Quelle est votre réaction/analyse/commentaire à propos de l’annulation du sommet arabe ?
D’abord merci pour l’invitation. Laissez -moi avant de répondre, marquer un instant d’émotion en ce jour du 9 avril, anniversaire de la manifestation populaire réclamant un parlement tunisien en 1936 et réprimée dans le sang. Quelle tristesse de se dire qu’après près de 70 ans, notre peuple n’a toujours pas réalisé son rêve. Il a trouvé sur son chemin tour à tour les colonialistes, le Combattant suprême, le faussaire suprême, les misérables des partis à gages qui se sont fait nommer ses représentants par la police. Mais nous sommes toujours là pour faire du rêve ensanglanté une réalité. Oui nous le donnerons ce parlement du 9 avril 1936 à la Tunisie. Oui, vous le lui donnerez ......
Quelles seront selon vous les retombées pour la Tunisie et pour la Ligue Arabe ?
Pour la Tunisie rien. Pour l’homme qui s’arroge le droit de parler en son nom, c’est une vraie catastrophe surtout venant juste après la visite humiliante de Washington. Rappelez - vous que l’homme est en année ’ électorale’’. Il voulait épater la galerie nationale et internationale et rendre sa ’ re-élection ’ plus supportable. Il n’a fait que renforcer l’image négative que tout le monde en a.
Quelle est votre position par rapport au grand moyen orient ?
Le grand moyen Orient est un concept qui sera oublié l’année prochaine. C’est une marque de publicité mais sans objet à vendre l’accompagnant. C’est une question de pudeur, au moment où l’Irak s’installe dans le chaos, d’oublier tout ça.
L’interventionnisme des usa est-il souhaitable pour défaire la dictature ?
On me dit très négatif vis à vis de cette histoire. Donnez moi une seule raison d’y croire. L’initiative de l’administration Bush est plombée par une triple absence de crédibilité :
Historique, car le passé de la politique américaine en matière de soutien aux dictatures est plutôt lourd.
Psychologique, car aucun Arabe ne peut espérer aucun bien d’une politique qui appuie les crimes de Charon et qui occupe militairement un pays arabe.
Politique, puisque au même moment où l’on prétend mettre au pas les dictateurs arabes, on fait ami ami avec l’un des pires à savoir Kadhafi qui a parfaitement compris le truc : Tu me donnes ce que je veux ou je te démocratise.
Ceci étant, je trouve l’attitude américaine plus intelligente que la désolante passivité de l’Europe, autrement plus proche et plus impliquée que l’Amérique. Les Américains ont enfin admis ce qu’on n’a pas cessé de leur dire depuis vingt ans à savoir que les dictatures que vous appuyez sont les vrais pourvoyeurs directs et indirects du terrorisme et de l’émigration. Les Européens, même après le 11 Mars, refusent toujours de faire le lien. Je suis accablé à l’idée que le cerveau des attentats criminels de Madrid soit un Tunisien, mais cela ne m’étonne guère. En éliminant un parti centriste et non violent comme Ennahda , Le dictateur a sélectionné les réseaux violents comme ceux impliqués dans l’attentat contre Massoud , livré la jeunesse du pays à une nouvelle montée de l’islamisme mais sans contrôle interne . Pourtant les Européens, surtout les français, continuent de voir en lui La solution contre le terrorisme. Ils sont d’autant plus irresponsables pour ne pas dire plus que l’article 2 de la charte de Barcelone a lié l’aide de l’Europe à la démocratisation. C’est tout le contraire qui s’est passé, plus le dictateur a sévi, plus il a été aidé. Sommes - nous condamnés à choisir entre le cynisme américain et celui des Européens ? Mon attitude à moi consiste à dire : oublions l’un et l’autre et faisons notre propre révolution démocratique. Après, les uns et les autres ravaleront leur cynisme.
Quels étaient les objectifs tracés, avant votre décision de mener le combat contre la dictature de l’étranger ? Et est ce que vous pouvez nous dresser un bilan récapitulatif de cette expérience : les objectifs atteints et ceux ratés ?
