Mansour Berrima accuse



Jeudi 15 novembre 2001 .
Fiction politique de Omar Khayyam


Amm Houcine
le déchireur de lettres

Amm Houcine était un violeur. C'est lui-même qui me l'a dit. Le viol de la Constitution était son gagne-pain. C'est pour la première fois qu'un ex-flic parle spontanément. Non, je ne l'ai ni torturé ni soudoyé. Amm Houcine était un cancéreux au stade final de cette terrible maladie. Il voulait se confesser. J'étais, en quelque sorte, son directeur de conscience.
Il était attablé à la terrasse d'un petit café de la vieille ville de Tunis, en train de lire un roman. Dès que j'ai pu lire le titre de ce livre, j'ai eu des frissons. En effet, je venais d'en achever la lecture il y a à peine une semaine et j'étais encore obsédé par l'histoire qu'il racontait. Une histoire qui ne ressemble à aucune autre. En lisant ce roman j'avais l'impression de rêver les yeux ouverts. Non ce n'était pas du rêve, j'étais carrément happé par un cauchemar interminable.
Ce roman a pour titre : "Le Palais des rêves". Son auteur s'appelle Ismaïl Kadaré, un écrivain albanais. L'histoire se passe aux temps de l'Empire ottoman. Il y avait une administration centrale qui n'avait pour seule et unique mission que de collecter et d'interpréter les rêves des sujets de sa Majesté impériale. Les rêves sont collectés au jour le jour et expédiés, par des courriers spéciaux, vers le Palais des rêves.
Je n'ai osé interrompre la lecture de Amm Houcine que le lorsque le garçon du café a posé devant lui son café noir sans sucre.

- Excusez-moi de vous interrompre, mais j'admire les gens qui lisent, surtout à votre age. La plupart de nos retraités passent leur temps à jouer aux cartes ou à somnoler.
Il a poussé un gros soupir avant de répondre :
- Chacun a son jardin secret et le mien c'est les livres.
- Vous étiez enseignant ?
- Non, flic.
- C'est une blague ou quoi ?

Il était sérieux. Il a passé la moitié de sa carrière comme agent d'un service spécial de la Direction de la Sûreté de l'Etat. Je ne sais pas comment j'ai gagné sa confiance, mais il a commencé à me débiter une histoire encore plus fantastique que celle du " Palais des rêves ".

- Tu sais que la Constitution protége l'inviolabilité de la correspondance privée ?
- Oui, j'ai étudié un peu de droit constitutionnel à la fac.
- Eh bien ! Moi je passais mes journées de travail à violer la Constitution !
- Vous lisiez les lettres des citoyens ?
- De tout le monde, même des étrangers résidents en Tunisie.

