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Fuir, fuir...
Decepticus

"Et ceux qui, pour Dieu, ont émigré après avoir subi des injustices, Nous les installerons dans une situation agréable dans la vie d'ici-bas. Et le salaire de la vie dernière sera plus grand encore s'ils savaient !" (Coran 16-41)

"Tu sais, j'aurais dû quitter la Tunisie vers l'Australie ou la Nouvelle-Zélande, en 1992, quand je le pouvais encore ; maintenant, avec ma femme et mes enfants, je n'y pense même pas"

C'est ainsi que me parlait, il n'y a pas longtemps, un de mes voisins en me montrant le dernier numéro d'El Mawqef (un des rares journaux de l'opposition autorisés à paraître ou plutôt quelques feuillets…) parlant de la mondialisation. Ses propos m'ont fait sourire : j'avais eu les mêmes pensées durant la même période mais dans d'autres circonstances. J'étais alors à l'ombre, pas toujours au frais mais logé, nourri et blanchi aux frais de la princesse. Mon interlocuteur d'alors était l'un de mes compagnons d'infortune, aujourd'hui décédé (de mort naturelle, précisons-le) Nous bâtissions des châteaux en Nouvelle-Zélande et ça nous paraissait tout à fait naturel à nous deux qui n'étions pas engagés politiquement de quitter ce pays qui ne voulait visiblement pas de nous et dont les dirigeants semblaient atteints de la paranoïa islamiste. Mon regretté camarade est mort. Paix à son âme : il m'avait toujours caché qu'il était atteint d'une maladie incurable et je lui en veux encore. Je ne suis pas parti en Nouvelle-Zélande. En fait, je ne suis parti nulle part. Au début, ce n'était pas l'envie qui me manquait mais les moyens : le passeport, essentiellement. Maintenant, je veux bien me convaincre que c'est par conviction que je reste, puisque les moyens sont là : passeport, fric, visas.

Seulement, je ne sais pas si je n'avais pas ma situation actuelle qui est assez stable, assez aisée, si je n'avais pas une vie de famille aussi gratifiante, je ne sais pas si je n'aurais pas été tenté, moi aussi, par l'émigration. En effet, l'émigration pour des raisons d'oppression est une notion bien ancrée dans l'islam. Le prophète (PSL) n'a-t-il pas encouragé ses fidèles opprimés à émigrer en Ethiopie ? N'a-t-il pas été obligé lui même de quitter sa ville natale ? Bien plus encore, on peut lire dans le coran qu'aucune excuse n'est acceptée des opprimés qui se sont laissés faire alors qu'ils avaient la possibilité d'émigrer : " Ceux qui ont fait du tort à eux mêmes, les Anges enlèveront leurs âmes en disant : ‹Où en étiez-vous ?› - ‹Nous étions impuissants sur terre›, dirent-ils. Alors les Anges diront : ‹La terre de Dieu n'était-elle pas assez vaste pour vous permettre d'émigrer ?› Voilà bien ceux dont le refuge et l'Enfer. Et quelle mauvaise destination !" (4-97) Car dans la pensée musulmane, la terre appartient à Dieu et l'Homme n'en est que le régisseur alors, Tunisie, France, Allemagne ou l'Atlantide, c'est pareil aux yeux du musulman pour peu qu'il puisse y accomplir sa mission sur Terre : y faire régner le bonheur, la joie, l'équité, l'Amour. C'est dans ce contexte que je place ceux qui émigrent et demandent l'asile politique (ou même non politique car il s'agit de souffrances humaines à soulager !) et qui se sont trouvés mêlés bien malgré eux dans ce bras de fer interminable ( car bien que la partie aie dû être interrompue depuis longtemps, le bras du vainqueur de la première manche écrase encore celui de son adversaire sur la table, y focalisant une énergie qu'il aurait mieux fait de diriger ailleurs ), rejetés par tous et c'est souvent la mort dans l'âme qu'ils se résignent à tenter leur chance ailleurs… Ces derniers n'ont pas à porter d'autre responsabilité que leur droit à une vie digne.

Toutefois, il me semble y en avoir une autre catégorie  : c'est que, de temps en temps, parviennent des nouvelles de certains réfugiés, eux super engagés politiquement (et qui ont accepté donc de porter une responsabilité supplémentaire vis-à-vis du peuple dont ils sont issus), qui ont bien réussi leur asile. Ils sont, pour la plupart, installés depuis plus de dix ans, bien insérés dans leur nouvelle société d'adoption et rien ne laisse présager qu'ils ont l'intention de revenir un jour à leur pays d'origine où ils disent (disaient ?) vouloir instaurer la démocratie. Certains n'ont pas cessé de militer autant que leur statut de réfugié politique le leur permet mais ils sont rares. D'autres, plus nombreux, semblent s'être résignés et avoir admis que la démocratisation de la Tunisie était une tâche surhumaine et du domaine de l'impossible. Ou bien peut-être attendent-ils une intervention divine et des jours meilleurs ; on ne s'étonnera pas de les entendre dire alors : "mais nous étions avec vous !" Alors, adieu, veaux, vaches… ?

