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Amm Houcine le
déchireur de lettres
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Amm Houcine était un violeur. C'est lui-même qui me l'a dit. Le viol de
la Constitution était son gagne-pain. C'est pour la première fois qu'un
ex-flic parle spontanément. Non, je ne l'ai ni torturé ni soudoyé. Amm
Houcine était un cancéreux au stade final de cette terrible maladie. Il
voulait se confesser. J'étais, en quelque sorte, son directeur de
conscience. Il était attablé à la terrasse d'un petit café de la
vieille ville de Tunis, en train de lire un roman. Dès que j'ai pu lire le
titre de ce livre, j'ai eu des frissons. En effet, je venais d'en achever
la lecture il y a à peine une semaine et j'étais encore obsédé par
l'histoire qu'il racontait. Une histoire qui ne ressemble à aucune autre.
En lisant ce roman j'avais l'impression de rêver les yeux ouverts. Non ce
n'était pas du rêve, j'étais carrément happé par un cauchemar
interminable. Ce roman a pour titre : "Le Palais des rêves". Son auteur
s'appelle Ismaïl Kadaré, un écrivain albanais. L'histoire se passe aux
temps de l'Empire ottoman. Il y avait une administration centrale qui
n'avait pour seule et unique mission que de collecter et d'interpréter les
rêves des sujets de sa Majesté impériale. Les rêves sont collectés au jour
le jour et expédiés, par des courriers spéciaux, vers le Palais des
rêves. Je n'ai osé interrompre la lecture de Amm Houcine que le lorsque
le garçon du café a posé devant lui son café noir sans sucre.
- Excusez-moi de vous interrompre, mais j'admire les gens qui lisent,
surtout à votre age. La plupart de nos retraités passent leur temps à
jouer aux cartes ou à somnoler. Il a poussé un gros soupir avant de
répondre : - Chacun a son jardin secret et le mien c'est les
livres. - Vous étiez enseignant ? - Non, flic. - C'est une blague
ou quoi ?
Il était sérieux. Il a passé la moitié de sa carrière comme agent d'un
service spécial de la Direction de la Sûreté de l'Etat. Je ne sais pas
comment j'ai gagné sa confiance, mais il a commencé à me débiter une
histoire encore plus fantastique que celle du " Palais des rêves ".
- Tu sais que la Constitution protége l'inviolabilité de la
correspondance privée ? - Oui, j'ai étudié un peu de droit
constitutionnel à la fac. - Eh bien ! Moi je passais mes journées de
travail à violer la Constitution ! - Vous lisiez les lettres des
citoyens ? - De tout le monde, même des étrangers résidents en
Tunisie.
Tout le monde parle ces jours-ci de l'intention du Président de violer
la Constitution. Or, voilà un simple agent de la Sécurité qui gagnait son
pain quotidien en la violant quotidiennement. Du point de vue légal, une
correspondance privée ne peut être saisie et ouverte que sur les ordres
d'un juge et dans des cas très précis. Le ton de Amm Houcine était
plein d'amertume. Sa conscience n'était pas tranquille et elle ne le sera
jamais. Il m'a dit qu'il n'a plus peur de parler, puisque le médecin lui a
dit qu'il allait mourir dans quelques mois. Il m'a même dit : " S'ils me
tuent à cause de tout ce je que je t'ai raconté, ce sera presque de
l'euthanasie ! ". Lui qui a passé tout son temps à déchirer mes lettres,
vos lettres, nos lettres souffrait lui-même d'une déchirure intérieure. Il
s'est trompé de métier, de carrière, bref de vie. Il appartient à cette
vieille génération parfaitement bilingue qui maîtrise aussi bien la langue
de Voltaire que celle d'Ibn Al Mukaffaa et se trouve à l'aise avec Zola et
Mahfoudh. On blâme toujours les circonstances ! Non, je suis coupable
et responsable de tout ce que j'ai fait. Si je lis beaucoup de littérature
ces derniers jours c'est pour oublier. J'ai fait, sciemment, tant du mal à
beaucoup de personnes. Y-a-t-il quelque chose de plus intime qu'une lettre
? Entrer dans les intimités des gens sans leur permission va un jour ou
l'autre se transformer en une épine dans la chair. Tu dois vivre avec
toute ta vie. Amm Houcine m'a expliqué comment fonctionne ce " Palais
des rêves " tunisien. C'est un petit bureau qui se trouve a la Poste
Centrale de Tunis. Tout le courrier qui vient de l'étranger et celui de la
ville de Tunis passe par ce petit bureau presque anonyme. Pour les
journaux et les revues, on attend le feu vert d'en haut pour pouvoir les
remettre aux services postaux, sinon ils seront saisis pour toujours.
