On oublie parfois certaines notions, tant elle paraissent évidentes. On oublie aussi parfois qu’elles ne le sont pas pour ceux qui ont vécu toute leur vie à se battre pour elles, parce que justement elles manquent.
Vivre en démocratie et vivre la démocratie, c’est comprendre avant tout ce qu’est le civisme, comportement nécessaire, et bien intégrer la notion de bien public (et par extension privé).
Un bien public ce n’est pas un bien qui n’appartient à personne. Un lieu public n’est pas un lieu où chacun peut faire n’importe quoi. Il s’agit bien d’une propriété : publique. Ça signifie que telle chose ou tel service ou tel endroit appartiennent à chacun, à chaque personne ET à tous les autres. L’endommager, c’est doublement bête : on endommage sa propre propriété, mais on manque de respect à la propriété de tous les autres. On se prive de la possibilité de bénéficier de tel bien ou service ou lieu, et on empêche tous les autres d’en bénéficier.
Et on en vient au civisme : car le principe fondamental du civisme est le respect de l’autre, quel qu’il soit, comme égal à soi-même. Manquer de respect aux autres revient à perdre le droit moral d’exiger d’eux ce même respect. Respect des personnes, des avis, des opinions, des croyances, des comportements et des choix, c’est le point indispensable et la condition sine qua non de la démocratie et de la liberté.
Il est une évidence qui ne semble pas toujours l’être, c’est que chacun est différent pour les autres. Chacun est autre pour l’autre. Insulter la différence des autres, c’est insulter sa propre différence. C’est peut-être des idées abstraites, les idées, les croyances, les avis (surtout quand il s’agit de ceux des autres) ? pourtant, la liberté des autres est la liberté de chacun d’entre nous.
Le civisme ne consiste pas à ne pas donner une opinion, mais consiste en la donner, c’est le devoir de chacun, en des termes acceptables et respectueux des différences. L’autre n’est pas bête, n’est pas ignorant, n’est pas méprisable car on n’est pas d’accord avec lui, parce qu’il n’est pas pareil.
Le civisme consiste en avoir du respect pour le travail d’autrui, ce travail-même qui permet parfois à chacun de vivre en commun quelques expériences que ce soit. Ce respect devrait conduire chacun à faire attention à ne pas tenter de saloper ce travail. Si on vient faire la fête chez quelqu’un, il est de bon ton de ne pas démolir sa maison. Si on le fait, il est normal de se faire mettre dehors.
Le civisme consiste en permettre aussi la discussion et le débat, surtout si on n’est pas d’accord : d’autant qu’il est intéressant de connaître l’avis d’autrui, et son argumentation. Et parfois on peut même être agréablement surpris, et changer soi-même d’idée. Cela semble faire très peur à certaines personnes d’ailleurs
Tout peut être dit, concernant des avis, des opinions et des croyances : dans le respect des différences. Rien ne peut être dire sur un ton aggressif, passionnel, personnel, insultant. Là, c’est le fameux point Godwin [1] qui est atteint, sur l’Internet, qui coupe l’herbe sous les pieds de tout débat. Ce n’est plus la raison qui parle, et on ne discute pas avec des passions.
(...) Que dit cette loi ? Elle s’applique traditionnellement aux newsgroups, et par extension à tous les forums en ligne (notamment par le Web) : « Plus une discussion s’allonge sur un forum, plus la probabilité augmente qu’un des participants recoure à un argument basé sur une comparaison avec les nazis, Adolf Hitler ou le IIIe Reich, sur le modèle "vous êtes des nazis..." ». Lorsque cela arrive, on nomme ce message insultant le point Godwin, et la discussion est considérée comme totalement morte. Dans les newsgroups, on décrète que celui qui a eu recours à un tel argument est le « perdant » du débat.
Aussi farfelue qu’elle paraisse, cette loi se vérifie toujours ; un peu de pratique des forums vous en apportera la preuve. La question n’est pas : « est-ce que la loi Godwin est valable ? », mais plutôt : « à quel moment ce forum atteindra-t-il le point Godwin ». L’expérience le prouve, tout forum, traitant de n’importe quel sujet, finit toujours par atteindre son point Godwin ; ça n’est qu’une question de temps. Que l’on cause cinéma, société, philatélie, l’un des intervenants finira systématiquement par en traiter un autre de fasciste. Ca n’est pas loufoque : c’est scientifique !
Dès lors, le débat est mort : on plonge dans l’affectif, l’insulté hurle sa rage parce qu’on l’a traité du pire, celui qui l’a insulté explique ensuite pourquoi il a utilisé cette formule (« peut-être excessive, mais... ») en recourant à toutes les approximations historiques et philosophiques possibles, d’autres intervenants récitent par cur l’historique du mouvement anarchiste (allez savoir pourquoi, mais ça finit toujours comme ça...), l’outragé raconte sa petite enfance anti-fasciste, etc. À n’en plus finir, et plus personne ne sait de quoi on causait au juste...
Bref, lorsqu’on en arrive à faire des références au fascisme dans un forum, le débat est mort. Le point Godwin définit donc l’engueulade indépassable des newsgroups. (...)