C'est ainsi que j'ai commencé à douter de l'opportunité de la fuite des tunisiens militants vers la France ou quelque autre pays : quand on se revendique militant, quand on fait de la politique, on ne déserte pas. Il est certain que la question ne se pose pas quand il y a un fort risque d'emprisonnement, de torture ou de "mort". Mais je me pose la question : "qui va rester pour militer si tout le monde s'en va ?".

J'ai parlé à plusieurs anciens prisonniers politiques qui pensent quitter la Tunisie. La principale raison qu'ils évoquent est une raison essentiellement matérielle : les autorités font tout pour priver certains de tout revenu. Ce ne sont pas des cas particuliers. Il ne s'agit pas de faire un procès d'intention à chaque demandeur d'asile ni de trouver une excuse aux refus des autorités françaises d'en accorder le droit (car elles battent actuellement le record du refoulement) puisque leur réaction est devenue aussi aléatoire et incompréhensible que celle de leurs collègues tunisiennes. J'essaie simplement de mettre chacun devant ses responsabilités et libre à lui de décider, après, de la direction qu'il compte prendre. Est-on prêt à faire des sacrifices ?

Il est vrai qu'en Tunisie quiconque s'avise à "montrer un peu ses cornes" court le risque de se les voir couper à ras. Je suis bien placé (j'en ai fait la dure expérience) pour savoir qu'on peut facilement fabriquer une affaire sur mesure à n'importe quel "pêcheur en eau trouble" qui l'enverrait quelques années derrière les barreaux ! ! Les autorités doivent comprendre qu'emprisonner des adversaires politiques ne sert qu'à s'en attirer beaucoup plus. Tant qu'il y aura des prisonniers d'opinion ce sera le signe qu'aucune leçon n'a été tirée de cette décennie de larmes. De vieilles nouvelles techniques sont réutilisées actuellement : ce sont l'intimidation, les menaces, les procès bidon, parfois les promesses, les paroles mielleuses, les tentations par du travail, la restitution de passeports etc. La politique du bâton et de la carotte… Combien leur faudra-t-il de temps encore pour qu'elles comprennent que cette politique est aussi vaine que toutes les précédentes ? Que la solution ne leur demande que peu d'efforts ? Bien plus  : qu'il ne leur est demandé que de ne plus rien faire et de laisser la place à d'autres (dont je ne me revendique pas) disposés à les décharger de ce lourd fardeau qu'elles portent toutes seules depuis des décennies ?

Un signe que devrait méditer notre opposition en exil  : que ce soit en Tunisie ou à l'étranger, la plupart de ceux qui bougent le plus, qui font entendre leurs voix, qui tentent de faire parvenir l'information, qui cherchent des solutions, qui se démènent pour la Tunisie, bref, ceux qui médiatisent la cause de la Tunisie, des tunisiens, des prisonniers politiques, la plupart de ceux-ci n'ont jamais fait partie de quelque parti que ce soit et ne comptent pas en faire partie dans le futur proche. Bien plus, certains ne sont même pas tunisiens mais croient en l'être humain, en l'universalité de la cause de l'humain. Ces gens-là, jeunes et moins jeunes, en Tunisie ou à l'étranger (qui est souvent leur deuxième pays) sont les colibris qui apportent chacun dans son bec sa goutte d'eau pour éteindre le feu de forêt… Nous attendons toujours les "seaux" de l'opposition…

Car les autorités tunisiennes sont patientes ; quand il y a médiatisation d'un cas, elles attendent que l'orage passe, que les voix revendicatrices s'éteignent, que ça se tasse comme ça arrive souvent. Le pauvre intéressé tombe alors dans l'oubli et affronte seul les résultats de sa hardiesse. C'est le cas de la plupart des prisonniers politiques dont la médiatisation n'est que question de mode. C'est le cas aussi de plusieurs demandeurs d'asile. C'est pour çela que nous ne devons pas flancher, qu'il faudra médiatiser, médiatiser, sans répit, sans craindre de nous répéter.

Et que l'opposition en exil ne s'en rappelle qu'occasionnellement, qu'elle se serve de leur cause à de douteux desseins, nous nous en fichons beylicalement car nous, nous n'oublions pas et nous n'oublierons pas…



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