Rien ne l'annonçait. Aucune information ne l'avançait et aucun programme ne le présentait. Tout était paisible ce matin à Tunis et les gens vivaient leur vie de routine, une journée sous la dictature comme les autres. Mais voilà que les premières rumeurs tombaient. Le moyen d'information le plus important en Tunisie se mit en route, ni la radio, ni la télé, ni la presse, c'est le bouche à oreille [1]. La nouvelle circulait, les chuchotements se remarquaient mais ne s'entendaient pas, dans les marchés, dans les administrations, dans les entreprises, les magasins, les cafés, la rue, et même dans les cours de récréation des écoles primaires... Certaines personnes s'excitaient et on voyait des groupes de deux ou de trois se mettre en cercles serrés pour discuter tout bas, gênés par les regards. Des regards qui n'étaient pas dupe de savoir ce qui est discuté, il a fallu à peine une demi-journée pour que la nouvelle parcourt tout Tunis, et un peu plus pour couvrir toute la Tunisie. On se faisait confirmer ou infirmer la nouvelle, mais tout le monde sut.
Ainsi tout le monde s'est organisé et a prévu le nécessaire. A 20h40 heures de Tunis (GMT+1) les rues sont désertes. Tous les tunisiens sont plantés devant leurs postes de télévisions pour regarder...Canal 7. Pour une fois les tunisiens ont oublié leurs récepteurs satellites et se sont accordés sur la télé nationale. Certains n'ont pas réussi à trouver la chaîne et ont dû bricoler leur télé pour la reprogrammer tellement ils ne mettaient plus Canal 7. Ce n'est pas un nouveau feuilleton mexicain qui est diffusé ce soir. Ce n'est pas un match de foot non plus car les cafés sont vides et certains, fait exceptionnel, sont carrément fermés. Tout le monde veut regarder chez lui, dans l'intimité, en cachette.
C'est un débat télévisé qui est prévu sur TV7 ! Oui un débat, le premier débat télévisé en direct depuis 1956. "Débat" est un abus de langage que l'enthousiasme a voulu surligner tellement la chose est inaccoutumée. Plus exactement il s'agit d'une confrontation, une confrontation entre l'avocate Radhia Nasraoui en grève de la faim depuis 43 jours, et un inconnu. Les plus avertis ont pu découvrir la nouvelle en lisant des dépêches des agences de presse internationales qui reprenaient assidûment les informations et déclarations relatives à Madame Nasraoui, on pouvait y lire cette information non confirmée. Certaines mauvaises langues ont laissé courir la fable que l'inconnu qui affrontera Radhia Nasraoui à la télé n'est autre que Mohamed Ghachouchi (ne pas confondre avec Mohamed Ghannouchi, le Premier Ministre)
D'aucuns prétendent que c'est El Abdelhakir Ben Dhia (ne pas confondre avec Abdelaziz Ben Dhia, le Ministre d'Etat Conseiller spécial auprès du Président de la République et Porte-parole officiel de la Présidence de la République), fraîchement promu après le limogeage en règle de AbAb, qui a commandité cette émission secrète.
On s'étonnait pourquoi le "débat" n'est pas plus élargi, pourquoi Naziha Rejiba, Mokhtar Yahyaoui, Omar Khayyâm ou autre Sihem Ben Sedrine ne sont pas invités à ce débat, pourquoi M. Béchir Tekkari, Ministre de la Justice et des Droits de l'Homme, ou Mme Naziha Ben Yedder, Ministre des Affaires de la Femme de la Famille et de l'Enfance, ou autres représentants de l'état et des hautes fonctions publiques ne seraient pas à ce débat ? Mais peu importe, tout le monde est impatient de voir l'émission commencer, c'est déjà beaucoup.
Les rues sont désertes mais pas tout à fait. Il y a un coin de quartier à El Manar qui grouille dans un vaste désert de silence. A la rue devant le domicile de Madame Nasraoui on peut voir un grand camion de la RTT et les équipes techniques (il n'y a que du personnel technique dans le convoi, pas de journalistes ou animateurs) qui se mobilisent. En effet il n'y a pas de plateau prévu par la RTT pour l'émission, une équipe a été dépêchée sur place au domicile de l'avocate, prétextant que cette dernière est affaiblie et ne peut pas se déplacer à un studio. La confrontation se fera à distance. Ce qu'on ne dit pas c'est que la RTT n'a pas de présentateur qui sache animer un débat, vu qu'une telle chose n'a jamais existé depuis la création de la RTT, d'où le choix de cette formule de "confrontation".
Un peu plus loin on peut voir des foules de journalistes étrangers, des observateurs venus de tous bords : envoyé spécial du Quai d'Orsay, députés européens, fonctionnaires de l'ONU, des rapporteurs d'Amnesty International, de Human Rights Watch, des représentants des Ligues des Droits de l'Homme, un correspondant de Tunisnews, du CRLDHT, du CNLT, de l'ATJA...Tout le monde s'empresse au pied de la porte du domicile de Madame Nasraoui. D'autres personnes qui ne disent pas leur nom sont là, dans la foule ou observant en silence et à distance, ils sentent la flicaille.
20h50 Heure de Tunis. Vient enfin le moment de l'émission, on observe le silence dans tous les foyers de la Tunisie et les yeux se rivent aux écrans. "Face à face" annonce le générique. On connaît déjà une face mais tout le monde a hâte de connaître l'autre face. Le générique se termine puis on voit Madame Nasraoui accoudée sur son lit, le visage pâle. On voit aussi son mari Hamma Hammami à ses côtés. Radhia commence à parler, sa voix ferme jaillit et ne trahit aucune faiblesse. Enfin la parole de Radhia s'envole sur les ondes hertziennes de la Tunisie pour s'exprimer, pour dénoncer, pour revendiquer. Alors elle introduit, mais tout d'un coup l'image bascule, on ne voit plus Radhia, on n'entend plus sa voix. Il n'y a plus que la mire de la TV. Les téléspectateurs s'affolent. Quelques secondes après, une autre personne s'affiche à l'écran, "l'autre face", il s'agit d'une autre avocate, en la personne de Hamida Labidi-Mrabet. Les téléspectateurs dont déçus, ils s'attendaient à un personnage de plus grande envergure. Madame Labidi-Mrabet baisse les yeux pour lire quelques lignes qui se résument à des louanges de ZABA et à « d'après une source officielle les allégations de Madame Nasraoui sont des affabulations dépourvues de tout fondement ». Décidément Maître Labidi-Mrabet n'est pas plus à l'aise sur les ondes depuis sa dernière apparition à l'émission "Mots Croisés" animée par Arlette Chabot sur France2.
L'image revient à Radhia, les téléspectateurs s'exclament d'une joie vive. Alors Radhia reprend la parole et évoque son bureau saccagé, ses clients harcelés, ses documents arrachés à la douane, sa famille persécutée......trois minutes ne se sont pas écoulées quand l'image revient soudain sur Hamida. Celle-ci reprend alors la lecture de son feuillet qui dit « N'eut été l'amitié qui lie la Tunisie a un pays ami qui s'y est intéressé, une source autorisée ne m'aurait pas poussée à venir lire ces lignes ». L'image coupe.
Le débat est clos. Une page de pub.