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19-02-2005
Les cyberdissidents s’invitent au sommet de l’information (liberation.fr)

En marge de la réunion de l’ONU, ils témoignent de la répression sur le Net.

Par Ludovic BLECHER,
samedi 19 février 2005 (Liberation - 06:00)
Genève envoyé spécial

Mieux vaut envoyer des cartes postales à partir des Maldives que des newsletters. Pour s’y être risqué, Ibrahim Lufty, un informaticien de 40 ans, aurait dû passer sa vie en prison. Son tort ? Avoir lancé, en 2001, le premier journal en langue locale hébergeant journalistes et intellectuels en rupture avec un régime autocratique. Face à une presse aux ordres, le succès est immédiat : « Le journal arrivait même dans les îles les plus reculées, où les gens l’imprimaient pour le faire circuler. » Arrêté puis condamné à perpétuité ­ un comble dans un pays où la liberté d’expression est inscrite dans la Constitution ­, il ne doit sa liberté qu’à une évasion rocambolesque après dix jours passés debout dans une pièce, accroché par des chaînes à un mur. Il réussit avec l’aide du Haut-Commissariat des Nations unies à rejoindre Genève, où il vit désormais. De là, ce petit homme au visage fin continue de narguer le régime en mettant en ligne des articles dictés par des correspondants locaux anonymes.

« Visage de la répression ». C’est donc dans son pays d’accueil qu’Ibrahim suit, depuis jeudi, une petite troupe de cyberdissidents venus en Suisse. Mobilisés par l’association Reporters sans frontières, selon laquelle 73 personnes à travers le monde sont actuellement derrière les barreaux pour s’être exprimées sur le Net, ils sont venus « montrer le visage de la répression » aux délégués de près de 175 pays réunis à Genève pour préparer le Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI, lire encadré). Ce grand raout onusien doit se tenir en novembre en Tunisie, pays particulièrement cruel en matière de répression électronique.

Dans un cybercafé genevois, en marge du palais des Nations où se tient la réunion « officielle », ils témoignent, expérience à l’appui, de la dérive sécuritaire de régimes effrayés à l’idée de voir circuler la parole. « Le 14 février, une explosion a fait plus de 200 morts dans une mine en Chine, raconte Caï Chong Guo, un réfugié politique actif depuis l’étranger sur la Toile. Des internautes ont dénoncé les conditions de travail. Deux jours plus tard, les autorités ont fermé tous les forums de discussion sur le sujet. » L’article que Caï Chong Guo a écrit pour suggérer la création d’un syndicat indépendant dans le secteur minier n’a pas tenu plus de deux minutes sur le Net chinois ! Avec près de 100 millions de personnes régulièrement connectées et 63 internautes-dissidents emprisonnés, la Chine est devenue un superflic de l’Internet. Les logiciels de filtrage et une cyberpolice hyperactive permettent de gommer en une fraction de seconde la moindre idée ouvertement subversive qui s’immisce sur le réseau. Devant un tel marché, des sites comme Yahoo ou Google acceptent de censurer leurs propres moteurs de recherche, pour ne pas s’attirer les foudres de Pékin. « Faire du business avec la Chine, d’accord. Mais permettre au régime de peser sur les paramètres des systèmes fournis par des entreprises étrangères pour aider au contrôle du réseau, c’est inadmissible », s’insurge Caï.

Attentat. Autre exemple de croissance de l’Internet aux ordres : la Tunisie. Ce pays où le principal fournisseur d’accès appartient à la propre fille du chef de l’Etat ne prend même pas la peine, à quelques mois du sommet de Tunis, de soigner son image. Trois groupes d’internautes sont actuellement sous les verrous. Parmi eux, six jeunes d’une vingtaine d’années condamnés, en juillet, à treize ans de prison pour « usage subversif » de l’Internet en vue de commettre un attentat. Une accusation sans la moindre preuve, assurent les organisations de défense des droits de l’homme. A Genève, la mère de l’un d’eux a lancé : « Mon fils est en train de mourir. Ils risquent tous la mort, simplement pour avoir surfé et téléchargé des documents sur le Net. »

Par prudence, la Tunisie épargne pourtant les vedettes de la cyberdissidence. Comme Zouhair Yahyaoui, qui a déjà été torturé et enfermé durant près de deux ans pour délit de presse. « Comme je suis connu et qu’il y a le SMSI, Ben Ali me laisse le ridiculiser tous les jours sur mon site, fanfaronne le jeune homme. Mais le site n’étant pas accessible à partir de la Tunisie, seuls les flics viennent le voir. Après le sommet, ils régleront leurs comptes. »

A voir en ligne : www.liberation.fr
SMSI
22-02-2005 : Tunisie : liberté d’expression assiégée (IFEX)
16-02-2005 : Les ONG suisses mettent la pression sur Tunis (swissinfo)
15-02-2005 : Tunisie : Répression d’ONG tunisienne des droits de l’Homme à la veille de la réunion préparatoire du SMSI
9-02-2005 : Conférence de Presse à Genève (SMSI) ; RSF, Cyberdissidents
27-01-2005 : SMSI - Déclaration de la Société Civile Tunisienne Indépendante
10-11-2004 : La contribution suisse au sommet de Tunis (swissinfo, sur tsr.ch)


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