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De plus en plus de Tunisiens veulent « respirer » politiquement... Là est leur grand rêve !

Les Tunisiens attendent un petit vent de liberté
Lu dans la presse


Journal La Croix du vendredi 26 décembre 2003

TUNIS

De notre envoyée spéciale,


« Débat »... Un mot qui fait rêver à Tu­nis, pas seulement les quelques « opposants rescapés » comme certains d’entre eux se présentent avec un certain humour. La poigne de fer du président Zine El Abidine Ben Ali comme l’offre de postes honori­fiques a réduit comme une peau de chagrin l’opposition tunisienne. La Tunisie est sans doute le seul pays où un ancien président de la Ligue des droits de l’homme est actuel­lement ministre de la défense... et ceci sans états d’âme apparents.

Si peu de Tunisiens se sont re­trouvés dans la grève de la faim de l’avocate Radhia Nasraoui, tout en dénonçant le harcèlement des autorités à son encontre, iI n’en res­te pas moins que tous ont un désir commun avec elle, celui de « RESPIRER ». « RES-PI-RER, écrivez-le bien comme cela, en trois syllabes détachées », s’exclame Mourad, homme d’affaires richissime de 45 ans, peu suspect de sympathie pour l’opposition. « Croyez-vous qu’un jour le Palais de Carthage, le coeur du pouvoir tunisien, entendra ce chant-là ? »

« Est-ce qu’un jour on saura ins­tituer le débat sans qu’à ce mot-là, les mines des officiels et respon­sables se ferment ? », insiste à son tour Ikbal Gharbi, 42 ans, profes­seur de théologie à l’université islamique de Tunis, la Zitouna. Cette femme, bien en cour - il faut l’être pour être nommée à ce poste - a aussi son franc-par­ler. Elle souligne sans ambages qu’elle aimerait voir le recteur de la Zitouna débattre de sujet cru­ciaux pour la société tunisienne, par exemple, le voile. Bon nom­bre de professeurs de la Zitouna l’ont demandé. explique-t-elle, mais il n’y a toujours pas eu de réponse. A ses veux, cela n’a rien d’un crime de lèse-majesté que de « débattre » de sujets qui touchent toute société musulmane. « C’est juste normal », assure-t-elle, dé­solée de ce manque.

Cette soif de « débats » est une telle réalité qu’une brèche minuscule s’est ouverte à Tu­nis, avec l’aval des autorités évidemment, pour la création d’une chaîne musicale privée arabophone basée sur l’écoute des auditeurs. Dès les premiers jours, Mosaïque FM, installée dans un petit immeuble au coeur de Tunis, a réussi son pari face à un auditoire majori­tairement composé de jeunes, celui de surprendre.

Cette radio a fait vibrer Tunis en étant la première à annon­cer la mort au Caire de Zekra, blonde chanteuse tunisienne de 42 ans, l’une des préférée du pays du jasmin, assassinée par son mari... Elle a interviewé les proches et la familles de la star, en téléphonant au gardien de sa maison au Caire.

Du jamais-vu en Tunisie, où tou­te information, quelle qu’elle soit, se doit d’être traitée de façon ins­titutionnelle. Le directeur Nou­reddine Boutar, la quarantaine, ancien journaliste du journal arabophone Chourouk, s’en féli­cite. En revanche, pas question, pendant la grève de la faim de Radhia Nasraoui qui se déroulait au même moment, d’évoquer ce dossier. « Nous ne voulons pas faire de politique. Ce n’est pas le style de Mosaïque », affirme le di­recteur qui avoue avoir lui aussi , été un temps « gauchiste ».

« Mais parlons clair, notait pour sa part un auditeur attentif, insti­tuteur dans un quartier populaire, si cette radio existe, c’est que le pou­voir s’est quand même rendu compte d’une chose : il lui faut couper l’herbe sous le pied en Tunisie des chaînes de télévision arabophones, la qata­rienne Al-Jazira ou la saoudienne Iqra, qui tablent essentiellement sur l’information et attirent des jeunes Tunisiens arabophones. Mosaïque leur propose du léger, de la distraction, de la musique mise en place par un DJ, un disc-jockey tunisien »... Mais est-ce suffisant pour que les Tunisiens sentent du même coup souffler un petit vent de liberté ?

