Je suis un lâche

Pourquoi je devrais m'en prendre aujourd'hui au juge qui a condamné l'effigie emblématique des laissés-pour-compte tunisiens à un an de prison avec sursis ? Qu'est ce que j'ai fait pour empêcher cette nième injustice ? lors de ses multiples procès j'étais toujours aux abonnés absents, attendant ignoblement la dépêche de l'AFP ou de Reuters pour constater les dégâts !
Quand M. Goujat décrit l'opposition tunisienne, le mot qui revient le plus souvent était traîtres, sur ce point j'avoue que je suis d'accord car j'ai toujours trahi d'une façon ou d'une autre les gens qui me voulaient du bien, d'autant plus que je savais au moins depuis le dernier procès en date que cet homme qui " propage des nouvelles vraies à 100% de nature à maintenir l'ordre public " n'aura jamais un non lieu.
Moncef Marzouki n'ira pas en prison aujourd'hui mais il aura certainement fait son plein en terme d'injustice et d'arbitraire avec cette épée de Damoclès appelée Justice tunisienne, comment aurais je le courage de le voir dans ses yeux si nos regards se croisent le jour où je déciderai enfin de prendre la relève, je suis sûr et certain qu'il viendra me réconforter et me soutenir si j'étais à sa place ce 29 septembre 2001, lui au moins il n'est pas né pour vivre lâche !!!

Le militant tunisien Moncef Marzouki
obtient le sursis en appel

TUNIS (Reuters) - La cour d'appel de Tunis a allégé la peine d'un an de prison ferme infligée au militant des droits de l'Homme Moncef Marzouki pour "diffusion de fausses nouvelles de nature à troubler l'ordre public" en l'assortissant du sursis, apprend-on de source judiciaire. Marouki était, au moment de sa condamnation en première instance, en décembre, le porte-parole du Conseil national des libertés en Tunisie (CNLT), organisation non reconnue, et venait de critiquer la gestion du Fonds de solidarité nationale, un programme mis en place par les autorités pour lutter contre la pauvreté. Professeur de médecine, Marzouki préside depuis juillet dernier du Congrès pour la République, parti d'opposition qui s'est fixé pour objectif de sortir le pays des "fausse république et démocratie" qu'il prétend connaître depuis son indépendance, il y a 45 ans.

ettounsi. Samedi 29 septembre 2001 .
" Seuls nos dictateurs sont méprisables. "