Est ce que vous regrettez cette expérience ? Et quelles sont les raisons qui vous ont poussé à s’orienter vers une telle décision ?
J’ai quitté la Tunisie pour deux raisons. La première était purement alimentaire. Certes, après avoir perdu mon travail à l’université, j’aurais pu me faire subventionner mon activité politique. Hors de question ! Vivre dans la politique, oui, vivre d’elle, jamais. De plus, j’ai toujours veillé à protéger et promouvoir mon activité médicale ainsi que l’écriture. C’est la fois nécessaire à mon équilibre, mais c’est surtout la garantie de mon autonomie par rapport au politique. C’est cette indépendance qui m’a toujours fait prendre des décisions, que je n’aurais peut-être pas eu le courage de prendre, si toute ma vie et ma carrière ne dépendaient que de la politique.
La seconde raison est d’ordre tactique. Sans passeport, téléphone, en résidence surveillée qui ne disait pas son nom, je ne pouvais plus rien faire. Partir c’était pouvoir m’adresser aux Tunisiens et arabes à travers les média, nouer des contacts avec les sociétés civiles occidentales, expliquer la situation du pays, mobiliser des Tunisiens etc... C’est à tout cela que je me suis attelé depuis mon départ. Bien sûr je ne regrette pas ma décision. Sur le plan politique j’ai pu faire parvenir aux Tunisiens mes idées sur la sortie de crise et beaucoup travailler mes autres dossiers. Mais on ne fait pas de la politique à partir des plateaux de télévision ou d’Internet. D’où ma décision de rentrer. Sur le plan personnel, le départ m’a permis beaucoup d’épanouissement professionnel. J’ai pu explorer aussi les incroyables richesses culturelles de Paris. Je refuse en effet de me laisser aller à la douleur de l’exil. Hier j’ai fête la fin du calvaire de Mekki et Ayed en allant voir avec mes filles au théâtre du Châtelet ’ Beaucoup de bruit pour rien ’. On a beaucoup ri. Je ne savais pas que Shakespeare pouvait être aussi drôle que Molière. Chaque dimanche je vais faire de longues promenades dans la forêt de Fontainebleau, où je me concentre, me renforce et me prépare. Je ne me fais aucune illusion sur ce qui m’attend.
Selon la loi tunisienne, il semble que vous n’ayez pas le droit de vous exprimer dans un média étranger pour critiquer le gouvernement ou parler des élections. Etes vous au courant de cette mesure ? Qu’est ce qui la motive et vous y soumettrez vous ?
Les hommes libres ont toujours fait avancer le cours de l’histoire en refusant de se soumettre aux lois injustes. Je ne me soumettrais pas plus à cette loi qu’à toutes celles liberticides, promulguées par un parlement issu d’une parodie d’élections et appliquées au service d’un régime illégitime.
L’opposition tunisienne, que cela soit pour les partis ou pour des associations engagées, est régulièrement secouée par des querelles de personnes, des scandales sur fonds d’accusation, de prise de pouvoir etc.... comment faire pour que les politiques se reconnectent avec les gens ? Comment faire pour que les responsables politiques dépassent ce qui apparaît comme un métier politicien pour être aux contacts des réalités et des échéances qui se profilent ?
La classe politique tunisienne n’est pas plus querelleuse que n’importe quelle autre. Les luttes pour le leadership en son sein font partie de la chose politique depuis qu’elle existe La question n’est pas là. Elle est dans son inversion des priorités, dans son incapacité à trancher, dans son peu d’écoute et d’enracinement dans le pays profond. C’est le retour sur le terrain et l’abandon de l’opportunisme et de l’attentisme qui sauvera ceux qui sont encore capables d’être sauvés.
Quelle est la position du CPR quant aux élections de 2004 ?
Il existe une loi en politique qui fait qu’un régime est d’autant plus légitime qu’il a besoin de moins de force pour gouverner ....et vice et versa . Le niveau de violence exercé par Ben Ali sur notre peuple, vous donne le niveau de sa légitimité. En faisant passer sa réforme constitutionnelle (rejetée par toute la classe politique et boycottée par le peuple) et lui donnant l’immunité et la présidence à vie, il a coupé le dernier lien avec la légitimité institutionnelle. Ces ’élections’’ n’ont donc d’autre fonction que de passer un vernis de légalité sur une illégitimité absolue, irrémédiable et définitive. Le CPR les rejette donc comme étant elles aussi et par voie de conséquences illégitimes, illégales et immorales.
