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Entretien avec le « Monsieur Tunisie » de la CIA
Omar Khayyâm

Pour arriver jusqu’à Langley, le siège de la CIA, j’ai dû passer par pas moins de quatre barrages de sécurité. A part les fouilles de corps, les gorilles de l’agence malfamée ont passé tous mes effets personnels - un agenda, un téléphone cellulaire et un portable- au rayon X. Une agente en civil, cheveux noirs très courts, look viril, m’a accompagné jusqu’au bureau de Monsieur M.T. C’était notre première rencontre. En effet, on s’est fixé rendez-vous pour l’interview par téléphone.

M.T., un grand blond aux yeux bleu a un corps d’athlète. Il doit avoir la cinquantaine. Il m’a invité à m’asseoir et m’a tout de suite offert un café. J’ai été frappé par le nombre de livres, revues, magazines et journaux que contenait son bureau. Une partie de ces documents était rangée sur des étagères, le reste s’entassait en désordre sur son gigantesque bureau. C’est une vraie caverne d’Ali Baba pour tout historien de la Tunisie moderne. On y trouve de tout : du Livre Blanc sur Bourguiba de Ben Youssef, édité dans les années soixante en Egypte durant la brouille entre Nasser et Bourguiba, jusqu’au dernier-né de Ben Brik, en passant par « yahdouthou fi Tounes ». (ça se passe en Tunisie), un brûlot écrit en 1986 par Qussaï Derouiche, un journaliste syrien qui travaillaient pour le compte de la CIA à l’époque.

M.T. parle couramment notre dialecte et détient une maîtrise en arabe classique. Il a été chef d’antenne de la CIA à Tunis pendant une décennie. Après la fin de sa mission, il a été chargé du bureau Tunisie à Langley. Il a accepté d’être interviewé par TUNeZINE, mais il préfère garder l’anonymat.

O.K. : Vous êtes chef du bureau Tunisie au siège de la CIA depuis quelques années. Votre mission est-elle difficile ?

M.T. : Non, pas du tout. C’est un pays sans surprises. Nous aurions aimé que tous les pays du monde soient aussi facilement gérables que la Tunisie.

O.K. : Lorsque la CIA a recruté Ben Ali en 1964 savait-elle déjà qu’il serait un jour l’homme fort du pays ?

M.T. : La CIA n’est pas Madame Soleil ! Je peux tout simplement dire que nous avons misé sur le bon cheval.

O.K. : Vu l’atmosphère de fin de règne que vit actuellement la Tunisie, la CIA envisage-t-elle un remaniement à la tête de l’Etat ?

M.T. : Nous suivons la situation au jour le jour. Tout est possible. Nous avons une sorte de tableau de bord qui mesure la température politique et sociale du pays. Dès que nous constatons que la stabilité du pays est menacée, nous opérons les changements nécessaires, tels que, par exemple, le Changement du 7 novembre 1987.

O.K. : Dès qu’on prête l’oreille aux chuchotements des salons de Tunis, un nom revient comme une rengaine : Habib Ben Yahya. Est-il vraiment l’heureux élu de l’Administration américaine ?

M.T. : No comment !

O.K. : La Tunisie est depuis quelques mois le théâtre d’un bras de fer entre la France et les USA. Chacun des deux pays a son propre candidat pour la succession de Ben Ali. D’après vous, lequel des deux est le mieux placé pour gagner la bataille de succession ?

M.T. : Les chevaux sur lesquels misent Chirac et sa clique sont déjà « brûlés ». Les vieux « francos » seront balayés par les événements. Je ne peux pas vous donner les détails, mais la Tunisie de demain échappera à la France.

O.K. : Bush rencontrera le mois prochain Ben Ali. La CIA est-elle favorable au limogeage de l’actuel président tunisien ?

M.T. : Comme je l’ai déjà dit, tout est possible. Ce que nous voulons c’est la stabilité de la Tunisie et la préservation des intérêts américains dans la région. Rappelez-vous les mots du général De Gaule : « Les Etats n’ont pas d’amis. Ils ont des intérêts. ».

O.K. : Que pensez-vous de l’anti-américanisme de la majorité des citoyens tunisiens ?

M.T. : Nous ne traitons pas avec des peuples mais avec des régimes. Nous sommes très bien informés et conscients de ce sentiment hostilité envers les USA pas seulement en Tunisie mais partout dans le monde arabe. Les intérêts américains ne sont pas pour autant menacés de façon sérieuse malgré les quelques attentats terroristes dirigés contre nous.

O.K. : L’Administration américaine encourage-t-elle la démocratie en Tunisie ?

M.T. : Oui, bien sûr, aussi longtemps que cette démocratie ne menace pas nos intérêts, notre sécurité et la sécurité de nos alliés.

O.K. : Dernière question. L’actuel président s’appelle Ben Ali. Le prochain sera-t-il aussi un Ben ?

M.T. : Il y a 99% de chances qu’un Ben succède à un Ben.

Interview conduite par O.K.



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