Il y a 2 semaines, nous avons condamné clairement les attentats dont ont été victimes New York et Washington le 11 septembre. Attribués à des terroristes musulmans, ces attentats ont aujourd'hui approfondi le fossé qui sépare les pays musulmans de l'Occident, ou, pour être plus clair, le fossé qui sépare l'Islam du monde judéo-chrétien. L'événement fait l'objet d'analyses divergentes, de réactions différentes et finalement de conclusions qui sont aux antipodes l'une de l'autre.
Du coté américain et pour une fraction des commentateurs européens, dès les premières minutes après le drame, une réaction anti-musulmane a commencé à s'exprimer. Jusque là déjà, l'Islam n'avait pas bonne presse dans les pays non musulmans. Il était considéré comme une religion misogyne, intolérante et barbare. Mais ce jugement de valeur était rarement exprimé. Grâce à l'idéologie dominante qui rejette le racisme et tout préjugé de mépris à l'égard de la civilisation d'autrui, les opinons désobligeantes à l'égard des musulmans étaient généralement tues. Mais, depuis les attentats de New York et de Washington, beaucoup laissent libre cours à leurs préjugés et affichent leur hostilité à l'égard des musulmans.
Ainsi, au moins une centaine de mosquées ont reçu des jets de pierres aux Etats Unis. Dans ce pays et ailleurs, on fait plus attention au faciès des passagers dans les avions, dans les trains, et même dans la rue. Plus grave encore, on a parlé de la nécessaire levée de bouclier de l'Occident contre son adversaire, l'Islam. On a opposé la barbarie des uns au monde civilisé des autres. Certains se sont même permis une assimilation des islamistes aux néonazis. On a opposé les forces du mal aux forces du bien et on est allé jusqu'à promettre une croisade pour extirper le mal à sa racine. Comme si l'assassinat d'innocents peut justifier la vengeance par l'assassinat d'autres innocents.
Il va sans dire que ce simplisme est particulièrement dangereux et qu'il promet une réaction aveugle de nature à nous enfoncer davantage dans le cercle vicieux de la haine et à donner raison aux extrémistes des deux bords : d'une part Huttington et ses partisans pour qui le monde de demain sera fait de guerres sans merci entre les cultures d'Orient et d'Occident; d'autre part, les intégristes islamistes qui rejettent le dialogue entre les religions et qui rêvent de rallumer la flamme du conflit multi-séculaire entre le croissant et la croix.
Du coté islamique, il semble que la réaction, tout en étant opposée, n'est pas très différente. Certes les officiels ont tous condamné les attentats; mais c'est une condamnation du bout des lèvres. C'est la réaction populaire qui compte le plus. Malheureusement, notre opinion publique est muette car, dans la plupart des pays, les citoyens n'ont pas la liberté de s'exprimer; et il n'existe aucun sondage d'opinions crédible et, de ce fait, susceptible de nous renseigner, avec exactitude et précision, sur ce que pense le musulman moyen. On est donc forcé de se contenter des apparences ou des impressions. A mon sens, une proportion non négligeable de musulmans ne désapprouve pas les attentats et, tout en regrettant que des innocents aient trouvé la mort, éprouve une certaine satisfaction devant le malheur de la plus grande puissance du monde. Bien plus, Ben Laden a gagné des partisans et il passe aux yeux de certains pour un héros. Car, ne nous voilons pas les yeux, osons regarder la réalité en face, la rancœur accumulée contre les américains est telle qu'il existe aujourd'hui un fossé entre les Etats Unis et le monde musulman.
Il faut dénoncer ces deux attitudes extrêmes, rectifier les analyses erronées et être constructif pour l'avenir.
Du coté de l'Occident certaines positions sont à saluer. Plusieurs responsables politiques européens ont clairement mis en garde contre la tentation de l'amalgame et celle de la vengeance primaire contre des innocents. Ils ont dit et répété que tous les musulmans ne sont pas terroristes. Loin s'en faut. De son coté, le Président Bush a visité une mosquée et affirmé que l'Islam est une religion de paix. Il est cependant nécessaire d'aller plus loin. Les américains ne peuvent pas se mettre à dos indéfiniment plus d'un milliard de musulmans. Pour cela, il leur faut adopter une politique étrangère juste, conforme au droit international et au droit des peuples à disposer d'eux mêmes. Le drame palestinien doit cesser. Si les Etats Unis le veulent, très vite, une paix juste et durable pourra voir le jour entre l'Etat d'Israël et celui de Palestine. Ce dernier sera construit sur les terres occupées en 1967 :la Cisjordanie, Gaza et Jérusalem Est.
Par ailleurs, selon le témoignage de l'UNICEF, à ce jour, 10 ans après la guerre du Golfe, plus d'un demi millions d'enfants irakiens sont morts de malnutrition à cause d'un embargo qui semble illimité. Saddam Hussein est un dictateur sanguinaire. Mais les enfants irakiens n'y sont pour rien. Cet embargo doit cesser.
Du coté musulman, les châtiments corporels, flagellation, lapidation et amputation, pratiqués en Iran, au Soudan et dans les pays du Golfe, les conditions d'esclavage absolument inhumain infligé aux femmes en Afghanistan sont une honte pour l'ensemble des musulmans du monde et doivent être dénoncés haut et fort. Il est grand temps de supprimer les institutions moyenâgeuses telles que la polygamie et la répudiation. De façon plus générale, la condition d'infériorité juridique imposée aux femmes dans la quasi totalité des pays musulmans, est absolument indéfendable et elle donne de l'Islam une image déplorable.
Enfin, il est malheureux de constater que la quasi totalité des Etats du monde se démocratise à l'exception du monde musulman où les régimes démocratiques sont rarissimes. Nos gouvernants doivent savoir que ne sont respectés que les Etats respectables. Une bonne partie de l'opinion occidentale à tendance à mépriser l'ensemble du monde musulman à cause de l'absence de démocratie et d'Etat de droit, du non respect des droits de l'homme. A la vérité, nos sociétés se développent, nos élites se forment. Seuls nos dictateurs sont méprisables.

