 Image provenant du site http://www.pflp-palestine.org/
| |
J’aime beaucoup le label en haut à gauche "Liberté aux prisonniers politiques". J’aime aussi beaucoup le slogan défiant et revendicatif en rouge en bas (traduction trop dure pour moi) Je trouve que tout ceci va à merveille avec le cas tunisien.
J’aime aussi la foule en fond de page, une foule déterminée, d’un peuple qui affiche sa présence, un peuple qui ne capitule pas face à la fatalité, alors que nos rues en Tunisie sont vides.
Par contre, j’aime moins les étoffes et les clichés avec bandana qui donnent un effet "commando". Ce n’est pas que je désavoue la lutte de ces braves, mais parceque je trouve cela inadapté au contexte de la Tunisie. Même s’il y a des ressemblances entre les deux situations, on ne peut pas en tirer des comparaisons. Là-bas il y a des chars, des soldats en combinaisons, des missiles, des Apaches...c’est une autre dimension. En Tunisie il y a une poignée de malfrats qui contrôlent le pouvoir et souillent tout le pays.
Là-bas il y a un peuple qui s’élève contre les violeurs, les expulsions, les destructions, les expropriations, l’humilaition, l’apartheid, les tueries, les extorsions, le..., le... un tout petit peuple démuni qui lutte contre une tyrannie élevée au rang d’Etat terroriste soutenu par des puissances planétaires et des sectes lobbyistes omnipotentes, tout cela devant le regard impitoyablement hypocrite du monde, de tout le monde, en agresseur, en connivence, ou en silence ; hormis quelques uns, dont tu fais partie, qui sauvent l’honneur du genre humain par son honnêteté et sa soif de justice impartiale, quel pléonasme affligeant.
Dans ces conditions, je refuse qu’on se donne l’arrogance de priver ces étripés des minuscules possibilités de manoeuvre qui restent à leur portée pour défendre le bout d’être qui leur subsiste ; sous l’égide d’un ordre moral intoxiqué, des lois universelles de vitrine, des soi-disant "règles du jeu", pour donner les droits aux uns et pas aux autres, la légitimité aux uns et pas aux autres.
Par contre, je n’aimerais pas que ces schémas de luttes légitimes dans leur contexte, interfèrent avec un cas tunisien qui n’a rien à voir dans sa mesure. Je n’aimerais pas que des slogans trop révolutionnaires, des notions et des pratiques d’un contexte de guerre, viennent teinter une quête d’un tout autre genre.
Dans la Tunisie paisible, beaucoup trop paisible, il suffit que chacun de nous fasse un tout petit pas, pour que la Tunisie fasse son grand pas. Il suffit qu’on se serre les coudes les uns les autres, qu’on oublie nos sensibilités personnelles un moment, qu’on oublie le bleu et l’orange, le gris et le jaune, le vert et le violet, qu’on regarde là où il faut, au pire résister à quelques coups de matraques, pour que les flibustiers barricadés dans leurs trous fuient comme des petits peureux. Mais hélas, nous préférons encore, y compris moi, rester repliés dans nos tranchées et encaisser en silence des coups encore plus forts, et regarder de loin les quelques personnes qui osent relever la tête, nous leur chargeons tout notre fardeau, nous les observons endurer les gifles et les fouets, s’écrouler, ensuite nous les taxons d’incompétents et d’incapables, puis nous nous tirons quelques pétards entre nous-mêmes, pendant que les véritables ignorants continuent à léser nos affaires en toute tranquillité.
Cette photo je la regarde, et j’admire ce peuple debout, fier, et sans faille, contre un monstre terrible. Alors qu’autour de nous, en Tunisie, une petite bande de lamentables dirigés par leur gourou, un dictateur à deux millimes sorti d’un chapeau à lapins, s’amusent de notre avoir en toute vulgarité. Je m’étonne, je cherche la volonté humaine qui remue le ciel et soulève les montagnes, et je ne la trouve pas pour lever les yeux vers une marionette et la renvoyer d’où elle venait. Oui sans doute, la motivation n’est pas la même. Je regarde cette photo, je les vois, je sais qu’ils n’ont pas le choix. Je regarde autour de moi, je vois une dictature maligne qui nous abandonne un choix comme une trappe, le choix du silence, on nous laisse le choix de l’indignité dont on s’accomode. Alors cette photo je la regarde, et elle m’oblige à rester debout malgré tout.
Le monsieur aux cheuveux blancs [1], il y a comme une rougeur dans ses yeux effondrés, et un brillant reflet dans des larmes contenues. J’y vois un mystérieux mélange d’imploration et de dignité, de lassitude et de détermination. Cette photo me hantera quelques jours, elle me laissera troublé et sans un instant qui passe que je ne cherche à employer pour essayer d’améliorer ce peu dans un monde terrible. Mes moyens sont limités, alors je commence à balayer devant ma porte, essayons de reprendre notre pays, de récupérer nos moyens, ensuite nous pourrons aider les amis partout ailleurs.
Le monsieur à gauche sur la photo, son regard est triste, il a une "tête d’arabe". Il peut en mourir mille comme lui sans que le monde s’en émeuve particulièrement, ou peut-être il y aurait un léger réflexe d’émotion. Il suffit qu’une dizaine de personnes d’une autre catégorie meurent pour qu’il n’y ait plus une seule onde électromagnétique sur terre, mer et espace, qui ne transporte l’indignation. Quel monde ignoble, quel monde ignoble. Et les dizaines de milliers qui meurent affamés en afrique, qui en entend parler ? Sommes-nous pour autant inférieurs ? Sommes-nous condamnés, tout nombreux que nous sommes, à rester misérables ? Non, ce n’est pas dans nos gènes. Le qualificatif arabe ne m’émeut pas particulièrement, peut-être qu’en tant que tunisien à la croisée des chemins je suis un bâtard issu d’une hyène et d’une antilope, mais je ne me sens pas distant de tout autre être humain qui se fait massacrer, car il reste un être humain quand même.
Ce peuple sur la photo, il est un symbole, une fierté qui doit nous inspirer le courage et la volonté d’avancer. Toutes ces femmes et ces hommes, les enfants en souffrances, toutes ces familles dispersées, pillées, ils sont aussi autour de nous en Tunisie, meurtris par les nôtres, alors ne les oublions pas. Dans leurs actions et nos actions, bien qu’elles soient différentes dans leurs contextes et moyens, nous nous sentons solidaires.
Que cette solidarité nous serve à ne pas perdre de vue la dignité d’être debout, mais tout cela ne nous empêche pas de nous concentrer sur des priorités proches.