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Les dessus dessous de la Coupe
Walid [eFighter]

Vendredi soir, la Tunisie est en fête, les rues sont pleines, les visages joyeux. « njibouha njibouha » scandent les foules qui attendent le grand moment : la finale de la Coupe d’Afrique des Nations qui opposera l’équipe nationale à son homologue marocaine. Entre des citoyens bousculés dans les foules en chasse désespérée aux billets d’entrée, et des mercenaires qui s’empiffrent des mannes du marché noir, les amoureux du foot et de la patrie qui ont réussi à décrocher leur sésame savourent leur privilège.

Samedi, les villes sont agitées, on se promet, on se rassure, « inchallah marbou7a » répètent les cœurs accrochés à la belle Dame du foot africain. Dans la foule, un supporter excité agite le drapeau avec ferveur, il se fait bousculer : « ti bechwaya seysouna, nhezzou fiddrabou ; illi yhezzou fil koffa ma âamloulhom chay »

Les drapeaux déferlent, le stade est plein, on s’empresse devant les écrans, on chante et on espère. Dans les cafés le mezoued et le « bou 7zem » cèdent la place à la soulamiya et la hadhra.

Les milliers de policiers qui n’avaient pas manqué un exercice de répétition grandeur réelle sur les voisins algériens sont présents. C’est gratuit. Ca fait partie des avantages en nature du métier. Ils en sont redevables à leur chef et n’hésiteraient pas à infliger une rude correction à quiconque lui manquerait de respect.

Sur ART, la chaîne satellitaire qui s’est accaparé les droits de diffusion à coups de milliards et a laissé les chaînes des pauvres et leurs pauvres privés de spectacle, les publicités de Mac Donalds coulent à flot. Un spot publicitaire renseigne qu’il est interdit de diffuser ou de copier du contenu protégé, histoire de rappeler que des deniers doivent tomber dans les poches de Grand Papa, sinon l’ami de Papa risque de se fâcher et de punir. L’émission sponsorisée par les cousins de Papa commence. Une canette de Pepsi se fait remarquer sur le bureau du présentateur. Une affiche de Gillette Mach III est présente sur un écran en arrière plan. Le « Razar » et les pierres de chebb peuvent aller se cacher. Chers téléspectateurs réjouissez-vous, la chaîne se dévoue, elle transmet la finale de la Coupe d’Afrique des Nations pour vous. Merci qui ? Coup de bémol, le présentateur a oublié de préciser que Issa Hayatou, le président de la Confédération Africaine de Football, a déclaré sur une chaîne concurrente qui émet sur le réseau terrestre tunisien : « Nous tenons à remercier Ben Ali sans qui le CAN [1] n’existerait pas. Nous saluons sa politique habile qu’il mène depuis le 7 Novembre 1987, ses choix sages et clairvoyants ont largement contribué à l’édification de la CAF [2] en 1957 »

En attendant le début du match ART diffuse des clips abondants en beauté physique et en sensualité. Les chorégraphies sont bien accordées sur un mélange savant de musique arabe et de rythme outre-atlantique. L’orient n’a rien à envier à l’occident. Il y a même des artistes noirs crâne rasé qui composent en arabe dans le style R’n’B. José Clayton s’est fait tunisien, le cousin de Puff Duddy est naturalisé libanais et le neveu d’R Kelly promet de s’initier à l’égyptien.

Pendant ce temps à Radès, un tunisien frôle un grand drapeau et crie : « Tounes bledi we n7ibbha, khsara cheddha we7id ****** » On s’échange sandwichs et bouteilles d’eau, « ettounsi littounsi ra7ma » fait-on remarquer. Sur une bousculade due à l’effet de foule, un spectateur tendu reprend : « ettounsi littounsi nakma » A un autre de corriger : « lé ya wildi, ettounsi littounsi ra7ma, contrairement l barcha twensa »...bref... Sur le terrain les joueurs de l‘équipe nationale se rassemblent en cercle pour lire la « Fatiha », moment émouvant.

Les gradins échauffent leurs cordes vocales. Dans les tribunes Ben Ali n’a pas oublié son gilet pare-balles. Pendant l’hymne national, lui et Leila sont debouts et se tiennent à distance.

Le match commence. Les premiers échanges sont prémices d’un jeu de qualité. En quart de finale caractérisée par beaucoup de déchets et de fautes, le professionnalisme et la maîtrise de soi ont surmonté agressivité et provocations, et ont fait la différence. En demi-finale, malgré un coup dur encaissé en premier, la confiance et les nerfs en fer ont rétablit l’ordre des choses. En finale, la volonté est présente, un engagement physique de premier plan, la technicité est au rendez-vous, un jeu collectif rapide, fluide, construit et agréable. Quel bonheur !

Devant les écrans de télé, à chaque plan furtif porté sur Ben Ali les cris en chœur des téléspectateurs se transforment par réflexe : « barraaa rrraaawe7 »

Si le jeu en laisse des indifférents, de tous les sports le football a on ne sait quel secret qui fait que tous les cœurs, y compris les non amateurs ou les dégoûtés du pays, s’accrochent aux pieds et au ballon qui les représente, et que tous les souffles se retiennent à chaque fois qu’il approche des buts. L’amour ne s’explique pas.