Pour le moment, le pouvoir demeure concentré sur la lutte à mener contre les islamistes en raison de la guerre déclarée contre le terrorisme islamiste. Plus de 3 000 d’entre eux sont emprison­nés sans qu’on arrive à savoir s’ils sont si extrêmistes que cela. En écoutant leurs familles, beaucoup de questions demeurent. « Mais, reconnaît en privé un ministre, deux précautions valent mieux qu’une »...

Les autorités ont aussi fait construire il y a quelques mois une gigantesque mosquée à dominante blanche sur une des collines de la capitale, avec l’aide de fonds saoudiens ... Or, il est de notoriété publique dans le monde arabe que l’Arabie saoudite excelle dans l’art du double-jeu. D’un côté, Riyad offre de belles mosquées. De l’autre, Riyad soutient des groupes isla­mistes. Qu’espère en conséquence le président Ben Ali ?

Dans une villa cossue de Gam­marth, ce soir-là, entre gens de bonne compagnie, hommes d’af­faires, grands bourgeois, membres de l’intelligentsia, on relève, en buvant du champagne, une autre manière d’empêcher les gens de respirer, commune au bon vieux temps, celui du Père de l’indépen­dance Habib Bourguiba : la « guerre des clans », qui a repris à Tunis au sein de la haute bourgeoisie. C’est aujourd’hui le clan de « Madame », Leila, l’épouse du président Ben Ali, qui s’amuse à faire et défaire certaines carrières au gré de son plaisir. Il en était de même autre­fois de la part de Wassila, la femme de Bourguiba.

Gare alors à ceux qui ne sont plus en cour. Ils subissent le même sort que tout opposant : surveillance policière, mises à sac à répétition de leurs bureaux, retrait du pas­seport... Tout est bon pour que le chef d’entreprise lâche le marché qu’il détient. Il tente alors deux méthodes pour desserrer l’étau autour de lui. Il abandonne « au clan de Madame » un ou deux sec­teurs de ses affaires et, contraint et forcé, trouve d’un autre côté un militaire, colonel ou autre, qu’il prend comme associé. Il réussira ainsi à préserver une partie de son gagne-pain.

Mais parfois la pression est si forte ; et les « frères de Madame » si gourmands, que certains préfèrent baisser les bras. En douce, ils bra­dent leur entreprise, rêvent d’un départ à l’étranger, choisissant l’exil comme un simple opposant. Ils se mettent d’ailleurs à être frap­pés du même syndrome, celui de critiquer le pouvoir qui leur avait permis jusqu’ici d’être parmi les privilégiés du régime, de profiter « du miracle économique tunisien ». « Celui qui est touché, souligne un homme d’affaires, ne gardera qu’une maison de famille sous la surveillance des soeurs, des oncles, des cousins. » Aujourd’hui, ces entrepreneurs préfèrent garder l’anonymat ! Ils rejoignent aussi ces cadres moyens et supérieurs qui comme les plus pauvres candidats à l’émigration rêvent d’un monde meilleur où l’on peut faire carrière tout en par­lant librement sans qu’une épée de Damoclès pèse sur votre tête. « Ce « taisez-vous », on n’en peut plus, s’indigne Ahmed, étudiant le jour, garçon de restaurant la nuit. Le monde entier parle, parle, et notre petite Tunisie, elle, s’étouffe un peu plus chaque jour... C’est à se demander si nous appartenons à la même planète. »

JULIA FICATIER

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QUELQUES DATES CLÉS

-  7 novembre 1987 Arrivée au pouvoir du général Zine El Abidine Ben Ali qui démissionne le « père de l’indépendance » Habib Bourguiba.
-  De novembre 1987 à 1989 On parle d’ouverture politique et les Tunisiens se prennent à espérer d’une véritable démocratisation du régime.
-  À partir de 1989 Le « péril islamiste » prend le dessus et la répression commence à devenir importante à la fois contre les islamistes mais aussi contre l’opposition.
-  De 1989 à 2003 La Tunisie, qui a vu le président Ben Ali réélu trois fois, pour un pouvoir sans partage, n’a pas cessé d’être la cible des organisations de défense des droits de l’homme.



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