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Les femmes de « l'appartenance » (traduction par Antekrista)
ettounsi de TUNeZINE

Voici pour les non arabophones une tentative de traduction de l'article d'Ettounsi paru avant hier sur Réveil Tunisien . Ce fût difficile de restituer toute la magie de ce texte en le traduisant et j'espère que Zouhair me pardonne si jamais il trouve que je n'ai pas saisi toute les facettes et toute la profondeur de sa pensée. Ce texte est touchant par l'aura de sincérité et d'authenticité qui s'en dégage, par son humanisme frappant, et la force retentissante des mots choisis. C'est un vibrant hommage aux femmes, et tout en lisant et relisant ce texte le nom de Radhia Nasraoui n'a cessé de se dessiner dans ma tête comme une vive flamme. Je le lui dédie.  [1]

Antekrista.


Appelez les comme vous voulez et comme convenu, ce n'est pas important. Des prisonniers politiques, des prisonniers d'opinion, des prisonniers d'apparence, terroristes, « appartenance »... Mais ils ne comptaient pas être les victimes d'un complot, un complot tissé de plusieurs fils, issus de plusieurs événements de violence politique qui n'auraient pas dépassé les pages de « Échos des tribunaux » si ce n'était de la volonté accrue du régime de se débarrasser de ces politiciens hors du commun qui se sont approchés de la coupole du pouvoir et l'ont poussé à la peur et la terreur .

Ce n'est pas la première fois que la Tunisie goûte à la violence politique ou ce qu'on appelle communément le terrorisme. Durant la période de l'indépendance, le pays a connu une vague de ce genre même parmi les membres du parti destourien. Par contre, la campagne lancée contre les islamistes dans le début des années 90 n'était pas ordinaire. Tous les appareils de l'état, le parti au pouvoir et même les citoyens s'y sont joints pour combattre le monstre islamiste qui s'était infiltré dans tous les établissements de l'état et qui menaçait de sévir dans tous les coins de la république. C'était une campagne terrible, une campagne ou les consignes ont allègrement piétiné les lois les plus élémentaires, et les droits les plus vitaux, une campagne qui a mobilisé beaucoup de gens. Chacun avait la responsabilité de se débarrasser de ce cauchemar qui planait comme une menace sur la Tunisie. Il fallait anéantir tout ce qui avait la moindre relation, de près ou de loin, avec les islamistes, et avec l'islam même, si besoin est, car les risques inhérents et leurs conséquences sont abjects et la corde de pendaison se balançait devant tous les regards. Très peu de gens ont eu la lucidité de mentionner d'avance les effets pervers de cette campagne qui promettait de tout détruire sur son chemin. Elle a été si radicale que même les ennemis des islamistes et toutes les composantes de la société civile en ont eux aussi subi les conséquences. Ainsi le pays est entré dans une des ses périodes les plus sombres, celle d'un pouvoir personnel, aléatoire et abusif. Certaines personnes prétendent que la campagne continue encore aujourd'hui après plus d'une décennie. La psychose sécuritaire est restée suspendue comme une épée de Damoclès au dessus de toutes les têtes depuis que des milliers de prisonniers croupissent dans les geôles et que beaucoup d'autres, persécutés, ont pris le chemin de l'exil. Ceux qui restent retiennent leurs souffles, retiennent leurs langues, une sorte de démission collective a détruit le pouvoir de faire face au courant.

Ce que j'écris aujourd'hui n'est pas une sorte de complainte mélancolico-nostalgique, je ne connais de la démocratie que ce que m'en ont raconté les touristes étrangers et les expatriés. Ce que j'écris n'est pas non plus une auto flagellation, Je ne suis pas, que je sache, directement impliqué dans la stagnation intellectuelle ou la désertification culturelle que connaît le pays depuis un long moment. Non, ce que j'écris est l'expression de mon amertume, animée par un complexe de culpabilité dont je n'arrive pas à me libérer pour prendre le train de l'amnistie générale en marche. Un pourcentage non négligeable de « l'appartenance » continue de croupir dans les prisons dans des conditions dont le moins qu'on puisse en dire est qu'elles sont extrêmement difficiles, ceci sans vous relater les détails que presque tout le monde connaît.

