"Estimez-vous heureux qu’on n’ait pas tout saisi !" C’est en ces termes que Chokri a récupéré la moitié environ de la marchandise saisie, sur 2000 dinars investis, avec un plan de retour sur investissement sur cinq ans.
"Nous avons des ordres venus d’en haut." dit le policier d’en bas à Chokri venu chercher des explications à cette interdiction qui lui est faite de travailler.
"Vous êtes révoqué. Vous n’avez plus de travail ! " disent ses pairs au juge Mokhtar Yahyaoui, qui se plaint de ne plus pouvoir exercer son métier dans de bonnes conditions.
"Votre hôtel Le Royal doit être fermé !" dit l’officiel qui décide des établissements insalubres qui peuvent rester ouverts, et des établissements salubres qui doivent fermer. Chokri y travaillait, le voilà sans emploi.
"Votre carrière n’avancera plus. Désormais elle reculera." n’osent pas dire ses supérieurs au membre de la famille Yahyaoui, puni, lui aussi, pour cause de mauvais nom de famille.
"Vous n’irez nulle part. Interdiction de voyager." disent les policiers. A qui ? A qui ils veulent. Selon quels critères ? La météo, probablement.
"Tu ne te connectes pas ici ! " dit le gérant du publinet à Zouhair qui veut m’envoyer un mail. L’amour c’est subversif.
120 dinars. C’est le montant de la retraite de Saïd Yahyaoui, après une vie de travail. 120 dinars ... pour faire vivre aujourd’hui 7 personnes.
Survie impossible, me direz-vous, et vous aurez raison. Climat empoisonné .... Comment respirer ? Et comment vivre ?
C’est certain, la famille plus lointaine essaye tant bien que mal de joindre les deux bouts de ces sept là. Cependant ...
Combien sont-elles, ces familles qui sont anéanties par le besoin ? Combien sont-elles ces familles, victimes des excédents punitifs du régime ?
Grèves de la faim crève-coeur pour des miettes de droits, juste de quoi tenir debout. Juste de quoi reprendre pied, l’estomac dans les talons, dans un équilibre précaire. Tout vacille, mais celui qui garde son ventre vide, fait résonner dedans son cri : "JE VIS ! JE ME LAISSE MOURIR PARCE QUE JE VIS !".
Quelle est la réserve de cruauté et d’injustice encore disponible ? Quand aura lieu la prochaine distribution ?
Pour 170 euros, vous pouvez être condamnés.
Pour 120 dinars, vous ne pouvez rien. Juste espérer.
Et ceux qui n’ont même pas ces cent vingts sous la main n’ont souvent rien à se mettre sous la dent. Ils ne sont pas tous en grève, non, parce que beaucoup d’entre eux, ont oublié depuis longtemps comment dire leur peine.
120 dinars, pourquoi faire ? Pour cent vingt, t’as plus rien !
Alors on se dit parfois qu’il vaut peut-être mieux tout quitter, et se laisser porter. Dépenser ses derniers dinars pour ce radeau de fortune, trouvé un jour par hasard, au rayon prêt-à-espérer.