nous avons rencontrés regrettent la vie à Abidjan, avec les maquis, les poissons braisés, les bars climatisés où l’on va perdre le temps à la descente du travail. " Ceux qui souffrent le plus sont ceux qui ne pouvaient pas rentrer directement chez eux après le travail," nous dit Tibi. "Ici, il n’y a pas de maquis, pas de petites "gos". Après le travail ils doivent passer la soirée avec leurs épouses et leurs enfants."L’autre regret est la fraternité Ivoirienne, comme nous disait la Tanzanienne, qui, après avoir passé une quinzaine d’années en Côte d’Ivoire, dit se sentir ivoirienne. "Malgré la guerre" nous dit-elle, " je me sentais bien à Abidjan. Mes parents au pays s’inquiétaient, mais je leur disais tous les jour que nous vivions normalement, que nous allions au travail et que nous étions bien avec nos frères ivoiriens." Mais le plus sérieux problème auquel ont été confrontés les employés de la BAD a été la scolarisation de leurs enfants. L’enseignement en Tunisie est en arabe. Il existe des écoles françaises, mais elles sont destinées en priorité aux Français qui vivent dans le pays, et elles ne s’attendaient pas à recevoir autant d’enfants au moment de la délocalisation de la BAD. Certains ont préféré laisser leurs enfants à Abidjan en attendant de voir plus clair dans leur situation.
Le gouvernement tunisien, lui, voit tout le profit qu’il peut tirer de la présence de la BAD sur son sol. Un millier de personnes avec de très gros salaires, cela s’entretient. En dehors des trois immeubles où sont loués les bureaux de la BAD, il faut ajouter les maisons que loue le personnel, ce qu’ils dépensent pour vivre, et tout ce que la banque dépense pour remplir sa mission. On nous raconta qu’une agence de voyage avait fait en trois mois son chiffre d’affaires de trois ans avec l’arrivée de la BAD. Car la BAD voyage beaucoup. Et toutes sortes de facilités étaient accordées aux employés de la BAD. Les policiers tunisiens étaient particulièrement plus gentils avec eux lorsqu’ils commettaient par exemple de menues infractions du code de la route. On nous a aussi raconté l’histoire de cette dame de la BAD qui s’est fait voler son portable au marché. Lorsque l’on a su sa qualité d’employée de la BAD, tout a été mis en uvre et deux jours après le portable a été retrouvé. " Tu imagines la police ivoirienne en train de chercher un portable volé ?" demande Tibi. De même, alors que pendant le mois du ramadan tous les restaurants de Tunis sont fermés pendant la journée, l’un d’eux a été exceptionnellement autorisé à ouvrir les midis pour les employés de la BAD.
Le samedi soir de notre arrivée, nous avons été invités à une fête chez un couple ivoiro-camerounais. Le mari, un haut cadre de la BAD est Camerounais et son épouse, une Ivoirienne. La sur de celle-ci, qui s’est mariée à Abidjan est en voyage de noce à Tunis avec son mari. La grande majorité des personnes présentes travaillent à la BAD ou sont des conjoints de personnes travaillant à la BAD. Il y a juste une poignée de Tunisiens. Le bon vin et le champagne coulent à flot. Le " couper-décaler" et le Makossa sortent des énormes enceintes acoustiques et s’entendent de loin lorsque l’on entre dans la rue. Après le copieux repas, on dégage le salon et tout le monde se met à danser. Au moment du Zoblazo, on fait la ronde, et les nappes de table tournoient dans l’air. On se croirait à Abidjan. A deux heures du matin, lorsque nous rentrons, la musique est encore aussi forte. Notre ami que nous accompagnions nous dit : " C’est sûr que le voisin Tunisien n’a pas l’habitude d’entendre ce genre de musique à cette heure de la nuit. Il faudra bien qu’il s’y habitue." En attendant que la BAD revienne un jour à Abidjan. Où l’on peut faire autant de bruit que l’on veut à toute heure de la nuit. Où il y a des maquis, des poissons braisés, du Kédjénou, des "gos", et de la bière bien fraîche, malgré tout.
Venance Konan © Fraternité Matin |