Tout le monde parle ces jours-ci de l'intention du Président de violer la Constitution. Or, voilà un simple agent de la Sécurité qui gagnait son pain quotidien en la violant quotidiennement. Du point de vue légal, une correspondance privée ne peut être saisie et ouverte que sur les ordres d'un juge et dans des cas très précis.
Le ton de Amm Houcine était plein d'amertume. Sa conscience n'était pas tranquille et elle ne le sera jamais. Il m'a dit qu'il n'a plus peur de parler, puisque le médecin lui a dit qu'il allait mourir dans quelques mois. Il m'a même dit : " S'ils me tuent à cause de tout ce je que je t'ai raconté, ce sera presque de l'euthanasie ! ". Lui qui a passé tout son temps à déchirer mes lettres, vos lettres, nos lettres souffrait lui-même d'une déchirure intérieure. Il s'est trompé de métier, de carrière, bref de vie. Il appartient à cette vieille génération parfaitement bilingue qui maîtrise aussi bien la langue de Voltaire que celle d'Ibn Al Mukaffaa et se trouve à l'aise avec Zola et Mahfoudh.
On blâme toujours les circonstances ! Non, je suis coupable et responsable de tout ce que j'ai fait. Si je lis beaucoup de littérature ces derniers jours c'est pour oublier. J'ai fait, sciemment, tant du mal à beaucoup de personnes. Y-a-t-il quelque chose de plus intime qu'une lettre ?
Entrer dans les intimités des gens sans leur permission va un jour ou l'autre se transformer en une épine dans la chair. Tu dois vivre avec toute ta vie.
Amm Houcine m'a expliqué comment fonctionne ce " Palais des rêves " tunisien. C'est un petit bureau qui se trouve a la Poste Centrale de Tunis. Tout le courrier qui vient de l'étranger et celui de la ville de Tunis passe par ce petit bureau presque anonyme. Pour les journaux et les revues, on attend le feu vert d'en haut pour pouvoir les remettre aux services postaux, sinon ils seront saisis pour toujours. Quant aux lettres, elles sont ouvertes automatiquement s'il s'agit de personnes inscrites sur la " liste noire ". Par exemple, pendant sa fameuse grève de la faim, tout le courrier de Ben Brik était " retenu à la source ". S'il s'agit de gens "normaux", les lettres sont ouvertes au hasard, car ils n'ont pas les moyens d'ouvrir les dizaines de milliers de lettres qui arrivent chaque jour de l'étranger. Certains pays, on le comprend, sont aussi sur la " liste noire ", comme l'Iran ou la Grande Bretagne. Donc on prête plus d'attention au courrier qui parvient de ces pays " terroristes " ou qui abritent des "terroristes".
C'est grâce aux confessions de Amm Houcine que j'ai compris beaucoup de choses. Le Monde diplomatique, auquel je suis abonné depuis des années, n'arrive parfois jamais à destination.
Certaines lettres que je reçois de l'étranger portent des traces de colle sur le dos. Ces violeurs sont si consciencieux qu'ils réparent l'hymen de chaque lettre après l'avoir déflorée !
Messieurs les responsables de la Sûreté de l'Etat, inutile de chercher qui est ce Houcine. Il n'appartient plus au monde des vivants. Ma regrettée grand-mère, en évoquant les défunts, disait : " Ils sont au royaume de la vérité et nous sommes dans le royaume du mensonge ".
Amm Houcine a quitté le " royaume du mensonge " pour toujours.

Omar Khayyâm

La Médina de Tunis. Jeudi 16 novembre 2001 .
La coordination démocratique



Tunis, vendredi 16 novembre 2001 .
Appel des familles de 39 prisonniers politiques



Source : TUNISNEWS 547 du vendredi 16 novembre 2001 .
Knock-knock-knockin' on heaven's door