Quant aux lettres, elles sont ouvertes automatiquement s'il s'agit de
personnes inscrites sur la " liste noire ". Par exemple, pendant sa
fameuse grève de la faim, tout le courrier de Ben Brik était " retenu à la
source ". S'il s'agit de gens "normaux", les lettres sont ouvertes au
hasard, car ils n'ont pas les moyens d'ouvrir les dizaines de milliers de
lettres qui arrivent chaque jour de l'étranger. Certains pays, on le
comprend, sont aussi sur la " liste noire ", comme l'Iran ou la Grande
Bretagne. Donc on prête plus d'attention au courrier qui parvient de ces
pays " terroristes " ou qui abritent des "terroristes". C'est grâce aux
confessions de Amm Houcine que j'ai compris beaucoup de choses. Le Monde
diplomatique, auquel je suis abonné depuis des années, n'arrive parfois
jamais à destination. Certaines lettres que je reçois de l'étranger
portent des traces de colle sur le dos. Ces violeurs sont si consciencieux
qu'ils réparent l'hymen de chaque lettre après l'avoir déflorée
! Messieurs les responsables de la Sûreté de l'Etat, inutile de
chercher qui est ce Houcine. Il n'appartient plus au monde des vivants. Ma
regrettée grand-mère, en évoquant les défunts, disait : " Ils sont au
royaume de la vérité et nous sommes dans le royaume du mensonge ". Amm
Houcine a quitté le " royaume du mensonge " pour toujours.
Omar Khayyâm
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Mehdi Zougah Rescapé des geôles tunisiennes
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Huit mois dans les geôles moisies de la prison centrale de Tunis. Mehdi
Zougah, un animateur franco-tunisien de trente et un ans, s'est retrouvé
d'août 2000 à mars 2001 dans les habits d'un prisonnier politique du
régime du président dictateur Ben Ali. La torture et les conditions de vie
de ses codétenus politiques, eux toujours sous les verrous, ont
profondément transformé ce Marseillais, père de deux enfants, qui n'a dû
son salut qu'à l'extraordinaire mobilisation du réseau de défense des
droits de l'homme de sa ville natale. "J'allais voir ma famille à
Tunis. · la descente de l'avion, trois policiers en civil m'ont confisqué
mon passeport. Je ne comprenais rien à ce qui m'arrivait. Ils m'ont amené
dans les locaux du ministère de l'Intérieur. On m'a descendu dans une
cellule et on m'a dit que je verrai le juge le lendemain. Mon calvaire a
commencé à partir de là. Je n'oublierai jamais ce 11 août 2000, quand je
retrouvais le pays de mon père pour aller visiter sa maison ! "Je suis
éducateur, enfant de parents divorcés, et j'ai été tout à la fois condamné
et sauvé par ma double nationalité franco-tunisienne. Condamné par le pays
de mon père et sauvé des geôles de la prison centrale de Tunis grâce à des
pressions venues de France, j'ai été profondément transformé par cette
expérience. "A Marseille, je fréquente les mosquées. Dans le cadre de
mes activités professionnelles, j'enseigne l'arabe, étudie le Coran et
donne des conférences sur l'islam. Assez pour qu'en Tunisie je sois
considéré comme un " terroriste islamiste ". "Quand on m'a arrêté, je
ne comprenais pas ce que l'on me reprochait. En quelques heures, je suis
passé de mon appartement à Marseille à une cellule puante du ministère de
l'Intérieur à Tunis, entouré de policiers en civil costauds et menaçants.