Même si l’affrontement sportif est porteur de cohésion et de solidarité, comme toute chose il peut aussi être un vecteur d’insulte et de rejet :

« twa7achnekom ya khobzetna teklou 7ara ya sa77ara, ya baya3et ezzatla la3rab yakrhouna, wa7na nerb7ouha taklou 7ara ya sa7ara, crima mami baldi »

Au signe de la victoire, Ben Ali et Leila ont retrouvé leur jovialité. Ils se parlent cordialement. Ben Ali pardonne à son gendre Slim Chiboub un peu désavoué dernièrement et qui devient attaché aux mosquées, quant à Leila elle ne regrette pas que la présidence du COCAN [3] ait été confiée à un rival de sa tribu. Devant la foule en euphorie Leila est souriante : « ils sont contents, ils vont pouvoir m’oublier un peu » Ben Ali dont les yeux sont illuminés du sigle 2004 est en extase : « Que demande le peuple ! »

A la fin du match les joueurs s’empressent de confier aux micros avides d’interviews : « ilhamdoullah ya rabbi. ilhamdoullah ya rabbi. coupe d’afrique ann jadara. inchallah rabbi dima mâana » Parmi les membres du staff technique, un bide dandinant de « birra » n’est pas un obstacle à une « sajda » de remerciement.

Les joueurs ont été supersoniques. Interviewé, leur entraîneur a parlé à la vitesse du téléphérique. De la coupe d’Europe à la Coupe d’Afrique, Roger Lemerre est toujours monosyllabique.

Tout va bien et on oublie tout. « wayaya aal bouga bouga, Boumnijel walla attouga » même s’il a fait la bise à Ben Ali.

« On a gagné » Les foules gagnent les rues. On crie de joie. Les bières et les « allahou akbar » se côtoient. Tout le monde à un seul mot en tête : « Tunisie, Réveille Toi ! » On chante et on danse sous le même drapeau. On scande les slogans, mais les quelques propos en chœur se dissipent rapidement. Plutôt que de s’entendre et de se suivre, chacun insiste et persiste avec les mots qui lui passent par la tête et s’obstine que son chant est le seul à crier et doit être suivi. Du fond des tripes, chacun pétarde ses paroles autour de soi selon son envie, si bien qu’il y a beaucoup de bruit mais de loin rien n’est entendu. Tout le monde voulait dire la même chose mais rien n’était dit.

La foule en folie fait éclater des larmes d’émotion. L’hymne national ne manque pas d’être hurlé :

« houmet al hima ya houmat al hima, halommou halommou li majd ezzaman lakad sarakhat fi ouroukina eddima, namoutou namoutu wa yahya al watan »

A ce passage tous les cœurs en ferveur entrevoient le chavirement que pourrait prendre ces attroupements spontanés.

« idha echaâbou yawman arada al hayat, fa la boudda ann yastajiba al kadar wa la boudda lil layli ann yanjali, wa laboudda lil kaydi ann yankassir »

C’est dit avec conviction, mais sans volonté.

Pendant que l’on croupit dans les geôles, qu’on est privé des droits civiques les plus élémentaires, qu’on se jette dans des grèves de la faim, d’autres dehors chantent : « ya salat ezzine ya salat ezzine, ala tounes ya salat ezzine »

Des cyclomoteurs populaires se sont décorées de drapeaux et sont rassemblées en cortège. Si sur les grandes routes des puissances économiques mondiales il y a la Harley pride, sur les boulevards 7 Novembre du pays du miracle économique il y a le « mobylette » show.

Dans les rues aucun « yahya Ben Ali » n’est scandé sauf dans les micros de Canal 7.

« Merci Ben Ali, sans lui la mère de Zied Jaziri n’aurait pas rencontré son père » « Merci Ben Ali, sans lui Hatem Trabelsi n’aurait pas poussé son cri de bébé en janvier 1977 à Ariana » « Merci Ben Ali, sans lui Khaled Badra n’aurait jamais vu le jour » « Merci Ben Ali, sans lui le gardien de buts marocain n’aurait pas perdu le contrôle d’un ballon décisif »

Un témoignage plus discret n’a pas échappé au micro de TNC [4] : « Ben Ali quitte ton trône et viens parmi nous, oublions tout et embrassons-nous, faisons la fête et amusons-nous, prends une retraite paisible et qu’on oublie notre vie risible »

La Tunisie qui exporte des cerveaux et importent des pieds est en joie. Dans quelques villes du monde les drapeaux marocains ont accompagné les drapeaux tunisiens, rejoins par les drapeaux algériens : la Coupe est arabe et maghrébine.

Nos héros talentueux et déterminés nous ont ravis. Une équipe nationale comme nous n’en avons pas eu depuis longtemps. Ils voulaient ce titre pour nous, ils l’ont mis dans la tête et ont préparé à l’avance les maillots synonymes de victoire sous leur tenue. Le cœur y était, le destin s’y est plié. (larmes)

« sallou annibi, sallou annibi sallou annibi, sallou annibi »

Bravo la Tunisie ! Vive la Tunisie ! Dehors Ben Ali !

Walid de TUNeZINE, en direct des studios de www.tunezine.com
Pour l’ensemble des médias libres.
© Copyleft



[1] Le Changement Anéantisseur et Nihiliste

[2] La Confédération des Abrutis de Flics

[3] erreur de transcription. Il s’agit du COCON : le COmité du CON

[4] TUNeZINE News Channel


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