Quelle est la stratégie adoptée vis-à-vis des élections présidentielles ? D’abord que représente la journée du 24 Octobre 2004 pour les acteurs ?
Le pouvoir va utiliser ces ’ élections’’ pour se pérenniser. Les partis mercenaires (dont le fer de lance n’est plus le MDS mais Ettajdid) vont se partager les dépouilles et les miettes, misérable salaire de leur collaboration avec la dictature.
Les opposants vont essayer de se placer sur l’échiquier, qui plaçant sa personne, qui son parti. Ces hommes que j’appelle les ’habiles’’ se croient fins politiques .Ils stigmatisent la dictature mais font fonctionner ses institutions, dont le prétendu parlement dans lequel ils veulent entrer. Ils ont un pied dans le système, un pied dehors. Ils hument le vent. Qu’ils s’amusent encore et toujours avec le ’ changement de l’intérieur’’ et qu’ils s’illusionnent sur leur capacité de transformer notre Ceausescu en Vaclav Havel.
Le peuple, lui, continuera à gémir sous le joug de l’endettement, de l’appauvrissement, de la brutalité de l’Etat policier. Le 24 octobre sera une journée où on confisquera une nouvelle fois sa souveraineté. On se moquera encore une fois de son intelligence. On lui fera rater encore une occasion de devenir le peuple libre qu’il mérite d’être. On lui infligera une nouvelle humiliation.
Le CPR qui est le parti du peuple, le parti avec le peuple, appelle ce dernier à lever la tête, à boycotter massivement cette nouvelle mascarade. Ce 24 octobre, jour de prétendue consultation populaire, le pouvoir le veut jour la réaffirmation de sa domination sur le peuple humilié. Les divers opposants le veulent jour des places, privilèges et positionnements futurs. J’appelle la jeunesse à en faire le jour de la dignité nationale, celui de la grève générale. Qu’il devienne comme le 9 avril, un tournant dans la lutte, cette fois- ci, pour la deuxième indépendance.
Le CPR a-t-il un projet de société à présenter à la population ?
Oui, bien sûr. Il est publié sur notre site. Nos objectifs immédiats s’articulent autour de cinq points : - Le départ de Ben Ali
la fin de la prédation , la récupération de l’argent public volé , la reconnaissance du primat des droits socio-économiques, notamment pour les plus défavorisés
La promotion d’une identité arabo-islamique sereine, tolérante et débarrassée de tout excès.
le rejet de toute intervention étrangère supposée nous interdire ou nous imposer la démocratie.
L’appel à une constituante qui devra gérer la phase de transition et qui construira la république sur les ruines de la Joumloukia de Bourguiba, l’Etat démocratique sur les ruines de l’Etat policier de ben Ali.
Mais le CPR se veut le levain d’un vaste mouvement qui le déborde, l’inclut et le dépasse. Nous n’en sommes plus au mythe de l’homme salvateur et du parti guide.
En l’état actuel des choses un pacte national est-il envisageable ? Entre toutes les composantes tunisiennes qui acceptent l’alternative démocratique, bien entendu.
Non. J’ai perdu beaucoup de temps et d’énergie à courir derrière ce lièvre appelé le front de l’opposition. Echec en 1997. Echec en 2001. Dernier échec à Aix en 2003. Réussir un tel front c’est à dire un large rassemblement, ne peut se faire que sur la base d’un SMIG de demandes qui impliquent nécessairement la pérennité de Ben Ali et de la dictature ainsi que le travail au sein de ses institutions. Aujourd’hui il y l’opposition et la résistance. L’opposition joue le jeu des institutions de la dictature, table sur la pression étrangère et ne veut prendre aucun risque arguant des rapports de force qui serait en faveur de la dictature. La résistance rejette tout compromis avec la dictature, compte sur le peuple, sait que tout le système politique arabe est à l’agonie et que les rapports de force sont en réalité en notre faveur et qu’il faut être prêt-à-porter l’estocade. Tout tunisien et spécialement les jeunes sont appelés pour se sauver et sauver le pays à rentrer massivement dans la résistance.