Les interrogatoires ont commencé tout de suite, pour monter en
puissance. "C'est la première nuit de captivité que j'ai compris où
j'avais atterri, quand mon voisin a réussi à me chuchoter entre les murs
du cachot : " Ils ne t'ont pas encore frappé... ". Car les coups et la
torture n'allaient en effet pas tarder. "Je pense que j'ai tout de même
été protégé parce que j'étais Français. Autant au ministère de l'Intérieur
qu'en prison, j'ai vu des gens qui avaient perdu la tête, qui parlaient
tout seul ou qui ne dormaient pas. La torture et l'enfermement les avaient
brisés. Moi, ça a seulement duré trois jours. J'ai été menacé, frappé,
suspendu au plafond par les bras, puis par les pieds. Je souffrais d'une
rage de dents terrible. Les questions n'arrêtaient pas : que fait tel
homme en France? Quel rôle as-tu dans l'organisation ? Nous avons des
preuves, des photos. · la fin, je leur ai dit que je signerais tout ce
qu'ils voudraient. Quand j'ai repris mes esprits, je suis revenu sur cette
signature. "J'ai finalement appris ce que la justice tunisienne me
reprochait : association de malfaiteurs et aide à des terroristes. En
fait, d'avoir organisé à mon domicile marseillais une réunion du parti
islamiste interdit Enhada, en vue d'organiser des attentats en Tunisie. Le
fait qu'à cette époque, en 1992, j'habitais Paris et n'avais pas
d'appartement à Marseille n'a pas fait le poids face à une dénonciation
anonyme. "Condamné par contumace à douze ans de prison sans le savoir,
j'ai finalement été présenté au tribunal, où j'ai fait opposition à cette
condamnation. Avant mon transfert, les tortionnaires viennent me voir et
me conseillent fortement de "ne pas parler de ce que tu as vu ici
". "Dès mon arrivée au tribunal, j'ai compris que je ne comparaissais
pas devant une justice indépendante. En fait, je ne suis jamais sorti du
ministère de l'Intérieur. C'est la même main qui fait bouger tout
ça. "Je m'en suis d'autant plus rendu compte lors de mon arrivée à la
prison centrale de Tunis. Dès que je suis entré, je me suis dit : c'est un
autre monde ! Tous les nouveaux arrivants sont parqués dans une cave, on
s'est retrouvés presque une centaine de personnes dans ces locaux moisis.
Je suis resté immobile à l'entrée et j'ai pensé : douze ans dans ces
conditions, ça va être terrible... "Très vite, j'ai été transféré dans
la cellule 4 du pavillon C, un pavillon prévu pour 40 personnes mais où
stagnent 107 prisonniers. Là, j'ai découvert la dureté de la vie carcérale
et la solidarité des autres " intima ", les prisonniers politiques. Il est
interdit aux droits communs de leur adresser la parole et ils n'ont droit
qu'à deux demi-heures de sortie par jour dans la cour. "Une première
grève de la faim pour récupérer mes affaires confisquées va encore plus me
faire prendre conscience de l'enfer dans lequel j'ai été
plongé. "Heureusement, j'ai été tout de suite adopté par les autres
prisonniers politiques. Il y a entre eux, quelles que soient leurs
opinions, une solidarité extraordinaire. J'ai rencontré des gens modernes,
très informés de la marche du monde, malgré plus de dix ans de prison. Je
me suis formé politiquement, moi que cela n'intéressait pas. Avec eux,
j'ai appris la simplicité et le partage. "L'incarcération arbitraire du
jeune Français que je suis n'a tout d'abord pas provoqué de protestation
officielle. Alors, à Marseille, ma jeune épouse Nahla a commencé à remuer
ciel et terre. Avec sa seule énergie, elle a constitué un comité de
soutien, au départ composé de mes amis, mais qui s'est rapidement étoffé