Mehdi Zougah
Rescapé des geôles tunisiennes

Huit mois dans les geôles moisies de la prison centrale de Tunis. Mehdi Zougah, un animateur franco-tunisien de trente et un ans, s'est retrouvé d'août 2000 à mars 2001 dans les habits d'un prisonnier politique du régime du président dictateur Ben Ali. La torture et les conditions de vie de ses codétenus politiques, eux toujours sous les verrous, ont profondément transformé ce Marseillais, père de deux enfants, qui n'a dû son salut qu'à l'extraordinaire mobilisation du réseau de défense des droits de l'homme de sa ville natale.
"J'allais voir ma famille à Tunis. · la descente de l'avion, trois policiers en civil m'ont confisqué mon passeport. Je ne comprenais rien à ce qui m'arrivait. Ils m'ont amené dans les locaux du ministère de l'Intérieur. On m'a descendu dans une cellule et on m'a dit que je verrai le juge le lendemain. Mon calvaire a commencé à partir de là. Je n'oublierai jamais ce 11 août 2000, quand je retrouvais le pays de mon père pour aller visiter sa maison !
"Je suis éducateur, enfant de parents divorcés, et j'ai été tout à la fois condamné et sauvé par ma double nationalité franco-tunisienne. Condamné par le pays de mon père et sauvé des geôles de la prison centrale de Tunis grâce à des pressions venues de France, j'ai été profondément transformé par cette expérience.
"A Marseille, je fréquente les mosquées. Dans le cadre de mes activités professionnelles, j'enseigne l'arabe, étudie le Coran et donne des conférences sur l'islam. Assez pour qu'en Tunisie je sois considéré comme un " terroriste islamiste ".
"Quand on m'a arrêté, je ne comprenais pas ce que l'on me reprochait. En quelques heures, je suis passé de mon appartement à Marseille à une cellule puante du ministère de l'Intérieur à Tunis, entouré de policiers en civil costauds et menaçants. Les interrogatoires ont commencé tout de suite, pour monter en puissance.
"C'est la première nuit de captivité que j'ai compris où j'avais atterri, quand mon voisin a réussi à me chuchoter entre les murs du cachot : " Ils ne t'ont pas encore frappé... ". Car les coups et la torture n'allaient en effet pas tarder.
"Je pense que j'ai tout de même été protégé parce que j'étais Français. Autant au ministère de l'Intérieur qu'en prison, j'ai vu des gens qui avaient perdu la tête, qui parlaient tout seul ou qui ne dormaient pas. La torture et l'enfermement les avaient brisés. Moi, ça a seulement duré trois jours. J'ai été menacé, frappé, suspendu au plafond par les bras, puis par les pieds. Je souffrais d'une rage de dents terrible. Les questions n'arrêtaient pas : que fait tel homme en France? Quel rôle as-tu dans l'organisation ? Nous avons des preuves, des photos. · la fin, je leur ai dit que je signerais tout ce qu'ils voudraient. Quand j'ai repris mes esprits, je suis revenu sur cette signature.
"J'ai finalement appris ce que la justice tunisienne me reprochait : association de malfaiteurs et aide à des terroristes. En fait, d'avoir organisé à mon domicile marseillais une réunion du parti islamiste interdit Enhada, en vue d'organiser des attentats en Tunisie. Le fait qu'à cette époque, en 1992, j'habitais Paris et n'avais pas d'appartement à Marseille n'a pas fait le poids face à une dénonciation anonyme.
"Condamné par contumace à douze ans de prison sans le savoir, j'ai finalement été présenté au tribunal, où j'ai fait opposition à cette condamnation. Avant mon transfert, les tortionnaires viennent me voir et me conseillent fortement de "ne pas parler de ce que tu as vu ici ".
"Dès mon arrivée au tribunal, j'ai compris que je ne comparaissais pas devant une justice indépendante. En fait, je ne suis jamais sorti du ministère de l'Intérieur. C'est la même main qui fait bouger tout ça.
"Je m'en suis d'autant plus rendu compte lors de mon arrivée à la prison centrale de Tunis. Dès que je suis entré, je me suis dit : c'est un autre monde ! Tous les nouveaux arrivants sont parqués dans une cave, on s'est retrouvés presque une centaine de personnes dans ces locaux moisis. Je suis resté immobile à l'entrée et j'ai pensé : douze ans dans ces conditions, ça va être terrible...
"Très vite, j'ai été transféré dans la cellule 4 du pavillon C, un pavillon prévu pour 40 personnes mais où stagnent 107 prisonniers. Là, j'ai découvert la dureté de la vie carcérale et la solidarité des autres " intima ", les prisonniers politiques. Il est interdit aux droits communs de leur adresser la parole et ils n'ont droit qu'à deux demi-heures de sortie par jour dans la cour.