Quelles suites sont données à la plate forme diffusée par le CPR après la rencontre de AIX ?
Le texte d’Aix est le premier document signé en commun par les démocrates et les islamistes où tous s’engagent sur la nature de l’Etat et de la société après la fin de la dictature. C’est un texte fondamental qui nous rassure tous sur le large consensus - absent dans de nombreux pays arabes - sur l’alternative au régime moribond. Il est actuellement en stand-by mais sera repris, finalisé et approfondi pour servir de base de discussion quand il faudra donner un contenu organisationnel à la résistance démocratique.
Qu’en est-il de l’annonce de votre retour en Tunisie, si ce retour est définitivement décidé. Quelles seront les conséquences pour le CPR en terme de communication ? Le CPR restera-t-il représenté en France ?
La question est secondaire. Le CPR comme je l’ai dit n’est pas une fin en soi, ce n’est qu’un moyen et une étape.
Une fois votre retour confirmé en Tunisie ne serait il pas plus judicieux de travailler à la formation d’un bloc homogène qui serait chargé de promouvoir la société civile au delà des contingences ?
Non, assez de la société civile. Il faut revenir à la société tout court. Le bloc à construire sera celui de nouvelles forces constituant la résistance. Aucun autre projet ne fera avancer la libération.
Quelles sont les leçons à retenir, au cas où on voulait tenter un rassemblement de l’opposition tunisienne ?
Je répète que c’est peine perdue d’avance. L’unité est un moyen et non une fin. Souvenez-vous, les Sud-Africains face à l’Apartheid s’étaient divisés en PAC, ANC, partis libéraux, Inkhata. Les Palestiniens face à Charon sont une multitude de partis et d’organisations. Parfois la pluralité, parce qu’elle met les gens en émulation, vaut mieux qu’une coalition hétéroclite où les plus dynamiques sont freinés par les tocards.
On ne doit essayer de rassembler que sur la base de choix politiques clairs. Cela ne sert à rien d’occulter les différences fondamentales. Les partis à patente se sont rassemblés autour de la participation aux ’élections présidentielles et législatives’’. Le CPR veut, lui, rassembler la résistance par-dessus les appartenances partisanes et idéologiques sur la base de choix politiques opposés. Entre ces deux approches il n’y a pas de moyen terme. Chacun devra choisir et tant pis pour cette race des ’moi-je-veux-être-bien-avec -tout- le-monde ’.
Pensez-vous que les jeunes Tunisiens sont assez impliqués dans le combat pour la démocratie et les libertés ?
Les jeunes tunisiens ont leur lot de la dévalorisation généralisée. Mon travail à moi consiste à rejeter cette dévalorisation voulue et entretenue par la dictature et en dénoncer la fausseté. Je reviens d’un rassemblement pour soutenir Ziad Kassem, Atef Ben salem, Nizar Othmani, Kamel Amroussia et Anis Ben fredj, les étudiants grévistes de la faim de Sousse. Mekki et Ayed viennent à peine de terminer la leur. Je me souviens avec émotion du procès où Imène Derwish a reconnu le policier qui a tenté de la violer et l’a dénoncé en public. J’en suis resté béat d’admiration. J’ai suivi le calvaire de Zouheir Yahyaoui souvent la gorge serrée et les yeux embués. Mais quelle joie et quelle fierté quand j’ai appris que malgré l’enfer dans lequel il vivait, il avait refusé de comparaître devant les sinistres fonctionnaires de l’injustice de Ben Ali appelés juges. Et il ne s’agit là que de quelques exemples. Comment peut-on prétendre que les jeunes se sont retirés de la politique ? Non seulement je crois à la jeunesse tunisienne, mais c’est d’elle que j’attends le salut. C’est elle, le fer de lance de la résistance et demain de la victoire et de la reconstruction.
Comment renouveler et rajeunir une classe politique qui fabrique chaque jour des déçus ?
