Mon séjour à la prison du 9 avril 1938 (fête commémorative des martyrs en Tunisie), où j’ai indubitablement souffert le martyr, comme tout le monde d’ailleurs, fut marquant mais didactique à tout égard. Du 8 juin au 13 juillet 2002, période succincte il est vrai, j’ai pu saisir l’inefficience totale de la réclusion comme réplique pénale à la délinquance en Tunisie. Franchement on voit mal comment le Pouvoir en place espère préparer dans des conditions semblables un détenu à une réinsertion rapide et efficace. La vindicte subie pendant la captivité et la frustration qu’elle crée sont telles que la réinsertion et la vie en société sont rendues chimériques, d’où une explication plausible au phénomène de la récidive en particulier et de l’aggravation de la criminalité en général.
Depuis j’ai tendance à épeler le mot P.R.I.S.O.N. comme suit : Punitions, Représailles, Intolérance, Sévices, Outrages et Non-sens. A un compagnon de cellule qui n’arrêtait pas de regretter et de vanter les vertus de son court passage dans une prison occidentale je répliquais : « Eux ils ont une prise on, nous une prise off ».
Les remparts coloniaux du pavillon où on m’a enfermé (le pavillon D Personnel) suintent la misère ; c’est un endroit pernicieux, insalubre, surpeuplé, envenimé de toute sorte de maladies contagieuses, hanté d’insectes nuisibles et de rongeurs de tout acabit. Des égouts obstrués émane en permanence une odeur nauséabonde et délétère ... le tout apparié à une chaleur suffocante, une humidité intolérable et une interdiction insensée de prendre des douches ou de côtoyer l’air frais des fenêtres. Un avant-goût de l’enfer en quelque sorte.
La moyenne d’âge des embastillés du pavillon DP frôle la vingtaine d’années, certains ayant à peine 18 ans. Le jeune âge de la majorité des pensionnaires explique en partie l’inconscience et la patience devant les traitements infligés à ces derniers. Leur résignation absurde et leur renonciation à leurs droits ne sont troublées que par la carence de la nourriture extra pénitentiaire, de café soluble et de cigarettes en premier lieu et subsidiairement par la disette de psychotropes et de cannabis (zatla)
L’infâme pavillon D Personnel se compose de 7 chambres mais la chambre 7 (lcage aux folles ou bite essyouda) est numérotée 8 pour la simple raison qu’elle abrite les détenus qui affichent et revendiquent haut et fort leur homosexualité et qu’il est inconcevable de lui attribuer le sacro-saint chiffre 7 sans heurter la sensibilité de l’artisan du changement, s’il venait à le savoir. Lors de mon premier jour au DP je fus abasourdi par le nombre abyssal de kreyek, ch’kanes, m’wabbena, asbagia, bringagia... que comptait la Tunisie, une aubaine pour nos respectables hôteliers qui profitent sans vergogne du tourisme sexuel.
Dans un endroit extrêmement machiste comme la prison, les pauvres pensionnaires de la septième chambre numéro 8 occupaient le premier rang dans le hit-parade des catégories opprimées et distancent de loin leurs dauphins, les prisonniers de l’appartenance condamnés comme toujours aux titres honorifiques.
Passée la stupeur des premiers jours, j’ai très vite ressenti de la compassion pour ces gens vulnérables qui subissent le long de la journée la hargne des gardiens et l’intolérance manifeste du reste des détenus. Reclus de la société et vomis par l’univers carcéral ils étaient prêts à toutes les concessions et toutes les besognes abjectes afin d’avoir un minimum de reconnaissance de la part de la direction ou des détenus. Il est arrivé parfois que des détenus trop contestataires soient logés contre leur gré dans cette fameuse cellule comme mesure coercitive et d’ultime recours afin d’atténuer leurs ardeurs revendicatrices. Un détenu d’appartenance du pavillon C toujours prêt à toute sorte de sacrifice relate n’avoir jamais subi autant d’affront que lors de son séjour de 3 semaines au sein de cette atypique cellule où il n’a cessé de pleurer sur son sort et d’implorer aux gardiens son transfert, surtout que certains de ces codétenus s’étaient mis à un jeu pervers afin d’avoir les faveurs d’un haut gradé psychopathe et mesquin qui voulait se venger du malheureux prisonnier.
La présence de cette population pédérastique au sein du pavillon DP rendait l’obligation de se raser la barbe au moins deux fois par semaine encore plus pénible. C’était un supplice incontournable vu le haut risque encouru d’attraper une maladie sexuellement transmissible (MST) lors du rasage et ce n’était pas uniquement le sida qui faisait peur mais aussi les différentes variantes de l’hépatite, les infections cutanées...