Je ne sais pas quelle mouche m'a piqué pour que j'écrive ce qui a précédé, je viens de me relire et j'avoue, et je souligne que j'avoue facilement, et la police politique le sait, que rien ne peut m'obliger dans ce monde au mensonge et à la tromperie, même mes principes et même la torture gratuite que j'ai subie et qui ne leur a permis de rien collecter vu que j'avais déjà dit tout ce que je savais. Ainsi, ce n'est pas la peine d'user de la langue de bois, rien dans ce pays ne mérite plus l'écriture d'un article qui inspire le sérieux qui pourrait attendrir le lecteur. Tout est ridicule, Tout est sujet à l'ironie, tout prête à rire même l'amnistie. Croyez-moi, j'ai désormais peur que l'un d'entre vous me classe avec les islamistes, je ne suis pas islamiste, et ce n'est pas par crainte de la sûreté de l'état que je dis ça mais pour vous, mes lecteurs. Le pardon est une caractéristique des gens dignes, et la liberté n'est pas liberté si elle se soumet à la ségrégation. La classification est une forme de différentiation. Quel est l'intérêt d'être communiste, nationaliste ou islamiste dans un pays qui, s'il avait abrité Bilal Ben Ribah, ce dernier aurait dit : « le seul et unique », sans néanmoins être soumis à la torture]. Le jour où on sera débarrassé de la politique du « seul et unique », de la culture et de l'opinion du « seul et unique », de la presse et des médias du « seul et unique », du suivisme, ce jour là seulement j'adopterai un courant et je clamerai ma pensée intime.

Pour la deuxième fois je me relis et je me découvre incapable de tenir une idée directrice, mon texte souffre de sautes exaspérées et répétées. L'ombre de Bilel Ben Ribah ne quitte pas mon esprit. Comme nous avons besoin de personnes comme lui qui nous appellent à se lever au lieu de dormir ! Qu'est-ce qui l'a poussé à monter sur le toit de la mosquée en pleine canicule sous les fouets du soleil pendant que d'autres se sont cachés à l'ombre ? Pourquoi a-t-il préféré la mort plutôt qu'être esclave et païen ? Sait-il que ses mots, même s'ils sont simples et légers, sont entrés dans l'Histoire ? Sans doute est-ce de « l'appartenance » aussi…

« Appartenance », ce mot m'irrite. Je me rappelle cet officier de police qui me poignarda du regard à mon entrée en prison et qui a lancé à un de ses collègues : « Appartenance ». Je me croyais prisonnier et me voilà dans la catégorie « Appartenance ». Je ne veux pas de cette politique de la sélection, avec tout ce qu'elle comporte comme inconvénients et comme acquis, beaucoup se sont essoufflés, épuisés, et il y en a même qui sont morts à la poursuite de sa réalisation.

Appartenance à quoi ? À qui ? Peut être à « une association non autorisée » mais que je sache l'équipe nationale de football, qui est mon équipe préférée est « une association caritative à but non lucratif » qui distribue l'argent aux pauvres et qui perd la majorité de ses matchs, elle peut gagner quelques fois, sans qu'on lui retire son permis ! Peut-être alors à « une association de malfaiteurs » et si j'accepte cette catégorisation cela voudra dire que mes amis d'Internet sont des malfaiteurs, et ce n'est pas ce qu'ils sont. Il fallait que je me soumette à la réalité, je suis « appartenance » que je le veuille ou non, ce que je finis par accepter en me convaincant que c'était « Appartenance à la Tunisie ».

L'appartenance à « l'appartenance » c'est la nargue volontaire des lois qui régissent la vie carcérale - numéro 51 de l'année2001 , c'est la soumission aux consignes et aux dispositions internes, des consignes qui viennent d'en haut et de partout, et si elles vont à l'encontre de la loi, certaines sont quand même en votre faveur mais l'écrasante majorité est contre vous. Essayez de convaincre l'administration carcérale d'arrêter les procédures des répression ne mène à rien. Il est vain de Leur rappeler que dépouiller un être humain sage et mature de la liberté est le pire des châtiments. La politique de la grâce et de la générosité serre l'étau autour du prisonnier et n'est d'aucun intérêt lorsque l'être humain a perdu ce qu'il a de plus précieux : sa liberté.

