Avec le troisième millénaire on n’a plus besoin de livres ni de mémoire pour visiter l’Histoire. Il suffit de voyager. À une heure d’avion de l’Europe on peut changer complètement d’ère dans un voyage ouvert sur le passé du moyen-âge à la préhistoire. Il suffit de s’aventurer et de vouloir découvrir le passé pour voir des pays où l’Histoire s’est arrêtée, comme une pendule non remontée dont on ne peut jamais savoir quelle époque elle indique si on ne prend pas le temps de vérifier depuis quand les choses n’ont pas changées. Les hommes, les autochtones sont comme la végétation. Leur apparence change aux couleurs des saisons, ils ne sont là que pour vous tromper de leur banalité. On s’habille ici comme n’importe où aujourd’hui, si ce n’est par imitation, c’est par obligation, les signes ostentatoires sont interdits depuis longtemps par simple arrêté sans besoin de légiférer. Le pays de l’ère nouvelle est une inestimable mine de l’insolite et des particularités si on ne tient pas à "bronzer idiot".
Le problème ici est très particulier. Si "la première des libertés est de manger", il n’y a pas grand-chose à critiquer. La première constatation d’un étranger est l’évidence qu’il n’est pas tombé dans un pays affamé. Seulement en contrepartie on est ici obligé d’être content alors il n’y a plus moyen de faire savoir qu’on ne l’est plus s’il est interdit de critiquer. Ceux qui ont osé parler sont aujourd’hui donnés en exemple à tout le pays, exclus, réprimés et objets des plus absurdes exactions. Ils finiront en majorité par crier grâce et ceux de l’infime minorité qui reste, s’ils ne sont pas en prison pour des délits de droit commun, ils sont aigris et leur discours contraste tellement avec l’apparente réalité que personne ne prend plus au sérieux leurs affabulations.
Ainsi la Tunisie aujourd’hui est fini par devenir "le pays où l’on ne parle plus".
Un pays où on ne parle plus n’est pas nécessairement un pays muet, c’est plutôt un pays où on parle de tout sauf de la réalité. C’est cette situation qui est à l’origine du décalage du temps et plus grave encore l’Histoire n’avance plus en avant mais en reculant. Chaque année au lieu d’avancer, on recule encore. Indépendant depuis 48 ans si on compte bien, on doit être maintenant au bout de l’avant-dernier siècle passé, la première guerre mondiale ne doit pas encore avoir éclaté. Pour mieux comprendre la situation il faut trouver le Bey "Roi" qui régnait alors. C’était un pays sans projet qui a définitivement perdu son pari et que son sauveteur a lâché pour s’expatrier après que son maître soit revenu sur sa promesse d’Amen donnée à la société, ayant suspendu la constitution qui régit le pays.
La Tunisie vient d’être mise sous protectorat étranger alors que ses élites se bousculent pour servir les nouveaux venus. La caste du pouvoir dépravé ne pense qu’à conserver son statut pour mieux s’enrichir d’un pays complètement ruiné et se prévaut de sa position pour leur servir de meilleur allié, tandis que la population n’a d’autres préoccupations que d’assurer sa survie et trouver de quoi manger.
Le repère-temps est gravement décalé et pour explication on n’a que la défense de la modernité pour le justifier.
Le pays est tenu par un anachronique système de gouvernement, despotique et totalitaire à l’excès où toute une société est sous la tutelle d’une autorité extrêmement personnalisée où les plus soumis, les exécutants et les délateurs sont promus.
Gouverner par la soumission et la fidélité revient dans les faits à recenser ceux qui appartiennent à l’autorité du reste de la société dans un système de pensée d’une appartenance déclarée : « ceux qui ne sont pas avec moi sont contre moi ». La société est considérée comme un ensemble suspect qui doit prouver sa fidélité. Dépossédée de toute souveraineté elle doit supplier une citoyenneté de second degré par la soumission et la preuve de son total détachement de toute revendication qui peut mettre en question cette situation de domination.
Pourquoi l’enjeu de pouvoir devient-il aussi important quand le pouvoir est réduit à sa plus simple représentation de l’un ? Pourquoi avoir besoin de terreur et comment gérer la peur alors que depuis longtemps Ulysse avait dit : « Il n’est pas bon d’avoir plusieurs maîtres ; n’en ayons qu’un seul. »
"Pour le moment je désirais seulement qu’on me fit comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de villes et tout un pays supportent quelque fois tout d’un tyran seul, mais qui n’a de puissance que celle qu’on lui donne, qui n’a de pouvoir que de leur nuire, qu’autant ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal, s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui, que de le contredire. Chose vraiment surprenante de voir des millions d’hommes, misérablement asservis, et soumis tête baissée, à un joug déplorable, non qu’il y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et, pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom d’un, qu’ils ne peuvent redouter parce qu’il est seul, ni chérir parce qu’il est envers eux tous, inhumain et cruel."
Depuis Etienne de la Boétie, cette question demeure posée à plus d’un pays dans le monde aujourd’hui. La bêtise humaine a triomphé de toutes les idées et de toutes les philosophies et les religions. Ce « contr’un » prend aujourd’hui des proportions jamais égalés réduisant des révolutions et des guerres de libération à des républiques de démons, sous couvert de constitution, d’institution, de loi et de droits de l’Homme affichés en devise par des autorités qui ont bâti leur pouvoir sur leur négation.