La direction pénitentiaire a toujours tendance à assimiler le détenu à un coût qu’il est impératif de minimiser. Ainsi le barbier n’est rien d’autre qu’un détenu de droit commun prétendant savoir manier un rasoir pour bénéficier d’une æria (promenade quotidienne) plus longue. Le rasoir est rarement lavé à l’eau afin de lui éviter la corrosion et n’est remplacé qu’au bout de quelque années de bons et loyaux services, la demi-lame appariée au rasoir doit servir au rasage de plusieurs barbes d’où le risque élevé de se faire blesser lors du rasage vu l’état lamentable de l’ustensile et le manque d’expérience flagrant du soi-disant coiffeur.
C’était vers la fin du mois de juin 2002 que des détenus de droit commun m’ont alerté de la présence de Salem Zrida. Salem séjournait alors dans la chambre 6 du pavillon D Personnel, le DP6 surnommée aussi loge des galeux.
Normalement je n’avais aucune chance de croiser son chemin, les garde-chiourmes et les cabrana (surveillants de chambre) prohibaient tout contact avec le reste des compartiments de notre pavillon quand on sortait, une demi-heure deux fois par jour, prendre l’air (l’æria). Mais c’était mal connaître la débrouillardise de mes codétenus récidivistes de la DP4 (cellule des mômes) qui m’ont permis de le rencontrer et d’être au courant de son calvaire qui dure depuis des mois.
Salem Zrida avait un corps frêle, le crâne récemment rasé, 1m75 de taille et un caractère plutôt réservé. Son état physique et mental était visiblement très marqué par ce qu’il avait enduré et il avait du mal à se tenir même quelques minutes, le temps de notre conversation. Résident en Allemagne depuis la moitié des années 90, en 2001 il quitta son pays d’asile pour les USA.
Ses origines ethniques et sa présence aux USA juste après les attaques terroristes du 11 septembre 2001 ne lui facilitèrent pas la tâche. Arrêté et écroué dans les geôles du pays de l’oncle Sam, il endura d’interminables interrogatoires que les agents de la CIA et du FBI jugèrent infructueux d’autant plus que notre compatriote est incapable de situer l’Afghanistan sur une mappemonde. Alors que rapetissaient sans cesse les raisons de sa détention, il fut extradé vers la Tunisie et offert gracieusement dans le cadre de la lutte planétaire au terrorisme à une destinée cruelle. Détenu en secret dans les locaux du ministère de l’intérieur, comme il est d’usage, il fut soumis à des interrogatoires musclés et à toute sorte de sévices corporels pendant une période dépassant très largement la période légale de détention préventive et jeté après ce long calvaire au 9 avril 1938.
La famille et surtout la mère ou l’épouse selon les cas sont considérées à juste titre comme l’unique bouée de sauvetage d’un détenu au milieu de cet océan de mélancolies nommé prison et le fait d’empêcher un détenu de préserver ses liens familiaux était considéré comme le châtiment suprême. C’est un traitement réservé aux condamnés à mort et à ceux qui sont confinés en cellule individuelle suite à un passage devant la commission de discipline.
Le pauvre Salem était privé de son droit le plus élémentaire : entrer en contact avec sa famille et son avocat. Sa nourriture se limitait à la soupe de la prison et il dormait à même le sol sur une couverture crasseuse infestée de poux sans oublier le fait qu’il n’avait pas endossé d’habits propres depuis des mois. Il était au summum de son désespoir surtout après avoir pris conscience de la gravité des charges qui pèsaient désormais contre lui. Mais Salem gardait toujours une dignité propre aux détenus islamistes qui trouvent toujours refuge dans leur croyance et attribuent tout au destin et au sort. Son arrogance devant l’adversité agaçait fortement les geôliers et les poussait à sévir davantage.
A ma question s’il était islamiste avant de partir à l’étranger il a répondu « bien sûr que oui » et sa réponse fut pour moi l’unique explication à l’acharnement du régime contre cet homme sans défense.
Le régime dictatorial est incapable de lui pardonner le fait d’être parmi les rares islamistes qui ont fui la vague de répression aveugle et démesurée qui les a touchés au début des années 90. Son cas constitue tout simplement une vindicte insensée et un message à tous nos réfugiés politiques à l’étranger afin de les intimider et de saper leur bonne volonté de voir un jour les tunisiens vivre en paix.
Personnellement il m’arrive encore de m’éclater de rire chaque fois que je me rappelle de mon bref passage irresponsable dans les locaux de la brigade de lutte antiterroriste de la caserne d’El Gourjani. J’y ai eu droit à un reportage photo digne d’un top model par un paparazzi débarqué subito presto de l’imaginaire de Federico Fellini. Ce pitre ne m’a épargné aucune prise à part celle en maillot de bain.
A l’attention des zélateurs serviteurs de la dictature qui essayent de nous coller la vignette terroriste, je n’ai que les mots de l’illustre professeur Léon Schwartzenberg à larguer « Je les emmerde ».