Vous êtes ici : Sommaire > TUNeZINE 114 > Cris et chuchotements ou Radhia d'Australie

E-mag




Fouillez dans les archives !



Cris et chuchotements ou Radhia d'Australie
Taoufik Ben Brik

El Manar I, un quartier résidentiel de Tunis à un jet de pierre de Bab B'har, la porte de la mer. Tout autour d'un immeuble, d'imposants caroubiers et un bigaradier trônent au milieu d'un jardin insignifiant. C'est ici, dans un F3 modernistique, Radia Nassraoui, avocate, a lancé, sa deuxième grève de la faim, pour reconquérir son droit à la dignité. Tout est calme. Les services spéciaux veillent.

« Une avocate en grève de la faim ? Non, je ne sais pas. Ici, on ne sait rien du tout. Les journaux ne disent rien. ». Le chauffeur de taxi qui lâche ces propos fait partie de l'immense majorité des Tunisiens qui ignorent tout ce qui se passe dans leur propre pays. De ce trou noir, émerge une poignée de militants coupée du reste de la population et qui paie cher son combat pour la liberté : emprisonnements, passages à tabac, punition collective. « la force de Ben Ali, c'est d'avoir instauré la punition collective. Mes voisins les plus proches ont été obligés de partir à l'autre bout de la ville pour ne plus rien avoir avec moi. La police leur avait signifié que ni eux ni leurs enfants ne devraient nous parler. Avec mes parents, ils ont été encore plus clairs. Ou ils coupent avec moi ou ils perdaient tout : boulot, maison, voiture … », explique Radhia.

Pourtant, depuis quatre ans, les gens ont moins peur. « C'est vrai, à Tunis, on est sous les projecteurs du monde, explique un instituteur de lycée d'une bourgade du Kef. Mais dès qu'on quitte la capitale, on est complètement isolé. S'il nous arrive quelque-chose, personne n'est là pour témoigner. »Militant de l'ombre, cet enseignant énumère partiellement les « Faits » passés sous silence : la maladie du président, les inondations d'octobre dernier, la hausse des prix du pain et de la semoule. « Le 7 novembre [coup d'Etat de Ben Ali ], tous les Tunisiens installés devant leur téléviseur. On attendait une ouverture du régime. A la place on a tout appris dans les moindres détails sur la Baklawa et autres mets ramadanesques. C'était appétissant ! », ironise amèrement la gréviste de la faim.

La suite est si commune, ennuyeuse, la peur qui couve, le quotidien bouffé à petites doses, qu'on a envie de roupiller. Ça frise la fiction. Pour dénicher où « crèche » Radhia Nasraoui, par exemple, il faut avoir la patience d'un « pisteur » sioux.

Il est sept heures du soir et je roule depuis une heure dans les rues serpentantes d'El Manar I. Je m'accroche à un passant (un policier en civil) : « Où habite Radhia Nasraoui ? »

0-Deux mois après la libération de son mari, Hamma Hammami, Radhia rompit avec le monde et partit s'installer en Australie pour se mettre à l'abri de ses semblables. Radhia a coupé toute communication avec le monde. Elle a même demandé aux gens des P.T.T. de détruire son courrier. Elle ne veut plus rien à voir avec les Tunisiens et la Tunisie. »

On ne part pas sur les traces d'un tel monstre de discrétion sans une certaine émotion, j'étais décidé à troubler une aussi parfaite solitude. Une habitante d'El Manar I, la quarantaine, avec un visage agréable et des yeux sans aucune lueur de ruse, me dit d'un ton placide : « Je connais Maître Radhia. L'avocate qui fait la grève de la faim. Il m'est arrivé de la croiser. Je ne peux guère vous dire plus. » J'interrogeai toutes les personnes rencontrées. Voici leurs réponses :

0-Oui, je la connais, enfin, j'ai entendu parler d'elle. Je ne peux rien dire. ( un flic assis sur le capot de sa voiture banalisée )

1-Je ne suis pas autorisé à vous donner son adresse exacte, de toute façon, ce n'est pas par ici, vous vous trompez. (l'un des voisins les plus proches de Radhia )

2-Comment dites-vous ? Radhia Nassraoui ? Jamais entendu parler. Désolé. (Le facteur qui faisait sa tournée )

Ben Ali a réussi à faire respecter par les Tunisiens sa règle d'or : le silence. Cette obéissance d'une communauté à la règle d'un seul n'est pas une mince affaire. A l'entrée d'un immeuble, le passant ne pouvait qu'être attiré par les boites à lettres. On pouvait lire : R.N.

Radhia n'était pas loin. En Australie.



Ce site a été construit avec la technologie SPIP
CopyLeft TUNeZINE 2001-2003