Ceux et celles de « l'appartenance » qui ne peuvent même plus lever le petit doigt pour contester les abus sont nombreux. Les maladies, la fatigue, les dépassements ainsi que les conditions difficiles ne leur ont presque rien laissé. Et si ce n'était de l'entêtement, de l'orgueil et de la fierté de certains, on n'entendrait jamais parler d'un prisonnier en grève de la faim, on arriverait même pas à attirer, ne serait-ce qu'un peu, l'attention sur ces gens perdus dans l'oubli depuis des années… Même les lettres destinées à la famille et aux amis ne sont que des bouteilles jetées à la mer, rares sont celles qui arrivent à destination.

Mince alors ! J'écris depuis un long moment sans atteindre de buts. C'est sûrement la privation des feuilles et du crayon durant mon incarcération qui est à l'origine de ce perpétuel discours futile et sans objet. Le peu que j'ai pu écrire en prison a été confisqué sans justification malgré que ce fût, la plupart du temps des mots adressés à ma famille pour leur demander pardon de toutes les difficultés qu'ils ont eu à subir.

Les familles de « l'appartenance » sont elles aussi « appartenance ».même si elles ne sont pas en prison. Elles sont des milliers et leur complexe de culpabilité les anime que ce soit consciemment ou non. Elles aussi le paient au prix fort, elles s'interrogent sur l'heure de la délivrance, mais aucune réponse.

Combien de mères souffrent en silence en se rappelant le hadith du prophète : « L'être humain naît avec une foi instinctive originellement neutre [fitra] » (Réf. hadith). Fallait-il qu'elles préviennent leurs fils d'entrer dans la mosquée et qu'elles les encouragent plutôt à hanter les cafés et les rues ? Combien de femmes s'interrogent sur les raisons qui les ont poussées à choisir un mari vertueux lorsqu'on leur a fermé au nez toutes les portes et que personne n'ait daigné leur tendre la main ? Faut-il divorcer et les oublier ? Combien de sœurs ? Combien de grand-mères ? Combien de tantes ? Combien de parentes ? Combien de voisines se sont trouvées dans la ligne de mire sachant que le prophète a recommandé la bienveillance envers les voisins ?

La femme a prouvé d'une façon claire et hors de tout soupçon que celui qui s'obstine encore à combattre sa liberté et le principe d'égalité avec l'homme est un ignorant, un imbécile et un ingrat envers celle qui a été à ses cotés dans les moments les plus difficiles. Heureux est celui qui a en temps difficiles une femme instruite, consciente et lucide qui ne cesse d'être son unique recours et l'origine de sa fierté et de sa dignité.

C'est le moment de tirer le tapis sous les pieds du régime et de braquer les projecteurs sur les réalisations et la militance des femmes tunisiennes qui constituent une carte gagnante dans la lutte contre les ennemis du pays qu'ils soient à l'intérieur ou à l'extérieur. Le régime s'est impliqué dans un sale jeu basé sur la grâce et la générosité sous condition, et la dissuasion, par l'intimidation et la terreur, de tout projet social alternatif. Les femmes en Tunisie ont montré qu'elles n'ont pas besoin de tuteurs, d'un côté comme de l'autre. S'il fallait tirer une leçon de ce séjour en prison et de toutes ces dures épreuves, je dirais que « les femmes prévalent sur les hommes » (Réf. hadith) quand elles le veulent.

Je réitère ma demande de parvenir rapidement à une amnistie générale quoique je ne m'intéresse pas beaucoup à l'assainissement du climat politique et de son soulagement, la politique va demeurer ce qu'elle est, imperméable à la pureté mais, de grâce, ayez pitié de ces femmes qui souffrent en silence loin des projecteurs.

Signé Ettounsi de TUNeZINE « appartenance » manquant de raison et de piété.



[1] Je tiens à remercier efighter qui a corrigé et enrichi ma première version.


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