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Lettre ouverte au cheikh Rached Ghannouchi, Président du mouvement Ennahdha
ettounsi de TUNeZINE

Traduite de l’arabe par Decepticus.

Salutations distinguées

Les années passent et se suivent et aucun terme n’a été mis à la souffrance de nombre de jeunes tunisiens qui croupissent dans des prisons dont la seule évocation du nom vous donne la chair de poule.

J’y étais. Je ne pleurerai pas sur mon sort qui a fait de moi un témoin de la honte qui s’abattra immanquablement sur nous tous si nous nous taisons ou hésitons un seul instant à lever cette persécution et à réparer cette injustice qui s’est abattue sur nos frères depuis une dizaine d’année et plus.

Je ne représente pas plus que moi-même et je ne prétends qu’être un être humain comme vous et moi mais je me trouve dans l’obligation de vous confier ce qui me tracasse et, sans en prendre votre permission, de vous demander de m’écouter.

Une année et demie durant, j’ai été humilié comme jamais je ne l’ai été dans ma vie et j’ai chaque jour été privé de mes droits les plus simples. Maintes fois ai-je souhaité la mort plutôt que les affres d’une vie pareille. Mon envie de quitter la prison grandissait de jour en jour et aucun des frères n’était parvenu à m’en distraire. Mon ami et frère Kamel Hajjem se moquait de moi en disant : "S’il ne me restait que deux années à faire (c’était la période à laquelle j’étais condamné) j’aurais fait mes valises et j’aurais attendu près de la porte que les gardiens appellent mon nom !"

Il parvenait toujours à m’arracher un sourire, ne fut-ce que pour quelques instants. Nous avions même bien ri de ma négligence envers mon père lorsque, deux jours après le décès de ce dernier, il m’apprit que lui-même ainsi que tous les frères emprisonnés dans les différents pavillons de la prison avaient récité tout le Coran pour le salut de l’âme du défunt alors que je roupillais dans un profond sommeil !

Je leur avais juré par tout ce que nous avons partagé ensemble que si je parvenais à quitter vivant cet endroit, je ferais tout mon possible, quoi qu’il puisse m’en coûter, pour alléger leurs souffrances.

Hélas ! A ma sortie de prison, je me suis trouvé dans l’incapacité d’honorer ma promesse. Tout le monde sans exception sait ce qui se passe dans les geôles de la dictature, on avait frappé à toutes les portes mais le régime persiste dans sa politique revancharde dans le traitement des prisonniers politiques et personne n’a pu lui faire faire machine arrière. Mais...

Je serai direct avec vous et sans fioritures et avec hardiesse ou impudence, comme il vous plaira de l’appeler, je vous demande de penser sérieusement à la possibilité de votre retour au pays. Oui, je vous demande de vous jeter dans la gueule du loup pour des êtres humains dont la défense vous incombe plus qu’à quiconque.. Je n’oublie pas ce que vous avez enduré comme souffrances durant le règne du dictateur précédent tout comme je n’ai rien à vous apprendre sur ce qui se passe dans les locaux du ministère de la police et les camps du ministère des juges mais voilà, il y a quinze ans que vous êtes en exil et je ne pense pas qu’il soit en votre pouvoir de faire plus que vous avez déjà fait pour défendre, de votre exil, vos convictions. Je sais que La Hamma vous manque, ainsi que Ben Arous et chaque centimètre carré de terre de notre verte patrie. Je sais que ce sentiment ne fait que croître avec les années. Que d’exilés forcés ne m’ont-ils pas dit leur douleur qui s’étend de Bizerte à Bordj El Khadhra ! C’est vrai, le ticket du retour coûte très cher, les obstacles sont nombreux mais l’instant est propice et vous le savez mieux que moi :

-  Votre retour au pays ne passera pas inaperçu et sera source de grand embarras pour le régime, surtout au cours de cette année avec ses échéances électorales et présidentielles.

-  Rien n’empêche votre retour, surtout que vous avez quitté de votre propre gré le pays depuis 1989 et s’il y avait des preuves convaincantes, ni la Grande Bretagne ni les USA ne vous auraient laissé libre un seul jour.

-  Le régime a essuyé un échec cuisant dans ses tentatives de classer Ennahdha parmi les organisations terroristes, avant et après les évènements du 11 septembre.

-  Ennahdha n’a pas l’intention de participer aux prochaines élections et il s’agit là d’une décision extrêmement importante.

-  L’éventualité que vous soyez arrêté est la plus plausible puisque la dictature est connue pour sa très grande stupidité. Ainsi, elle se trouverait obligée d’édicter une amnistie générale pour se sortir du pétrin dans lequel elle se trouverait en attirant les regards du monde entier vers un nombre non négligeable de prisonniers islamistes et qu’elle n’a eu de cesse d’essayer de cacher et de priver de la lumière du jour.

Plusieurs autres possibilités peuvent être discutées mais elles ne tendent que vers un seul et unique but : sauver autant que faire se peut la face devant encore plus d’ignominie et de déshonneur si la situation demeurait inchangée.

Enfin, j’ose espérer que vous me pardonnerez d’avoir envoyé la balle dans votre camp et de m’être ingéré dans des affaires que certains décriraient comme internes mais soyez assuré que j’accepterai de bon coeur votre avis sur la question et sans aucune réserve.

Ettounsi de TUNeZINE
Samedi 23 Dhoulhajja 1424



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