Le mot « Istiqlal » (Indépendance) ne me disait rien, j’étais au début du primaire et les seules choses dont je me rappelais étaient la joie et le bonheur que mes amis et moi avions par rapport à cette occasion, je n’espérais que de voir cela se répéter à maintes reprises, ou durer plusieurs jours et « pourquoi pas si cela nous procurait autant de bonheur ? ». À vrai, dire j’étais heureux pour la journée fériée qu’on avait chaque année, voir tout le monde en vacances me procurait une sensation très agréable. Quant à moi, cela ne changeait pas grand chose puisque ça coïcidait toujours avec les vacances de printemps, ce que je regrettais surtout, c’était de ne pas avoir cette journée en dehors des vacances, c’était malheureusement une journée de congé de perdue et qui me privait du bonheur du jeu, laissant ainsi la place à d’interminables heures d’école.
Au fur et à mesure que j’avançais dans l’âge je ne cessais de découvrir le sens qu’on avait donné au mot indépendance, à l’école, évidemment on nous faisait croire toute sorte de « connerie », on abusait tout simplement de notre innocence enfantine, la génération Bourguiba était en pleine préparation. Chacun définissait l’inépendance comme bon lui semblait, la plus simpliste était celle où on considérait l’Indépendance comme une victoire nationale contre l’ennemi français qui a pillé nos ressources pendant des décennies, en oubliant naïvement que nous sommes encore plus dépourvus que jamais de nos droits fondamentaux quarante-huit ans plutard. Durant les dernières années du primaires, j’ai commencé à prendre conscience du sens de ce mot et une image mentale se dessina dans ma tête, j’ai compris d’abord et avant tout que notre pays était en guerre et qu’on a gagné notre liberté. « Magnifique ! nous sommes forts, nous les Tunisiens, on ne se laissait pas faire ».
El Istiqlal fut alors pour moi une réalisation, une victoire sur les français, nos parents et grands parents défendèrent notre patrie et payèrent de leur vie pour cela. La Tunisie me parut comme un trésor qu’il faut protéger en tout temps.
Les cours d’Histoire au secondaire me donnaient de plus en plus d’informations et nourrissaient ma curiosité par rapport à ce qui s’était passé depuis 1881 jusqu’au 20 Mars 1956. On faisait des louanges au patriotisme, à la bravoures des Tunisiens et à leur noble action pendant la résistance contre l’occupation française. J’ai ressenti de la fierté, je me suis même juré de défendre mon pays contre toute attaque, à ce moment-là j’imaginais toute sorte de scénario en m’y voyant en pleine action héroïque défendant ma patrie, c’était une sensation magnifique.
Au deuxième cycle du secondaire, les choses commençaient à se clarifier et ma déception ne cessait de grandir. Premièrement c’était par rapport à Bourguiba que tout le monde admirait, « le combattant suprême » disait-on ! Tout les autres s’anéantissaient à sa présence. Le culte de l’homme seul et unique n’était pas sous-entendu. C’était curieux, j’aimais l’intelligence et le charisme de cet homme, en revanche, je détestais me réveiller le matin sous la chanson de « ya sayed lasyed » (le maître des maîtres) ou encore les louanges qu’on ne cessait de lui faire dans les poèmes quotidiens, ça me donnait la chaire de poule et un dégoût grandissant de la politique. Je me m’interrogeais souvent sur le sentiment de la personne qui les écrivait et surtout celle qui les lisait, je ne me voyais pas du tout à sa place tellement c’était minable. Encore pire, le soir vers le coup vingt heures, je me faisais un tel ennui devant la télé que je n’arrêtais pas d’agacer ma mère qui regardait l’idole de son temps avec admiration dans ses « tawjhets » (directives). Je voulais toujours changer de chaînes, je m’énervais tous les soirs et je ne cessais de critiquer ce personnage qui passa du statut du combattant suprême au statut d’un personnage en déchéance, en décomposition patente. Son image partout où on allait me dégoûtait, m’énervait à chaque fois que je la voyait. Je respectait certaines idées d’un grand politicien mais j’avais horreur des abus du vieux « sénile », tremblant et qui s’accrochait au pouvoir.