avec l'adhésion de nombreux intellectuels, journalistes et militants des
droits de l'homme. Des manifestations ont été organisées sur la Canebière,
et plusieurs délégations se sont rendues à Tunis pour me rencontrer et me
soutenir. "J'ai été extraordinairement touché de voir que des gens que
je ne connaissais pas, dont de nombreux Européens, se sont ainsi impliqués
pour moi. Les autres prisonniers ont également repris espoir. La prison,
c'est la mort lente. On y perd sa dignité. Le plus choquant est de voir
des intellectuels, des professeurs, des docteurs être incarcérés avec des
criminels et des pédophiles. La mobilisation autour de mon cas a été pour
eux un rayon d'espoir. "Après une nouvelle grève de la faim de 21 jours
pour obtenir une heure de promenade supplémentaire, j'ai finalement été
jugé en février par le tribunal correctionnel de Tunis. Malgré mes
dénégations, la rétractation de la dénonciation qui m'a fait emprisonner,
et la présence d'une délégation d'une trentaine de militants marseillais,
j'ai été condamné à deux ans de prison, dont un avec sursis, et à deux ans
supplémentaires de surveillance administrative. "A Marseille, mon
comité de soutien ne faiblissait pas. Il a obtenu des audiences au
ministère des Affaires étrangères et à l'Elysée. C'est finalement une
lettre de Jacques Chirac, demandant ma libération " pour raisons
humanitaires ", qui fera plier Zine Ben Ali, qui accordera au prisonnier
politique que je suis la grâce présidentielle. "En mettant le pied sur
le tarmac de l'aéroport de Marignane le 31 mars, plus de sept mois et demi
après mon arrestation, j'ai retrouvé ma famille, mes amis et les membres
de mon comité de soutien. Seule ma petite fille, Assia, ne me reconnaîtra
pas tout de suite. "Libéré, mais profondément marqué et transformé par
cette expérience carcérale, je ne veux pas oublier les compagnons que j'ai
laissés dans les oubliettes tunisiennes. "Je suis conscient que je dois
ma liberté à la France. Mais, je laisse derrière moi des situations
humaines catastrophiques. Il y a des drames familiaux énormes : des
divorces, des enfants de dix ans qui travaillent pour nourrir leur
famille. La tristesse l'a emporté sur le bonheur et je me sens coupable
d'avoir pu sortir. J'espère que mon comité de soutien va se pencher sur
ces cas humanitaires. Aujourd'hui, je me sens complètement militant, et
j'estime que les régimes comme celui de Ben Ali ne sont plus tolérables au
XXIe siècle. "Une des choses qui m'a le plus choqué, dans la face noire
du pays de mon père, c'est ce que j'appelle la dictature dans les têtes :
l'autosurveillance. Les prisonniers n'osaient même pas commenter un match
de football. Tout esprit critique est anéanti. C'est la peur qui tient
tout le monde. "Après avoir soigné ma gale, dernier souvenir des
cachots tunisiens, j'ai finalement rejoint ma famille. Nous avons changé
de quartier, nous habitons au centre-ville, car ma femme ne souhaitait pas
rester où nous étions. Notre histoire était trop connue. "Mon avenir,
j'ai du mal à le définir. En septembre dernier, je devais me présenter au
concours d'entrée de l'école de moniteurs éducateurs, et mon incarcération
me l'a interdit. Je ne sais pas encore si je le repasserais, j'ai du mal à
me situer en ce moment. Mais, sur le plan humain, j'ai complètement
changé. J'étais un peu sectaire dans mes rapports humains, mes affinités
religieuses et raciales. Cette expérience m'a fait comprendre beaucoup de
choses."
Marc Leras .
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