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Association Internationale de Soutien aux Prisonniers Politiques
33 rue Mokhtar Atya, Tunis
Tel : 71 25 66 47 , fax : 71 35 49 84
aispptunisie@yahoo.fr
Président d’honneur : le doyen Mohammed Chakroun
Alors que les femmes sont à l’honneur le 13 août, fête nationale de la femme, des femmes tunisiennes vivent enchaînées par les services de la Sûreté, qui les ont privées de leurs droits élémentaires.
L’AISPP adresse ses compliments aux femmes tunisiennes à l’occasion de la fête de la femme et présentera chaque jour à l’opinion publique un tableau des tragédies vécues par de nombreuses femmes, par le biais des lettres et des témoignages reçus par l’association. Elle lance un appel à toutes les Tunisiennes et à tous les Tunisiens libres : Oeuvrez à mettre un terme à leur calvaire et à travers elles, à celui de leurs familles et de leurs enfants.
Au nom de Dieu le tout puissant le très miséricordieux
Sousse le 16 mai 2004
Je soussignée, Monia Ibrahim, épouse d’Abdelhamid Jelassi, prisonnier politique actuellement détenu à la prison civile de Borj El Amri, et condamné à l’emprisonnement à perpétuité en vertu du jugement prononcé dans l’affaire 076 110 par le tribunal militaire permanent de Tunis le 28 août 1992, suis en butte depuis 1994 à de nombreuses tracasseries émanant des services de la Sûreté de Sousse et plus précisément de la brigade de l’Irchad du district de la sûreté de Msaken et de celle de la région de Sousse, tout cela du fait du statut de mon mari.
J’ai été arrêtée le 22 avril 1994 par la brigade de l’Irchad de Sousse et j’ai été déférée devant le tribunal de première instance qui a prononcé le 6 mai 1994 un verdict me condamnant à une peine d’emprisonnement d’un an et demi ; mais le 3 juin de la même année, la séance en appel a mis en évidence l’inanité des accusations portées à mon endroit et a s’est conclue sur un non-lieu. Ce jugement ne mentionnait pas la moindre peine de contrôle administratif.
Au bout de quarante jours, j’ai quitté la prison civile de Messadine pour vivre, jusqu’à aujourd’hui, ligotée par des chaînes et derrière des barreaux qui diffèrent peu de ceux que j’ai connus en prison. La brigade de l’Irchad de Sousse a décidé de m’astreindre à un contrôle administratif rigoureux, en vertu d’un jugement que le tribunal n’avait pas prononcé, mais qu’elle aurait prononcé, elle !
J’ai dû émarger en moyenne trois fois par jour dans deux centres de la Sûreté, et ce, pendant cinq ans. Il m’est toujours interdit de quitter la ville de Sousse sans autorisation des services de la Sûreté et j’ai été privée de contact avec mes proches et les membres de la famille qui résident à l’extérieur de la ville. Je ne pouvais aller les voir que flanquée systématiquement d’une voiture de police et d’agents de la Sûreté. J’en suis arrivée à ne quitter la ville que pour rendre visite à mon mari en prison, j’étais tenue de me présenter lors de mon entrée et de ma sortie dans la ville au poste de la brigade de l’Irchad.
Autre exemple du harcèlement auquel je suis en butte et qui a eu des répercussions grave sur la santé physique et mentale de mon vieux père : son domicile, où j’habite, était fouillé, les lettres de mon mari emprisonné étaient saisies, sans compter les visites inopinées des agents de la Sûreté à n’importe quelle heure ; ils frappent à la porte à deux heures du matin et me font sortir. Je trouve alors une voiture banalisée avec à son bord trois ou quatre agents de la Sûreté en civil qui m’assaillent de questions sur ma famille ou mon mari. Durant l’hiver 1995 ils ont même frappé à la porte une première fois au début de la nuit et m’ont conseillé de ne pas m’endormir car ils allaient revenir... Effectivement ils sont revenus à minuit !