Qu’il s’agisse de génération ou d’individus, personne ne vous donne rien facilement ou gratuitement. La jeunesse doit s’emparer de ce qui lui revient de droit. Mais les jeunes doivent savoir que faire de la politique, dans le sens le plus noble (participer à la gestion de la chose publique pour en améliorer le fonctionnement au bénéfice de tous dont soi-même), ne s’improvise pas, prend du temps et que là comme partout l’expérience se paie cher.
Permettez moi d’abuser de mon privilège d’ancien pour transmettre les deux principes fondamentaux auxquels je crois profondément et qui ont été toujours corroborés par l’expérience.
Pour faire de la politique, il faut des idéaux, des idées et le corps -esprit du marathonien c’est-à-dire ayant développé au plus haut degré le souffle et la capacité de résister à la douleur. Si vous ne disposez pas de cela, vous serez au mieux des velléitaire au pire des politiciens.
Pour ne pas se tromper de chemin, il faut avoir une idée très précise de ce qu’est l’échec et la réussite en politique. La réussite n’est pas dans l’acte de se dégoter un poste même celui de président. Il est dans la constance dans le combat journalier pour faire avancer ses idéaux et ses idées. L’échec n’est pas dans le non -aboutissement de vos projets, il est dans leur abandon par fatigue ou lâcheté.
Regardez ce Ben Ali et ses sbires, avec leurs milliards volés à un peuple pauvre - de surcroît le leur - Ce pouvoir absolu dont ils jouissent mais sans la moindre autorité, la peur dans laquelle ils vivent, le mépris général de tout un peuple. Vous voulez de cette ’réussite’’. ? Pour rien au monde je n’échangerai la mienne, moi le proscrit, avec la leur .
Est-ce que vous êtes optimiste pour notre avenir ? Et pourquoi ?
Je suis selon la belle formule d’Emile Habibi un ’ pessioptimiste’’. Pessimiste je le suis car j’observe le délitement de l’Etat, celui d’une société qui préfère imploser plutôt qu’exploser, et la déliquescence d’une classe politique qui s’est avérée au dessous de tout. Optimiste , je le suis, car le système honni de la dictature arabe, que j’ai combattu toute ma vie, s’effondre à vue d’il , que les valeurs que je défends envahissent les curs et les esprits . N’oubliez pas que je suis un fils du Sud. Chez nous, le soir vous passez devant un endroit brûlé par le soleil, vide et désolé. Une petite pluie et le lendemain c’est la Bretagne, les fleurs en sus.
C’est ce miracle de la vie qui a structuré l’esprit de l’enfant que j’étais à l’époque et que je n’ai pas honte de dire que je suis resté à certains égards. Patience, la pluie nommée liberté fera reverdir la terre brûlée par Ben Ali et ses sbires. Vous avez accepté au sein du CPR toutes les tendances du pays, avec le recul, quelles sont les assurances que vous pouvez nous apporter concernant les islamistes, sont-ils vraiment pour la démocratie, la laïcité, est-ce qu’ils garantissent la sauvegarde des acquis des femmes ?
Quand nous avons crée le CPR, une mauvaise langue de l’opposition a dit que Ennahda a prêté quelques militants à Marzouki pour se constituer un parti. Je suis curieux de savoir s’il pense toujours la même chose. Mais rassurez- vous, au CPR, il n’y a que des Républicains liés par un projet politique commun centré sur les libertés et les droits de l’homme dont ceux de la femme. Certains font leurs prières, d’autres, non. Je ne demande ni assurance, ni certificats de bonne conduite, car à ce jeu il faudra en exiger aussi des anciens communistes, nationalistes arabes, voire des démocrates longtemps en bonnes affaires avec le dictateur.
Est ce que le rapprochement (ou tentatives) entre le CPR et NAHDHA a pour but de récupérer les sympathisants des mouvements islamistes ?
