Appel pour sauver la vie des emmurés... (traduction)
Appel pour sauver la vie des emmurés dans les mouroirs de la prison de Borj El Amri
Comité des avocats devant le tribunal militaire de Tunis, été 1992
Alors que cela fait plus de trente jours qu’ils ont commencé leur grève de la faim, de nombreux prisonniers de la prison de Borj El Amri affichent leur détermination à poursuivre leur mouvement pour protester contre les mauvais traitements et exiger leur libération.
Pour rappel, l’administration générale des prisons à Tunis a délibérément transféré à la fin du mois d’octobre 2003 Bouraoui Makhlouf, Habib Ellouz, Khaled Kawwach, Ridha Saïdi, Mokdad Arbaoui, Ali Harrabi, Mohammed Nejib Laouati, Choukri Bahria (Il a été transféré le 26 novembre à la prison de Messaadine où il poursuit sa grève de la faim), Abdelmajid Jelassi, Lotfi Snoussi, Abdallah Drissa de leurs lieux de détention (Prisons de Mahdia, El Hawareb, 9 avril, Messaadine) à la prison de Borj El Amri où ils ont été placés dans des cachots individuels qui ressemblent à des tombes : une pièce de deux mètres sur un mètre cinquante qui ne peut contenir qu’un lit, dépourvue de robinet et de toilettes, fermée de toutes parts, où le soleil ne donne jamais, qui n’est "éclairée" que par la lumière du couloir qui filtre par une fente dans la porte. Les enterrés vivants sont interdits de journaux, de livres, de télévision, de stylo de papier et de contact avec quiconque hormis leur geôlier.
Une tombe d’où le mort vivant n’est extrait que pour une promenade d’un quart d’heure, qui n’a droit à se laver que pendant quelques minutes une fois par semaine. Une tombe où il ne peut satisfaire ses besoins naturels qu’une fois par jour. Il ne peut s’approvisionner en eau dans une bouteille en plastique qu’au moment de la promenade ou au moment de se rendre aux toilettes. La détermination de l’administration pénitentaire à appliquer de telles méthodes de torture des prisonniers d’opinion, les islamistes plus précisément, et d’aggraver leurs conditions de détention, est animée par un objectif clair visant à les détruire physiquement et mentalement afin de s’en débarrasser.
Des dizaines d’entre eux sont déjà atteints de maladies malignes ou incurables (Cancer, hépatite, tuberculose, insuffisance rénale, asthme, diabète, hypertension) ou d’invalidité permanente.
Nombre d’autres ont décédé dans des circonstances effroyables (Mouldi Ben Amor, Ismaïl Khmira, Chedly Ben Hriz, Azzedine Ben Aïcha, Abdelkader Soueï, Sahnoun Jouhari, Abdelwahab Bousaa, Lakhdhar Sdiri, Mabrouk Zran, Habib Raddadi, Abdelmajid Ben Tahar). Et le prisonnier Lotfi Idoudi, ex-membre du bureau exécutif de l’UGTE, git entre la vie et la mort à l’hôpital de la Rabta depuis le25 octobre2003 .
A travers l’obstination de l’administration pénitentiaire et sa détermination à violer les lois en vigueur et les conventions internationales, transparaît l’évidence que dans notre pays que d’aucuns n’éprouvent aucune gêne à pratiquer des méthodes inédites de torture assassine, à transformer des condamnations à l’emprisonnement prononcées contre des Tunisiens en des condamnations à la mort lente et par étapes. Au vu et au su de tous, les prisons se sont transformées en cimetières où l’on inhume des vivants, où la satisfaction des besoins naturels est devenue un privilège exorbitant.
L’obstination des autorités responsables des prisonniers d’opinion à agir hors de tout cadre légal, à les chatier, eux et leurs familles, à répondre à leurs revendications par l’indifférence et un surcroît de harcèlement, en dépit des appels récurrents émanant de tous les secteurs de la société civile, de nombre d’ong de défense des droits de l’homme régionales ou internationales, de nombre de partenaires amis de la Tunisie, cette obstination nous place tous à l’intérieur comme à l’extérieur face à un défi dangereux, en ce que les pratiques primitives auxquelles font face les prisonniers d’opinion en Tunisie ne sont pas seulement une souillure infâmante sur le front des criminels, mais constituent aussi une offense à tout être humain doué de raison.