Mohamed Charfi à Radio - Médi 1
Forum Tunezine envoi d'Ibn Khaldoun
Propos recueillis le 27 - 9 - 2001


 
Ni jihad , ni croisade, la solidarité obstinément

Parmi les nombreux ''effets collatéraux'' de cette catastrophe humaine et politique qu'est l'attentat terroriste de New-york et de Washington, le plus potentiellement dangereux me parait être ce slogan chuchoté puis vite refoulé de guerre des civilisations.
Il est vrai que le concept couve depuis un bout de temps et qu'à voix basse, dans des cercles restreints, certains avaient fait des élucubrations de ''Huntington '' sur les huit cultures et leur inévitable affrontement, le credo d'un nouveau racisme. Le plus grave c'est que le président Bush s'est laissé aller et a parlé de façon aussi révélatrice qu'inquiétante de croisade .
Un tel concept, faisant l'amalgame entre le politique et le culturel, entre les innocents et les coupables, entre l'Islam et l'Islamisme, entre l'Islamisme et le terrorisme, manipulé par des politiciens sous pression, pourrait réveiller dans une rue occidentale traumatisée par la peur, des haines ancestrales et susciter une démarche politique pour un autre ''Djihad'', tel qu'il est compris par nos illuminés.
Qui a encore la force et le courage de rappeler que ''Jihad '' est en Islam un concept spirituel et non militaire, signifiant littéralement ascèse et dépassement de soi, alors qu'il a fini par acquérir dans l'inconscient collectif le sens de combat à mort pour détruire ou soumettre l'autre irrémédiablement dangereux et désespérément diffèrent.
Mais quel est au juste l'ennemi qui va faire les frais du Jihad à rebrousse -poil afin de le soumettre aux valeurs et aux intérêts de l'Occident ?
S'agit-il de la rue arabe et musulmane ?
Il est indubitable que pour une bonne partie de cette rue, les attentats de New -York et de Washington, constituent un juste châtiment des crimes et injustices subies depuis si longtemps et des humiliations que lui inflige depuis un siècle le diable Occidental.
Mais qu'est-ce que la civilisation aurait à faire dans des colères rancies par un trop long conflit politique ?
Va-t-on au contraire châtier les dictatures arabes fonctionnant aux antipodes des valeurs occidentales et largement responsables de par la répression et la misère qu'ils traînent dans leur sillage de l'existence du terrorisme ?

S'agit-il de soumettre les sociétés civiles arabes. Mais elles jouent le jeu, non de la guerre des civilisations, mais de leur rencontre, de leur osmose, de leur mutuel enrichissement ?
Il est clair que pour toute la société civile de ce côté- ci de la Méditerranée, les derniers attentats terroristes constituent un crime, qui ne venge pas ceux commis contre les enfants irakiens et palestiniens,
mais qui s'y ajoute.
L'inquiétude de cette société civile arabe est d'autant plus profonde qu'elle sait que la liste des crimes n'est pas prête d'être close, qu'il s'agisse de ce qu'on appelle impudiquement les effets collatéraux des
frappes à venir,ou des réactions encore plus désespérées et plus folles qu'elles vont susciter. Or un tel dérapage va rendre sa position intenable et sa fonction impossible.
La société civile arabe n'est pas l'amie de l'Occident au sens ou ce terme est utilisé par les régimes arabes. Elle n'est pas politiquement à la botte des Etats occidentaux. Elle ne constitue pas une cinquième colonne culturelle occidentale . Sur le plan économique elle ne tient pas les comptoirs pour le compte de ses maîtres étrangers. Elle est un pont jeté entre les deux civilisations, un lien précieux entre les rues occidentales et musulmanes qui s'ignorent, et à l'occasion de tels drames se mettent à se mépriser et à se haïr.
Ce pont est profondément ancré dans le terroir local, mais, comme tout pont fixe son arche de l'autre côté du vide, de l'inconnu et du danger. A travers ce pont les hommes et les femmes des deux cultures, qui ont jadis échangé l'Algèbre dans un sens, ont échangé dans l'autre, des valeurs devenues communes de démocratie et des droits de l'homme.
Pendant que les deux rues, sont chauffés à blanc, la bas par le choc des images des montagnes de gravats ensevelissant des milliers d'innocents, ici par celles des mères pleurant l'enfant mort par balle en Palestine ou par cachexie en Irak ; pendant que les hommes politiques cherchent fébrilement à savoir comment tirer parti de cette terrible situation ; les sociétés civiles occidentales et arabes, elles n'ont cessé d'échanger les messages de condoléances, de solidarité, publiant sans relâche condamnations et appel à la raison, donnant une magnifique image de la collaboration et de la rencontre des cultures.
La prise position de « Human Rights Watch » rejetant les amalgames faciles, est le prototype même de cette attitude que crée la connaissance approfondie de l'autre si semblable bien qu'apparaissant si différent.
Subrepticement et derrière le dos des rues manipulées et des Etats cyniques,une politique de collaboration entre les sociétés civiles arabes et occidentales s'est mise en place depuis deux décennies, se développant en tâche d'huile et basée sur un consensus et des demandes communes .
Aujourd'hui la responsabilité première des décideurs occidentaux est de parier sur cette rencontre et fructueuse collaboration des sociétés civiles.
Les dirigeants occidentaux vont renforcer dans des proportions kafkaïennes la protection de la forteresse ''Europe'' et ''Amérique du Nord '' à la fois contre les attentats et contre l'immigration. Ils risquent de frapper vite, fort et loi en Afghanistan et ailleurs.
Mais n'est-il pas temps pour eux, de traiter les causes du terrorisme plutôt que ses effets et d'admettre que rien ne pourra les protéger longtemps sans un approfondissement de la collaboration entre nos cultures et ce pour faire barrage aux fauteurs de guerre des deux bords. Or leur conception de cette collaboration se réduit à celle des polices et au soutien indéfectible aux régimes anti-démocratiques qui oppriment et appauvrissent-leur peuples et entretiennent de ce fait le terreau de l'émigration et au terrorisme.
Pour les régimes autoritaires arabes, les attentats constituent une aubaine pour justifier à posteriori, voire relancer une politique de répression tout azimut ou l'on vide en même temps que l'eau Islamiste, le bébé démocratique. C'est cette boucle infernale qu'il faut briser en endossant l'accord entre les sociétés civiles : : rejet du terrorisme et du racisme , solution justepour le peuple Palestinien , levée de l'embargo contre le peuple Irakien , appui à la démocratisation et partenariat pour un développement durable ..
Aujourd'hui la priorité est d'éteindre les dangereux brasiers par ces remèdes de fond et non d'allumer des contre-feux qui ne feront qu'étendre et renforcer l'incendie. C'est là notre seule vraie protection les uns et les autres.

