A l’occasion de l’inauguration de la Coupe d’Afrique des Nations version 2004, ZABA se trouve obligé de quitter le Palais de Carthage pour se rendre au stade de Radès dans la banlieue de Tunis. Il me demande de l’accompagner pour consoler son angoisse. Voyant son état de détresse, j’ai dû accepter. "ça me rassure" me dit-il.
Bien installés dans une voiture blindée, notre cortège composé d’une dizaine de voitures identiques comme des gouttes d’eau et d’une trentaine de motos fait sa route vers le stade de 7 Novembre. ZABA est mal à l’aise tout le long du trajet. Nous arrivons peu avant les festivités. A l’entrée du prestigieux stade, il me lance fièrement : "Sans ma bienfaisance, cette région serait encore une zone d’ombre !" Une centaine de gorilles gardes de corps nous accompagnent à nos loges. Avant d’arriver à la tribune présidentielle, nous passons par un grand salon VIP. En annexe, il y a une salle remplie de plusieurs équipements de pointe : caméras longue-vue, micros directifs, scanners de toutes sortes... Trois personnes y sont scotchés et balayent en permanence toutes les tribunes avec les regards de leurs instruments sophistiqués. A ce moment j’ai compris que la prochaine fois que je vais à un stade en Tunisie je dois faire attention à ce que je dis et à ce que je porte, surtout si le stade s’appelle 7 Novembre.
Nous quittons le salon pour aller prendre nos places sur les sièges qui nous sont reservés. Mais dès notre apparition sur la tribune, ZABA se crispe davantage. "Ca doit être l’air frais ou la vue de la foule qui le met dans cet état" pensai-je tout bas.
La cérémonie d’ouverture commence, mais je remarque que ZABA ne s’y intéresse pas, ses yeux parcourent discrètement l’ensemble du stade et j’ai cru voir ses mains trembler légèrement comme s’il est pris de peur. Je m’étonne de son inquiétude et je me reconcentre aussitôt sur le spectacle.
Le coup d’envoi du match est donné. L’action commence ! Les passes, les dribbles, les tacles, les tirs... Quelle émotion ! ZABA est intrigué et n’a pas l’air de trop comprendre ce qui se passe. La 7ème minute de jeu passée, il s’écrie : "Pourquoi il n’y a pas de Changement ? !" Je n’accorde pas d’importance à cette remarque et le match continue. Sur une action défensive, un joueur dégage violemment le ballon qui prend son envol vers les tribunes. ZABA se jette précipitement par terre dans un mouvement de grande panique et se couvre la tête avec les bras. Cet incident me fait comprendre la véritable raison de son angoisse. Je le regarde avec désolation, à la limite de pitié, et je lui dis effondré : "ZABA, ce n’est qu’un ballon". Il se redresse sur son siège et réajuste son costume. Le match continue. Tout d’un coup, à la suite d’un tacle, il me demande : "Pourquoi il ne lui casse pas la jambe ?" Me voyant surpris, il reprend : "Le joueur, pourquoi il ne casse pas la jambe de son adversaire ?" Je ne comprends pas le sens de sa blague et je réponds rapidement : "parce qu’il n’a pas le droit" ZABA insiste : "Et s’il le fait ?" Voulant me concentrer sur le match je lui lance sèchement : "Dans ce cas l’arbitre le sanctionne !" Il ne semble pas satisfait de cette réponse.
Le jeu se poursuit. Une faute. Un carton rouge. A ce moment ZABA me lance tout excité : "Tu vois, l’arbitre est du RCD, donc on peut très bien casser les jambes des joueurs" Je le regarde ébahi, et je choisis de ne pas rétorquer. Sur le terrain l’attaquant vedette se prépare, tire le coup franc, le ballon contourne parfaitement le mur défensif et se loge en pleine lucarne. Tout le stade se soulève dans la joie et ZABA hurle : "Ah ! il l’a raté !" Je suis dépassé par l’incompréhension et je le regarde pensif, au bout d’une légère hésitation il me dit : "Quoi ? Ce n’est pas sur les joueurs qu’il faut tirer ?" Ce n’est qu’à cet instant que je réalise que ZABA confond un terrain de foot et un camp de torture.