"Le seul idéal que puisse se proposer la raison humaine est d’améliorer ce qui existe, or c’est de la réalité seule qu’on peut apprendre les améliorations qu’elle réclame" Durkheim
Rien ne se profile à l’horizon ! Pas l’ombre d’un espoir quand à un changement prochain ; à la tête de l’état, peut-être, avec le temps ; dans le système, même pas dans mes rêves les plus fous.
Que faire alors ? Se la boucler ? Laisser faire, laisser aller ? Attendre et espérer ? Certainement non !
L’opposition classique se cherche encore et n’est pas près de se retrouver. Je n’en fais pas partie et je ne m’arroge ainsi pas le droit de la critiquer puisque n’ayant rien à lui proposer : la politique n’est pas mon fort.
Il y a un concept à la mode ces dernières années, partout dans le monde, si bien que l’état même, en place en Tunisie, s’appuie dessus pour asseoir et son pouvoir et sa propagande : c’est la société civile.
A la définir, on se retrouve avec des associations et des mouvements sociaux extrêmement divers mais qui ne relèvent aucunement de l’état. Les diverses O.N.G., syndicats, associations culturelles, clubs sportifs etc. en font partie.
En Tunisie, ce n’est pas le cadre légal qui fait défaut. Des milliers d’associations existent. Certaines ne sont formées que de quelques membres, quelques dizaines tout au plus. D’autres, par contre, en englobent des milliers, comme les syndicats. Le pouvoir ne cesse de se targuer d’en avoir en si grand nombre et qui chantent ses louanges.
Non, je ne compte pas sur la société civile pour instaurer un état démocratique. Non, pas dans l’immédiat. Je ne crois pas, au risque de déplaire, à un changement qui viendrait de la rue, d’un soulèvement populaire. D’ailleurs, quand même ce serait le cas, je le verrais d’un mauvais il : tout au long de l’histoire, le peuple s’est vu voler les fruits de ses révolutions, depuis les premiers musulmans en passant par la révolution française jusqu’à récemment en Iran.
Ce à quoi je veux en venir, c’est que, dans la majorité de ces associations, il y a une culture et une pratique démocratiques assez bien développées. Il ne faut pas trop faire attention aux différents messages de soutien au leader maximo ou aux appels qui en émanent pour qu’il brigue un mandat supplémentaire car ces actes sont le fait d’individus isolés qui se trouvent à la tête de ces associations et bien souvent sans que leurs collègues soient au courant ou consultés. Bien que ces structures soient extrêmement bien surveillées, les habitudes démocratiques y sont bien ancrées. Il est vrai que chaque réunion est notifiée aux autorités, chaque élection, chaque bureau, chaque activité est automatiquement et immédiatement portée à leur connaissance. Ce n’est pas important. Ces associations sont légales ; leurs activités sont presque encouragées par les autorités.
Bien entendu, il n’est pas nécessaire que les différents groupes de citoyens recherchent toujours les mêmes buts ; tous ne peuvent pas prétendre défendre la démocratie et les droits de l’homme ; bien plus, certains peuvent même uvrer contre l’intérêt du bien public (encore faudra-t-il le définir, ce bien public !) mais là n’est pas la question car il ne s’agit pas d’une lutte du "bien" contre le "mal" mais d’une dynamique de société avec toutes ses divergences...
Dans ce cadre, encourager les citoyens à en faire partie en grand nombre pourrait leur faire toucher, goûter à la micro-démocratie. Et s’il est vrai que la société civile naît d’un désir de liberté, ce n’est pas pour les convaincre de l’inexistence d’un état démocratique, car ça, tout le monde le sait, mais pour qu’il y ait, en fin de compte, une société civile démocratique de fait, par ses associations.
Certes, une véritable culture démocratique n’existe pas sans d’abord une éducation sur la démocratie, ensuite une éducation pour la participation et enfin une éducation à la participation. Cette formation, bien incomplète (voire inexistante) dans nos écoles et nos institutions se fera sur le tas. Il est, par ailleurs, absolument nécessaire de mettre à l’écart tout discours d’exclusion ou d’éradication sur quelque base que ce soit car la société civile a besoin de toutes les capacités sociales, économiques et culturelles.
Plusieurs arguments peuvent convaincre le citoyen moyen d’y adhérer : d’abord, c’est légal ; deuxièmement, ce genre d’associations améliore la qualité de vie de son quartier, de sa ville ; sans compter la convivialité, la solidarité, le tissage de relations humaines et ... l’apprentissage de la politique !
Comment faire ? C’est justement le rôle de ces associations de recruter et de ratisser large. D’un autre côté, tous ceux qui se plaignent de ne rien pouvoir faire ou qui veulent que ça change sans qu’ils aient à s’occuper de politique ou à courir des risques pourraient y trouver matière à action, participant eux-mêmes, encourageant qui ses connaissances, qui ses amis, qui ses parents à rejoindre tel club ou telle association, selon leurs penchants.
Qu’en est-il de sa relation avec le politique ? Toute comparaison avec la société civile occidentale n’a pas lieu d’être. Dans les pays démocratiques, Etat (et, par extension, partis politiques) et Société Civile ont besoin l’un de l’autre et, dans le meilleur des cas, ils s’épanouissent de concert. En Tunisie, une telle "complémentarité" est illusoire, tellement les dirigeants interviennent dans la vie du citoyen, jusque dans les plus petits détails. Tout semblant d’activité associative critique est vu comme une ingérence dans les prérogatives des hommes politiques. La société civile, encouragée en apparence, est, en réalité, regardée comme une opposition potentielle. Mais la société civile peut être un grain de sable dans les rouages de l’Etat et même, parfois, s’opposer à lui sans aller jusqu’une confrontation directe qui ne serait pas raisonnable.
C’est ainsi que, au moins dans un premier temps, la chose politique devra être évitée dans les associations qui n’en feraient pas leur pain quotidien. Le citoyen s’apercevra forcément un jour que, comme monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans s’en apercevoir, il est en train de faire de la politique dans chacun de ses actes. Il ne lui est demandé que de s’engager et de participer volontairement dans la vie publique. Rien de plus.
Les partis politiques d’opposition... sera-ce vraiment important alors ?
La pratique démocratique quotidienne peut-elle, à elle seule, amener à une rupture avec le pouvoir en place, par son seul développement, par son extension à tous les secteurs ? Je ne pense pas que ce soit la question. Certainement, ce ne sont pas les ONG ou les autres composantes de la société civiles qui auront à jouer le rôle de l’état. Normalement, c’est l’Etat qui dispose du pouvoir de proposer et d’appliquer un programme politique et c’est à la société civile d’agir en conséquence dans le domaine politique concret. En Tunisie, dans le meilleur des cas pourra s’opérer un isolement relatif du pouvoir puisque ce dernier regarde tout ce qui lui est extérieur comme une menace potentielle. Ce n’est peut-être pas ce qui provoquera le changement mais au moins y contribuera-t-il. Au moins, la Société Civile sera-t-elle prête quand s’opérera cet éventuel changement (à prendre le relais ?)
La société civile ainsi définie sonnera-t-elle la fin du monopole du régime (et son parti) et des partis politiques d’opposition sur la vie publique ? L’avenir probablement lointain nous le dira.
Pour l’instant, la seule vraie urgence est humaine : libérer les prisonniers de l’injustice qui croupissent depuis tellement longtemps dans leurs cellules répugnantes. Après, on verra...
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