MONCEF MARZOUKI
Sousse, le 28 SEPTEMBRE 2001.


 
Dr Sahbi el-Amri : nouvel épisode

Dr Sahbi el-Amri nous apprend que le domicile de son père à Tunis a été cambriolé par une bande de jeunes voleurs comprenant une fille. Ceux-ci ont été arrêtés. Seulement, la police les a relâchés aussitôt qu'elle a appris que la victime n'est autre que le père du Dr Sahbi el-Amri, persécuté depuis bientôt une quinzaine d'années pour ses engagements politiques et sa détermination à combattre l'Etat de non droit.
Dr Sahbi doit savoir que ces persécutions ne font qu'accroître notre détermination à combattre le régime honni et vomi de Ben Ali, et que notre solidarité avec lui et avec tous ceux qui se trouvent dans son cas est entière.


Mondher Sfar

Paris, le 26 septembre 2001 .
DECLARATION

Nous, soussignés, Abdelmoumen Belanes et Ali Jellouli, ex-prisonniers d'opinion du Parti Communiste des Ouvriers Tunisien (PCOT), attirons de nouveau l'attention de l'opinion publique sur le fait que les autorités tunisiennes continuent à nous priver arbitrairement de notre droit au passeport.
Nous rappelons que nous avons déposé des demandes contenant tous les documents nécessaires et ce depuis le 4 - 9 - 2000 pour A. Belanes, et le 22 - 12 - 2000, pour A. Jellouli; nous avons également publié des communiqués le 3 - 11 - 2000, et le 25 - 5 - 2001 où nous rappelions que le refus des autorités est illégal et contraire aux droits civiques et humains les plus élémentaires, et où nous réaffirmions notre attachement à ce droit, et notre ferme volonté de lutter par tous les moyens afin de l'acquérir.
N'ayant jusqu'à ce jour obtenu aucune réponse, nous déclarons à l'opinion publique notre décision d'entamer une grève de la faim à partir du jeudi 4 octobre 2001 jusqu'à l'obtention de notre revendication.
Nous appelons tous les militants pour les libertés et les droits humains à se mobiliser avec nous pour imposer le droit inaliénable à la citoyenneté.

Abdelmoumen Belanes & Ali Jellouli

Tunis le 26 Septembre 2001 .
MISE AU POINT


NR : 688/01

Association tunisienne des femmes démocrates

Suite aux différentes déclarations et articles de presse, notre association rappelle que :

1 - En tant qu'association attachée à ses principes fondateurs et particulièrement à son autonomie, seul le Comite Directeur est habilité à communiquer les décisions et les positions de l'Association Tunisienne des Femmes Démocrates.