Les idées furent de plus en plus claires dans ma tête, l’Indépendance était un mot noble mais malheureusement il s’était associé à une personne et une personne seule, unique. J’avais ras-le-bol de voir cette image qui m’évoquait tellement de fierté partir en miettes. J’étais dans la tourmente et je me suis révolté contre toute sorte d’autorité. J’étais en train de me faire une nouvelle idée de ce que voulait dire pour moi le mot Indépendance. Je déconstruisais mes idées toutes faites et je les balançais dans la poubelle, mes nouvelles idées émanaient de la réalité que je vivais. Il m’était clair que ce qu’on nous racontait à l’école était en partie de la pure fiction, un mensonge embelli et emballé dans une nouvelle adaptation sur-mesure, minable et trompeuse. L’indépendance a pris définitivement alors le sens de la dépendance : on dépendait d’une seule personne, on vivait pour faire plaisir au grand Sultan. Je me suis interrogé à maintes reprises sur le statut de ceux qui ont combattu à ses côtés et auxquels on ne donnait pas la place qu’ils méritaient. Dans les films western « spaghetti » que je regardais à l’époque, il y avait un seul héro, les rivaux sont éliminés, c’est ce qui se passait avec Bourguiba, c’était le « Far West » à la tunisienne. Ma conviction que la l’indépendance s’est transformée en dépendance se vit s’ancrer, surtout quand je voyais que la date du trois août ( date d’anniversaire de Bourguiba) était plus importante que celle de l’indépendance de tout un pays, de voir que tout le monde faisait semblant de fêter cet anniversaire sans pour autant dénoncer l’énormité des dépenses superflues.
Ma révolte par rapport a cette situation ne fit que commencer, étant adolescent, je voyais mon oncle se faire harcelé par les autorités et se faire accusé de tous les torts pour avoir dit ce qu’il pensait. Encore mieux, j’étais surtout dégoûté de voir des milliers de personnes rassemblés pour dire avec la plus grande des hypocrisies « yahia Bourguiba » (vive Bourguiba) surtout qu’ils l’ont fait encore une fois le lendemain du coup d’état de Ben Ali. Décidément, les Tunisiens n’ont pris aucune précautions et n’ont appris aucune leçon, cette attitude va leur coûter cher et le même scénario allait se répéter à la lettre, voire s’aggraver, avec Ben Ali. Avaient-ils raison ? peut être que l’idée de changement primait à ce moment-là, d’une manière très naïve cela s’expliquait. Mais l’erreur de faire confiance au dictateur actuel leur était fatale.
Quelques années plus tard, je n’ai pas tardé à être dégoûté de la dictature actuellement en place et surtout du comportement des Tunisiens qui n’ont aucunement changé, ce fut une fausse manoeuvre que de laisser le champ libre à Ben Ali. Encore une fois, c’est l’idée de la dépendance en Tunisie qui refait surface. Les mêmes erreurs se répétèrent et personne ne bougea le petit doigt. Les Tunisiens majoritairement soumis de nature parait-il, du moins historiquement, se retrouvèrent sous une nouvelle forme de politique la « voyoucratie ».
Pire encore, la date du 3 août s’était transformé en un 7 novembre et on n’est pas sorti du cercle des chiffres impairs. La journée qui représentait jadis pour moi l’indépendance, la joie et la fierté, s’associa encore une fois à l’image du dictateur d’aujourd’hui, rien ne prouve ni ne montre que notre pays est indépendant, tout est Ben Ali et éloge à Ben Ali, l’Histoire était entrain de se calquer et le papier carbonne était deux fois plus noir. Encore une fois nous, voilà occupés, encore une fois nous sommes emprisonnés torturés, malmenés, terrifés. Nous avons perdu notre indépendance aussitôt que nous l’avions eue. Le 20 mars ne représentait plus rien pour moi, ça me rappelait plutôt les paquets de cigarettes, rien de plus. À quoi bon fêter une indépendance qui a perdu sa valeur, sa représentation et qui est partie en fumée.
Heureusement, mon amour pour mon pays s’est vu renaître et grandir, la première chose à laquelle j’ai pensé était que nos parents ont payé de leur vie pour défendre notre chère Tunisie. Je me suis juré de la défendre et de défendre cette liberté tant désirée. Je le ferai contre tout ennemi et notre ennemi actuel est Ben Ali.