"Une première grève de la faim pour récupérer mes affaires confisquées va encore plus me faire prendre conscience de l'enfer dans lequel j'ai été plongé.
"Heureusement, j'ai été tout de suite adopté par les autres prisonniers politiques. Il y a entre eux, quelles que soient leurs opinions, une solidarité extraordinaire. J'ai rencontré des gens modernes, très informés de la marche du monde, malgré plus de dix ans de prison. Je me suis formé politiquement, moi que cela n'intéressait pas. Avec eux, j'ai appris la simplicité et le partage.
"L'incarcération arbitraire du jeune Français que je suis n'a tout d'abord pas provoqué de protestation officielle. Alors, à Marseille, ma jeune épouse Nahla a commencé à remuer ciel et terre. Avec sa seule énergie, elle a constitué un comité de soutien, au départ composé de mes amis, mais qui s'est rapidement étoffé avec l'adhésion de nombreux intellectuels, journalistes et militants des droits de l'homme. Des manifestations ont été organisées sur la Canebière, et plusieurs délégations se sont rendues à Tunis pour me rencontrer et me soutenir.
"J'ai été extraordinairement touché de voir que des gens que je ne connaissais pas, dont de nombreux Européens, se sont ainsi impliqués pour moi. Les autres prisonniers ont également repris espoir. La prison, c'est la mort lente. On y perd sa dignité. Le plus choquant est de voir des intellectuels, des professeurs, des docteurs être incarcérés avec des criminels et des pédophiles. La mobilisation autour de mon cas a été pour eux un rayon d'espoir.
"Après une nouvelle grève de la faim de 21 jours pour obtenir une heure de promenade supplémentaire, j'ai finalement été jugé en février par le tribunal correctionnel de Tunis. Malgré mes dénégations, la rétractation de la dénonciation qui m'a fait emprisonner, et la présence d'une délégation d'une trentaine de militants marseillais, j'ai été condamné à deux ans de prison, dont un avec sursis, et à deux ans supplémentaires de surveillance administrative.
"A Marseille, mon comité de soutien ne faiblissait pas. Il a obtenu des audiences au ministère des Affaires étrangères et à l'Elysée. C'est finalement une lettre de Jacques Chirac, demandant ma libération " pour raisons humanitaires ", qui fera plier Zine Ben Ali, qui accordera au prisonnier politique que je suis la grâce présidentielle.
"En mettant le pied sur le tarmac de l'aéroport de Marignane le 31 mars, plus de sept mois et demi après mon arrestation, j'ai retrouvé ma famille, mes amis et les membres de mon comité de soutien. Seule ma petite fille, Assia, ne me reconnaîtra pas tout de suite.
"Libéré, mais profondément marqué et transformé par cette expérience carcérale, je ne veux pas oublier les compagnons que j'ai laissés dans les oubliettes tunisiennes.
"Je suis conscient que je dois ma liberté à la France. Mais, je laisse derrière moi des situations humaines catastrophiques. Il y a des drames familiaux énormes : des divorces, des enfants de dix ans qui travaillent pour nourrir leur famille. La tristesse l'a emporté sur le bonheur et je me sens coupable d'avoir pu sortir. J'espère que mon comité de soutien va se pencher sur ces cas humanitaires. Aujourd'hui, je me sens complètement militant, et j'estime que les régimes comme celui de Ben Ali ne sont plus tolérables au XXIe siècle.
"Une des choses qui m'a le plus choqué, dans la face noire du pays de mon père, c'est ce que j'appelle la dictature dans les têtes : l'autosurveillance. Les prisonniers n'osaient même pas commenter un match de football. Tout esprit critique est anéanti. C'est la peur qui tient tout le monde.
"Après avoir soigné ma gale, dernier souvenir des cachots tunisiens, j'ai finalement rejoint ma famille. Nous avons changé de quartier, nous habitons au centre-ville, car ma femme ne souhaitait pas rester où nous étions. Notre histoire était trop connue.
"Mon avenir, j'ai du mal à le définir. En septembre dernier, je devais me présenter au concours d'entrée de l'école de moniteurs éducateurs, et mon incarcération me l'a interdit. Je ne sais pas encore si je le repasserais, j'ai du mal à me situer en ce moment. Mais, sur le plan humain, j'ai complètement changé. J'étais un peu sectaire dans mes rapports humains, mes affinités religieuses et raciales. Cette expérience m'a fait comprendre beaucoup de choses."

Marc Leras .

L'Humanité. Samedi 10 Novembre 2001 .