Quel beau samedi ! Quelle belle journée que ce 20 Mars, un jour avant l’arrivée du printemps, un jour avant que le vert de l’espoir n’inonde l’espace, une journée chargée en bourgeons de promesses et de rêves, une journée rieuse, pleine de battements d’ailes d’hirondelles et de boutons de roses prêts à éclore pour embaumer l’air de senteurs de liberté. C’est la fête de la Tunisie libre, affranchie. Quarante-huit ans plutôt, le 20 Mars de l’année 1956 plus précisément, la Tunisie sortait enfin de son calvaire de 75 ans de colonisation française. C’était l’indépendance pour laquelle nos grands-pères et nos grands-mères se sont battus, un acte de re-naissance du pays, la première pierre de l’édifice de l’affranchissement, et depuis, plus rien ou presque.
Après avoir posé les armes, et grignoté quelques miettes de liberté du temps de Bourguiba, la Tunisie a baissé les bras face au travail d’affranchissement qu’il fallait réaliser. La souveraineté étant acquise, il se traçait devant les Tunisiens le long chemin tortueux de l’émancipation. Et encore aujourd’hui, malgré quelques maigres avancées sur ce chemin, il reste beaucoup de travail à fournir, n’en déplaise aux défenseurs de l’exception tunisienne. Je propose trois parmi l’ensemble des pistes possibles de reflexion sur l’émancipation, il me semble que l’indépendance est inachevée tant que n’a pas réussi à saffranchir entre autre du colonisateur interne en 2004, des archaïsmes sociaux et du conformisme répandu parmi les jeunes.
2004, année électorale, nouvelle année de l’indépendance peut-être, le peuple tunisien sortira peut-être enfin du coma, en décapitant ce régime et en le remettant à sa place, c’est à dire les égouts de l’ONAS. Ce n’est pas une révélation que de dire que nous sommes colonisés de l’intérieur. Albert Memmi, dans son Portrait du colonisé étale les caractéristiques du colonisés. Parmi celles-ci, la mise « hors-jeu » du colonisé de sa propre histoire, nous sommes en effet hors-jeu, le Tunisien ne participe pas à l’élaboration de l’histoire de son pays, il subit avec une souplesse troublante l’amputation de son droit à la participation active, il se laisse distancier des affaires de l’état providentiel, et sombre ainsi dans une décadance qui fait de lui un indigène, comme du temps de la colonisation française. Le colonisé toujours selon A. Memmi est assimilé à la culture et la langue du colonisateur, dans le cas échéant le Tunisien est assimilé à la culture de la haine et de la violence dans la pure application du Abyssus abyssum invocat, et à la langue de bois, langue officielle du gouvernement Zabatiste. Sous Ben Ali le colon, on remarque la hausse des taux du crime, l’élargissement du gouffre entre la classe riche et la classe pauvre a suscité une culture de la haine entre les strates, l’aigreur est presque tangible, l’amertume a transformé beaucoup de gens en êtres féroces, aggressifs et dangereux. Quant à la langue de bois, elle est partout, à la télé, dans les médias, et même les Tunisiens sont eux-mêmes devenu des agents propagateurs de cette langue de bois, l’hypocrisie est un sport national, loin devant le foot. Il nous faut trouver un moyen de nous libérer de la peur, pour délier les langues, ainsi nous pourrons parler des prisonniers d’opinions, et ils seront par ricochet libérés de leurs tristes sorts, et sauvés de l’injustice et de la torture.
Il y a un autre mal qui nous accable, un lien plus pernicieux, plus insidieux, plus profond parce que perpétré sans vergogne de génération en génération. Notre société est malade de ses archaïsmes, de certaines constructions sociales désuetes qui obstruent l’affranchissement des individus. Le Tunisien est prisonnier de sa société, son individualisme ne lui est pas reconnu, notre modèle social est bati sur l’abnégation, le deni de soi, le sacrifice de soi. Les êtres libres savent qu’ils ne sont à leur meilleur que lorsque debarassés de ce dogme, et révélé comme êtres humains à part entière ne dépendant pas de la societé, du regard de l’autre, des chaînes de l’altruisme excessif. Assumer son individualisme ne veut pas dire se transformer en être a-social, mais plutôt s’assumer comme être humain dont la vocation première est celle qu’il se fixe lui-même et non celle qui fait le bonheur de la societé. Cette indépendance est salutaire. L’autre fléau social dont il faut se défaire est le patriarchalisme. Au nom du phallus tout puissant, les femmes sont moins indépendantes que les hommes. La femme tunisienne, en dépit de l’émancipation relative qu’elle affiche par rapport à d’autres femmes arabo-musulmanes, demeure socialement écrasée par l’homme. Nous sommes en 2004 et la notion d’honneur familial repose encore sur les épaules des jeunes femmes célibataires, et sur un tissu organique nommé hymen. C’est au nom de cet honneur qu’on prive les filles de certaines libertés dont jouissent les jeunes hommes du même âge. C’est au nom de la tâche de sang sur le drap blanc la nuit de noce, qu’en empêche encore aujourd’hui dans les coins reculés de la Tunisie profonde, les jeunes filles d’aller à l’école après la puberté. Le jour où on comprendra que que la femme n’a pas besoin d’être protégée, qu’elle n’est pas une propriété et encore moins le porte-étendard de la réputation et de la décence de sa famille, le jour ou la femme, la fille, la divorcée, la veuve sera étiquetée autrement qu’un sexe ambulant proie à toutes les protubérances dans les pantalons des hommes sur son chemin, ce jour là la femme commencera à être affranchie et indépendante.
Et puis toute cette jeunesse tunisienne, hommes et femmes confondus, lycéens, universitaires, jeunes cadres, et jusqu’aux jeunes attardés de la fin trentaine, tout ce beau monde partage une dépendance acérée au conformisme. L’unanimité est presque totale, si on regarde le paysage tunisien, prenant par exemple l’avenue Habib Bourguiba, toutes les filles sont habillées selon la même mode, le même style de vêtements, les mêmes tongues à la mode, à la différence près, que la fille de chef d’entreprise porte le modèle gucci à 299$ la paire, et que la fille du simple employé des PTT porte le modèle de contre-façon vendu dans les souks de Tunis à 15 DT, et qu’elle l’a eu à 13 DT en marchandant ! On dirait que Tunis est une grande usine où la conformité fait fureur, tous pareils, tous pourris. Tous écoutent la même musique à la mode qui passe sur RTCI, tous lisent les mêmes magazines disponibles dans les kiosques à journaux de caniveau, tous fréquentent, les même restaurants à la mode, les mêmes salons de thé à la mode, les mêmes boites à la mode, les même terasses à la mode. Presque tous pour être plus précise, mais les éclectiques sont tellement rares, et tellement dispersés qu’ils sont engloutis les pauvres, et traités de has-been, et de plein d’autres noms d’oiseaux... à la mode. Cette jeunesse malade des apparences, moutonnière, et dans le conformisme jusqu’à l’effacement, est loin de connaître le sens du mot indépendance, et affranchissement. L’indépendance c’est aussi savoir se distancier, se démarquer, exceller, se retrouver, et se respecter, et non suivre le courant et surfer sur la vague de ce que les créateurs à Milan, Paris ou NY ont decidé, ou ce que Zaba a selectionné comme lecture, ou ce que decide de nous faire écouter Donia Chaouech à la radio.
L’indépendance ce n’est pas seulement un combat sur le front avec un ennemi externe, l’indépendance c’est avoir avant tout un pays souverain, mais aussi, un peuple souverain, comme entité, et souverain parce que chaque individu est affranchi et autonome.