2 - En tant qu'association qui a développé depuis des années sa lutte contre les violences subies par les femmes dans le cadre de son centre d'écoute et d'orientation des femmes victimes de violences, notre démarche a été, est et sera celle de la solidarité et de l'accompagnement des femmes victimes de violences pour leur défense.

3 - Notre association respecte le principe de la confidentialité, aucune identité de femmes n'est rendue publique même dans les campagnes de sensibilisation et surtout pas sans leur accord. Mais vu les informations publiées sur la relation entre la secrétaire de la LTDH et l'ATFD, nous sommes dans l'obligation de déclarer que la concernée sera accompagnée conformément a notre démarche à l'égard de toutes les femmes victimes de violences.

Le Comite Directeur
La Présidente
Bochra Bel Haj Hmida


Tunis, le 28 septembre 2001 .
L'avis d'un expert

"Ne combattez pas les taliban,
combattez les terroristes !"

Yuri Vorontsov était l'ambassadeur de l'Union soviétique en Afghanistan, de 1987 à 1989. Sa mission était spéciale. Il n'était pas seulement un ambassadeur ordinaire, mais également l'émissaire spécial du président Mikhail Gorbatchev, dont la tâche était de négocier le retrait des troupes soviétiques. Cette mission diplomatique était autrement plus ardue que les opérations militaires. Lors de leur retraite, les troupes russes pouvaient aisément être attaquées par les moujahidin, dans les vallées étroites du nord de Kaboul.
M. Vorontsov se souvient aujourd'hui que le dirigeant pro-russe de l'époque ne croyait pas à un retrait soviétique, après que tant d'efforts eussent été déployés pour combattre les rebelles musulmans. De leur côté, les guérilleros afghans n'y croyaient pas non plus, estimant qu'il s'agissait d'une nouvelle ruse des Soviétiques. L'ambassadeur dut donc convaincre à la fois ses alliés et ses ennemis que l'Armée rouge voulait réellement quitter le pays.
En 1988, il dirigea des négociations avec tous les groupes rebelles originaires d'Arabie saoudite, qui faisaient office d'intermédiaires avec les autres groupes de moujahidin. Tous les mouvements armés afghans donnèrent alors l'assurance qu'ils ne feraient pas feu sur les divisions russes en retraite. Ils ont tenu promesse et, en février 1989, le dernier soldat soviétique avait quitté l'Afghanistan.

Dmitri BABICH - Selon vous, quel problème majeur les Américains vont-ils rencontrer en Afghanistan ?

Yuri VORONTSOV - Ce qu'il faut à tout prix éviter, c'est de confondre les taliban et les terroristes. Les taliban sont un mouvement réactionnaire extrêmement archaïque. Mais la grande majorité de leurs membres, ainsi que la majorité des Afghans en général, ne sont pas impliqués dans des actes terroristes. Les taliban sont simplement mauvais, mais ils ne sont pas des terroristes. Et de fait, les Américains devraient comprendre que leur objectif doit être la destruction des bases terroristes et non une guerre contre les taliban.


D.B. - Mais peut-on vraiment détruire ces bases sans se confronter aux taliban et les combattre ?

Y.V. - Bien sûr que c'est possible. C'est une erreur de penser pouvoir conquérir l'Afghanistan ou y installer un gouvernement ami, en demandant aux Afghans de se battre les uns contre les autres. Nous avons fait cette erreur dans les années 80, lorsque nous avons soutenu l'armée de Najibullah [le président afghan pro-soviétique, exécuté en 1993, ndlr] et attendu d'elle qu'elle combatte l'opposition. Cela n'a pas marché. Les Afghans ne voulaient pas tuer d'autres Afghans. Le jour, les soldats de Najibullah restaient assis dans les tranchées, la nuit ils buvaient le thé avec leurs adversaires.

D.B. - L'Alliance du nord combat pourtant sérieusement les taliban ?