Toute hésitation ou atermoiement dans le combat contre l’obstination de l’administration tunisienne et sa volonté de trahir ses engagements et les conventions régionales ou internationales, ne peut être interprêtée que comme une caution à une politique erronée et une appréhension des questions des libertes et des droits de l’homme selon des critères variant en fonction de l’identité des bourreaux et des victimes. Cela pourrait engendrer un regain du sentiment d’oppression au sein de larges secteurs de la société et offrir un vivier à la haine et la rancune, bloquant toute évolution, menaçant l’unité du pays, sa sécurité et sa stabilité. Nous affrontons tous un défi dangereux causé par le péril imminent qui menace la vie des prisonniers des mouroirs de la prison de Borj El Amri en grève de la faim depuis trente et un jours qu’ils ont passés dans un isolement total, en l’absence de tout suivi sanitaire, alors qu’ils sont atteints de maladies chroniques exigeant un suivi continu, ce qui ne fera qu’aggraver et compliquer leur état.
Nous affrontons tous un défi qui nous impose d’agir avant qu’il ne soit trop tard, afin que nous n’ayons pas à regretter,-alors que tout regret sera vain-. Le droit à la vie est un droit fondamental, sacré et inaliénable. Y porter atteinte constitue la pire atteinte et le défendre est la priorité des priorités. La vie des détenus dans les mouroirs de la prison de Borj El Amri est en danger et la négligence de l’administration pénitentiaire a aggravé la situation. La seule riposte face à l’entêtement du pouvoir réside dans la détermination collective, le refus de ces pratiques et la lutte par tous les moyens légitimes pour y mettre un terme immédiatement.
Quant à nous, le comité des avocats devant le tribunal militaire de l’été1992 , nous enregistrons avec fierté la mobilisation de tous les défenseurs des droits de l’homme, des organisations et comités ad-hoc, des amis de la Tunisie en soutien à notre consoeur, Maître Radhia Nasraoui, aux avocats tunisiens, et aux militants . Nous rendons hommage à leur soutien et leur solidarité envers les prisonniers politiques, leurs familles et toutes les victimes de la répression dans notre pays. Nous réaffirmons notre confiance en ce que, face à la situation dangereuse des prisonniers politiques en général (dont beaucoup d’entre eux se sont vus imposer un isolement total depuis plus de douze ans, comme c’est le cas pour Hamadi Jebali, Zyad Daoulatli, Sadok Chourou, Ali Larayedh, Sahbi Atig, Ali Zouaghi, Mohammed Akrout, Hedi Ghali, etc.. et qui gisent entre la vie et la mort comme c’est le cas pour l’étudiant Lotfi Idoudi), et à celle des détenus des mouroirs de Borj El Amri en particulier, toutes ces organisations, comités et partis déploient la vigilance et la sollicitude requises.
Nous refusons catégoriquement toute atteinte au droit du citoyen à circuler, travailler et communiquer, indépendamment de son appartenance politique, son identité idéologique. Nous refusons de même toute atteinte au droit du citoyen à la vie et la menace réelle qui plane sur celle des détenus en isolement à la prison de Borj El Amri.
Nous lançons un appel à l’intérieur et à l’extérieur à toutes les associations, organisations, comité nationaux et internationaux de défense des droits de l’homme, de lutte contre la torture et la détention arbitraire. Nous lançons un appel à toutes les militantes et les militants sincères, aux nobles syndicalistes, et à tous les citoyens libres, à sauver la vie des détenus des mouroirs de la prison de Borj El Amri en grève de la faim depuis la fin du mois d’octobre2003 , après qu’ils aient été privés de leurs droits élémentaires, comme celui de satisfaire leurs besoins naturels.
Sauvez la vie de Bouraoui Makhlouf, Habib Ellouz, Khaled Kawwach, Ridha Saïdi, Mokdad Arbaoui, Ali Harrabi, Mohammed Nejib Laouati, Choukri Bahria, Abdelhamid Jelassi, Lotfi Snoussi, Abdallah Drissa, avant qu’ils ne rejoignent la série des victimes de la torture et de la négligence délibérée dans les prisons de Tunisie, le regretté militant Sohnon Jouhari, ex-membre du comité directeur de la Ligue Tunisienne pour la Défense des Droits de l’Homme, et ses compagnons Mouldi Ben Amor, Ismaïl Khemira, Abdelwahab Bousaa, Habib Raddadi, etc...
Pour le comité,
Me Noureddine Behiri, avocat.
(Traduction ni revue, ni corrigée par les auteurs de la version en arabe, LT)