Laissez -moi essayer de faire comprendre pour la énième fois mes rapports avec les islamistes. Il y a d’abord la dimension éthique.... stable et invariable : Non aux violations des droits de l’homme des islamistes, Oui à leur droit d’avoir leur parti politique. Les curs de bronze et les esprits lents ont fini par se rallier, avec un retard de dix ans parfois, à cette position défendue avec une poignée de militants de la LTDH dés le début des années 90. Combien d’années leur faudra -t-il pour accepter l’autre moitié de la position à savoir la nécessité et le devoir d’intégrer à la démocratie un parti islamiste modéré gagné à la démocratie , au lieu de lui chercher les poux dans la tête et d’oublier ceux de leur propre tignasse.
Il y a ensuite la dimension politique. Le CPR se lie ou s’allie avec un partenaire en fonction de la proximité des projets et des tactiques politiques. Exemple Le CPR et Ennahda ont signé le texte d’AIX, mais pas les partis mercenaires ou les partis à permis de conduire (sur les sentiers étroits ,balisés et surveillés par la dictature). Donc rapprochement par la force des choses. Contre-exemple : Le CPR appelle au départ de Ben Ali, au boycott actif des ’ elections’. Ennahda, veut garder des bonnes relations avec le microcosme, cherche à se faire accepter par une opposition qui n’en veut pas. Le parti islamiste a par ailleurs ses propres priorités, dont les prisonniers -otages. Donc il hésite. On verra en octobre si on sera du même côté où pas. Le CPR, quant à lui, est clair sur ses projets et les méthodes qu’il préconise. Il ne veut pas ’récupérer’’ comme vous dites, mais construire le pôle de la résistance avec tous ceux et celles qui sont d’accord avec lui.
Dans le même sujet, j’avais lu une fois un texte où vous adressez à votre fille et à vos amis européens qui semblent t-ils ont peur de ce rapprochement. Pour quel but vous êtes engagés ? Pour votre fille, vos amis occidentaux ou pour l’intérêt des tunisiens ?
Je crois avoir été assez clair sur ce point. L’ennemi absolu c’est la dictature. Ma mission est de promouvoir la démocratie en Tunisie. Ceci passe par la diffusion de ses idées et idéaux, la mise en place d’associations démocratiques, la gestion batailles de harcèlement et d’élimination de la dictature. Cela passe aussi par gagner à la cause démocratique la frange la plus éclairée et la moins violente de l’islamisme et d’isoler les franges violentes et extrémistes. Je me suis acquitté de tous ces devoirs à partir de mes convictions de démocrate séculier et d’homme de gauche. Les fantasmes des uns, les lignes rouges des autres ne m’intéressent ni ne m’intimident
Que pensez-vous du projet actuel de réforme de l’assurance maladie en Tunisie ? (En tant que fondateur de la Médecine Communautaire en Tunisie, en tant que médecin, qu’homme politique et, enfin, en tant que citoyen, sauf si vous voyez qu’en tant que Moncef Marzouki, vous ne pouvez dissocier aucune part de vous)
C’est l’arbre qui cache la forêt : la déliquescence du système de santé : médiocre qualité des médecins formés dans nos facultés, abandon de la première ligne, crise des hôpitaux, inflation des dépenses de santé de plus en plus supportée s par le citoyen, inégalités croissantes en matière de soins. La dissolution de mon service de médecine communautaire en 1992, mon renvoi des cliniques de la sécurité sociale en 1994 et de la faculté de médecine de Sousse en 2000, punissaient d’abord ma dénonciation permanente du délabrement de notre système de santé. Il y a l’autre système détruit par l’incompétence technique, l’exemplarité négative (notamment la corruption) et l’absence d’une vision à long terme. J’ai nommé le système éducatif.
Tunisiens, quand il s’agira de mesurer les dégâts laissés par ce régime, vous n’en reviendrez- pas. Or chaque jour qui passe avec ces gens là aux commandes, c’est autant de ruines qu’il nous faudra déplacer pour reconstruire la nouvelle Tunisie.
Avez-vous pensez à créer une association pour l’entraide des familles des prisonniers politiques, créer des centres de pouvoir alternatif, pour informer, les étudiants, les fonctionnaires, les ouvriers, les paysans.
Non, car je n’ai que 24 heures dans ma journée. Mais si vous, concrétisiez cette excellente idée, je serais heureux de vous apporter tout le soutien possible.