Y.V. - En effet. Et les Américains peuvent les aider, en leur fournissant des vivres et des équipements. Mais ils ne doivent pas combattre directement les troupes taliban. Ils doivent se concentrer sur les bases terroristes. Ce ne sera pas facile, car je suis sûr que les terroristes sont déjà partis ou ne resteront pas longtemps. Cette opération militaire va s'étendre au-delà de l'Afghanistan.
S'agissant de leur implication concrète en Afghanistan, les Américains feraient bien de détruire les infrastructures terroristes par des raids aériens, ou même essayer d'arrêter ou d'éliminer quelques terroristes grâce à l'action des bérets verts. Quoi qu'il arrive, ce sera une opération limitée, mais certainement pas la troisième guerre mondiale.
Les taliban vont agir avec prudence, désormais. Même s'ils se font punir d'une manière ou d'une autre par les Américains, je ne vois aucune raison pour les Etats-Unis d'affronter directement les taliban.

D.B. - Mais ne pensez-vous pas que les Américains aimeraient remplacer le régime taliban par un autre gouvernement ?


Y.V. - Les Afghans ont déjà, formellement, un autre gouvernement. M. Rabbani [le président du gouvernement afghan encore reconnu par la communauté internationale, ndlr] a été élu par toutes les factions de moujahidin, après la chute du gouvernement Najibullah. Aujourd'hui, l'Alliance du nord a toutes les chances de s'emparer de Kaboul. Et ce qui se déroulera ensuite n'est qu'une affaire intérieur afghane, qui ne regarde ni la Russie ni les Etats-Unis.

D.B. - Les Américains caressent l'idée de restaurer la monarchie en Afghanistan. Que pensez-vous des chances du roi Zaher Shah de reprendre les rennes du pays ?


Y.V. - Nous avions eu la même idée en 1988. Je m'étais rendu en Italie et avait pu discuter avec le roi. Cette entrevue n'avait rien donné. Le roi était déjà trop vieux. Il était presque sourd, j'avais du mal à lui parler parce que je devais hurler tout le temps. Je pense que ce n'est pas une bonne idée d'essayer de le faire remonter sur le trône de son pays.

D.B. - Pensez-vous que les Américains feront les mêmes erreurs que nous, en poussant l'Alliance du nord dirigée par des Tadjiks contre les taliban issus de l'ethnie pachtoune ?


Y.V. - Ils peuvent faire cela, en effet. Mais ils échoueront de la même manière que nous, s'ils font cette erreur. Les Afghans souhaitent ardemment maintenir l'unité de leur pays. Beaucoup de tentatives ont été faites pour diviser l'Afghanistan selon des critères ethniques. Mais les Afghans les ont toutes fait échouer. Ils n'ouvrent pas leur pays au monde extérieur, ce qui est une erreur. Et cela les fait souffrir. Mais ils disent toujours : "Bon ou mauvais, c'est notre pays. Et cela ne vous regarde pas".

D.B. - Il existe deux opinions en Russie, sur le rôle que nous pourrions jouer dans cette situation. La première veut que nous ayons une chance unique d'améliorer nos relations avec l'Occident en rejoignant la coalition antiterroriste. Une autre veut que nous devrions nous tenir éloignés de ce conflit, de manière à ne pas altérer nos relations avec le monde musulman. Quelle ligne devrions-nous suivre ?


Y.V. - Il existe également une troisième idée, que j'appellerais une "ligne moyenne". Nous devrions dire que nous soutenons tous les efforts visant à combattre le terrorisme. Nous devrions dire et répéter que nous avons été les premiers à le faire, en combattant en Tchétchénie. Souvenez-vous que nous n'avons cessé de dire que c'était le terrorisme, et non un conflit entre superpuissances, qui était le problème majeur du XXIe siècle. Personne ne nous a écouté en Occident. L'Europe et l'Amérique ont continué à dire que des terroristes tchétchènes comme Bassaïev étaient des héros et des combattants de la liberté.
Toutefois, nous pouvons ne pas être d'accord avec les Américains sur les méthodes pour combattre le terrorisme. Ils ont affirmé pouvoir le combattre en outrepassant l'avis de l'ONU. Je veux dire que nous pouvons nous réserver le droit de critiquer leur façon d'agir. S'ils commencent à faire les mêmes erreurs que nous et à combattre le peuple afghan au lieu de s'attaquer aux terroristes, pourquoi devrions-nous les aider ? Nous devrions plutôt les calmer, dans ce cas. Négocier, consulter, partager nos expériences : c'est le mieux que nous puissions faire pour aider les Américains. Ce qu'il faut éviter surtout, c'est de se précipiter dans les extrêmes.

Interview de Dmitri BABICH
Les Nouvelles de Moscou
Traduction et publication TF1