Leur dernière visite remonte au 21 juillet 2003 à 11 heures du soir.
Je n’arrêtais pas de demander : « Pourquoi ? » Et j’avais toujours droit à la même réponse, soit en gros : « Nous te connaissons, tu n’es pas en cause, c’est à cause de ton mari ! » Quelle loi ou quelle coutume punit deux fois, une première la personne et une seconde la famille ?
Mon mari est arrêté depuis le 6 avril 1991. Il purge une peine d’emprisonnement à perpétuité. Depuis treize ans il a été trimballé entre toutes les prisons du pays, de Bizerte à Gafsa ; il a subi toutes sortes de tortures physiques et psychiques. Il a été privé de ses droits élémentaires de prisonnier prévus par les législations, nationale ou internationale. Depuis son arrestation, il a passé la majeure partie du temps en isolement. En 1995, à Gafsa, il a passé six mois en isolement individuel complet, entrecoupé seulement par trois visites de sa famille. Cette situation s’est peu ou prou reproduite dans les autres prisons par lesquelles il est passé. Il est actuellement à la prison civile de Borj El Amri à Tunis dans un cachot individuel. Il lui est interdit de rencontrer les autres prisonniers y compris lors de la promenade. Cela l’a incité à faire une grève de la faim de cinquante jou rs pour protester contre l’isolement, la saisie de ses livres, de ses cahiers de mémoires, de ses lettres, la privation d’accès aux médias et un contrôle décuplé lors des visites. En dépit des promesses récurrentes de l’administration, il n’a rien obtenu, hormis une télévision. Nous attendons toujours le reste.
Un être humain qui passe treize ans dans un espace exigu, dépourvu d’hygiène, d’aération et d’ensoleillement souffre des répercussions de l’isolement, mais aussi de diverses pathologies, notamment les allergies dûes à l’humidité permanente. Il en a perdu l’odorat.
La condamnation par le tribunal n’est pas seulement privative de liberté ; elle prive aussi de la santé mentale et physique et conduit à un état synonyme de mort, mais de mort lente.
Ce qu’endure mon mari en prison et ce que nous subissons au dehors a poussé ma fille de treize ans à se demander si elle ne serait pas à son tour privée de sa liberté et enchaînée en tant que fille de parents indésirables pour les services de la Sûreté. Ses interrogations résument bien son vécu depuis sa naissance, une existence remplie de policiers, de gardiens de prison, de sombres équipes pour la visite, des fils de fer la séparant de son père qu’elle ne connaît pas, puisqu’elle est née cinq mois après son arrestation et qu’elle n’a eu droit qu’une seule fois à une visite directe...
Ses questions sont si tenaces : elle est privée de passeport. Nous en avons fait la demande en son nom au centre de la Sûreté de la cité Zouhour à Sousse le 23 janvier 2004 et nous ne l’avons toujours pas obtenu. J’ai envoyé un fax à la Présidence de la république le 14 avril 2004, fax dans lequel j’ai exposé ma situation en espérant une issue favorable.
J’avais envoyé un dossier au Comité supérieur des Droits de l’Homme et des Libertés fondamentales en 2003. On m’a répondu que le ministère de l’Intérieur n’avait rien à me reprocher, qu’il s’agissait de dépassements individuels des services de la Sûreté de Sousse, mais cette réponse n’a pas eu pour autant de traduction concrète officielle. J’ai envoyé un autre fax au Comité le 13 avril, mais à ce jour je n’ai eu de réponse de quiconque.
Ce que j’écris aujourd’hui est le résumé de treize années d’un calvaire qui dure toujours. Il y manque, à dessein ou par omission, certains détails. Je l’adresse à toute personne qui aura à cur que nous soit restitué ce qui nous a été spolié et que moi et ma famille ne soyons plus des citoyens de seconde, voire de troisième zone dans notre propre pays.
Monia Ibrahim
Epouse d’Abdelhamid Jelassi
Rue Boumedienne
Cité Zouhour
Sousse
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