Bonne Année 2004 ... et l’histoire pour commencer
Bonne et heureuse année pour tous les forumiers. Je tiens essentiellement à me rappeler cette nuit la solidarité avec Zouhair qui a fait honneur à ses auteurs et qui continue à nous unir à travers ces pseudonymes par une amitié tissée dans la lutte pour une cause qui s’est révélée être à travers Ettounsi et tous les tunisiens bannis et persécutés, celle de la Tunisie.
J’avais l’intention d’écrire un papier à Hasni pour ce mercredi. J’ai un faible particulier pour son site, je pense que c’est à cause de son nom. Réveil Tunisien, en ces deux mots se résume toute la question dont on débat depuis deux siècle maintenant. Parfois on a l’impression de désespérer, ce désespoir que Sonia a exprimé aujourd’hui « il nous faudra un maître juste avec tout le monde » et on finit par céder la liberté pour la justice, comme si on exprimait la conviction qu’on ne pourra jamais les avoir tout les deux. Nous sommes impatients et très pressés, et il y a de quoi vouloir à tout prix le changement. Mais est-il possible vraiment de les dissocier.

En réalité on a tellement parlé de cette année 2004 qui s’annonçait, qu’une fois arrivée on n’arrive plus à admettre qu’elle soit une année comme toutes les autres années. Une parenthèse entre un 1er janvier et un 31 décembre glacé. Comme si à force de s’impatienter on finissait par manquer son rendez-vous. La Tunisie donne aujourd’hui cette impression d’impatience immobile ou personne ne fait rien et tout le monde aux aguets au moindre mouvement pour s’insurger contre ce trouble fait de ceux qui agissent sans se concerter. Nous donnons l’impression de nous condamner tous à l’immobilisme généralisé. Le pouvoir parait s’accommoder royalement de cette situation. Ses opposants ne pourront jamais se mettre d’accord et personne ne pourra prendre l’initiative d’action sans être critiqué et s’attirer les foudres des accusations de division et de semeur de trouble. On est dans un état où ne nous manque plus qu’un roi et on l’a déjà même si on ne se rend pas compte de ça non plus.
Cette année 2004 sera celle de toutes les promesses de la démagogie démenties par les faits. Si elle n’est pas l’année du changement, elle est l’année de la vérité. Sans besoin de prédiction on est devant le constat brutal et sans appel d’être les sujets suspects d’un état de non droit. Que le pouvoir manque cruellement de légitimité sans pouvoir pour autant se présenter à l’investiture de ses citoyens dans une consultation digne de ce nom, qu’il est harcelé de l’intérieur comme de l’extérieur et que sa survie ne dépend plus de lui. Ce qu’on lui demande maintenant de tout côté est de creuser la tombe dans laquelle il va être enterré.
Comment imaginer ce pouvoir accéder à la liberté d’expression, l’indépendance de la justice et la transparence et la neutralité de l’administration sans être changé. Ce qu’on est en train de demander, ce sont les fondements d’un état de droit qui n’existe pas, on demande la civilité à un système d’oppression, et la civilisation au sous-développement. Ce contraste exprime en réalité une mise en cause du contrat de communauté, une contestation du contrat social inique arbitrairement imposé à la société. Parler d’opposition dans ces conditions, c’est se tromper gravement de sujet. C’est cette incohérence entre le discours et le positionnement qui est en train de constituer la ligne de démarcation entre deux camps complètement opposés.
Ceux qui misent sur la survie de ce système moyennant quelques aménagements qui ne pourront jamais porter sur le fond de sa nature comme système sous-développé sous influence étrangère qui lui assure protection en contrepartie de la sauvegarde de ses intérêts. Ce système ne pourra jamais survivre sans exclusion et sans oppression, il ne pourra jamais s’adapter à un état de droit.
Et ceux qui croient en sa fin et parmi lesquels je me définis. On est devant un système historiquement dépassé, socialement rejeté et économiquement inadapté. Sa situation ne peut qu’empirer, son agonie peut durer le temps qu’il faut comme il peut s’écrouler à tout moment. Tout cela ne dépend plus de lui mais des conditions nationales et internationales dont les mutations ont irrémédiablement changé de direction et ne peuvent aboutir pour la Tunisie qu’à sa fin.
Dans cette nouvelle configuration de la situation, on trouve le pouvoir avec tous ses appareils de soutènements avec cette opposition qui s’adapte au rôle qui lui est imparti calmement ou en rechignant et les intérêts français pour qui la Tunisie n’est qu’une zone d’influence exclusive qu’elle cherche à garder.
Dans cette partie, le pouvoir est essoufflé et en manque tragique de projet pour la société, son discours ne tient plus. L’opposition est en totale dislocation, souffrant d’une flagrante pénurie d’idées et d’adhésion, complètement coupée des attentes réelles de la société, elle se rabat sur des idéologies périmées depuis longtemps et dont les échecs retentissants ont été partout vérifiés. C’est le conservatisme intellectuel le plus abject et le plus reculé qu’on cherche à développer dans les habits d’une modernité attachée exclusivement aux séquelles du complexe de domination française dont ils restent les aliénés tels les êtres de carence définies par A. Memmi. Cette situation de pathologie aggravée rend cette opposition incapable d’aucun secours au système établi, ni de le régénérer. Face à cette situation de délitement généralisée même le protecteur français faisant les frais des mutations géostratégiques majeurs risque de ne plus être d’aucun secours et se voyant trompé de miser exclusivement sur les perdants, il risque de changer bientôt de stratégie.
De l’autre coté, pour ceux qui se sont placés en position de rupture avec le système en place, saisis par les affres de la terreur et de l’exclusion auxquels ils se sont trouvés directement confrontés, les termes de la situation se posent différemment. C’est une situation d’imposture déshumanisante et cruelle imposée à toute une société qu’il s’agit de changer. L’ennemi dans un pays confisqué n’est pas l’opposant, ni le démocrate, ni le militant, l’ennemi est l’homme quand il aspire à se sentir libre et souverain dans son pays, l’ennemi est l’homme tout simplement.
La lutte ici prend un aspect de lutte pour l’humanité contre cette bête immonde qu’ont constitué tous les systèmes de sa négation, de l’esclavage jusqu’aux dictatures attardées qui gouvernent nos pays. La victime de ces systèmes d’aliénation n’est ni le pays ni la religion c’est uniquement l’homme et l’homme tout simplement. Quel discours autre peut-on revendiquer si notre humanité même est condamnée ? De quel développement et de quel progrès peut-on encore parler si l’humanité qui est en nous est niée ? Le monde avait toujours été partagé entre deux camps, celui des hommes libres et celui des opprimés. Sans liberté il n’y a point de progrès, il n’y a point d’identité ni de civilisation. Et la liberté n’est pas un vain mot qu’on agite pour tromper les aliénés, c’est la situation où chacun trouve son total épanouissement. C’est quand la liberté devient un projet de société et uniquement à ce moment que l’histoire peut commencer.
Ce front amorphe sans contour précis, encore mal défini et dont les projets ne sont pas encore bien définis a pris pied dans notre pays.
Laissons à 2004 l’honneur de le révéler et soyons certains que la peur aujourd’hui est de l’autre côté.