"Dis au monde entier...."
Adel Rahali, détenu d’opinion depuis un an en Tunisie, a été condamné le 5 mars dernier à dix années d’emprisonnement et à dix années de contrôle administratif en vertu de la nouvelle loi relative au soutien des efforts internationaux de lutte contre le terrorisme et à la répression du blanchiment d’argent, promulguée avec cynisme le 10 décembre 2003, date commémorative de la déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen. Il est l’une des premières victimes de cette nouvelle loi et a fait appel de son jugement.
De la prison du 9 avril, où il est emprisonné loin des siens, et en premier lieu de Mervat, son épouse de nationalité jordanienne qui vit à Amman, il a envoyé un appel qui fait écho au vibrant appel lancé récemment par Hamadi Jebali : "Dis au monde entier de nous faire sortir de cette tombe"
Luiza Toscane.
Adel Ben Mohammad Ben Al-Taher Al-Rahali No. : 3997 Prison Address : Prison civile de Tunis Boulevard du 9 April, Tunis, Tunisie
Prison du 9 avril, Tunis
Le 14 avril 2004, j’ai été renvoyé de la République d’Irlande en Tunisie, et mon épouse, Mervat Yaghi, a été reconduite en Jordanie. Cela faisait suite à mon arrestation le 10 décembre 2003, pour infraction aux lois sur l’immigration et séjour irrégulier, et à une détention de quatre mois.
Le 14 avril, donc, à mon arrivée, j’ai été arrêté à l’aéroport de Tunis-Carthage par des agents de la Sûreté de l’Etat, et j’ai passé quatre jours au ministère de l’Intérieur où j’ai dégusté les pires sortes de torture physique et morale. Le but était de m’arracher des aveux inacceptables basés sur des rapports erronés à mon sujet.
Lors de mon premier interrogatoire, j’ai dû avouer que j’étais bien la personne recherchée, surnommée Abou Rahil. Lorsqu’il s’est avéré que ce n’était pas le cas, et, partant, que les rapports et informations en leur possession étaient erronés, ils ont inventé d’autres accusations très graves, à savoir mes liens avec des symboles de l’opposition tunisienne à l’étranger, notamment Seyyid Ferjani, du mouvement de la Nahdha, et Mohammed Ali Harrath, du Front Islamique Tunisien (ils résident en toute liberté en Grande-Bretagne), et d’autres personnes résidant en Europe où elles ont obtenu l’asile politique.
J’ai été accusé d’appartenir à une organisation terroriste en dehors de la Tunisie, utilisant le terrorisme pour réaliser ses desseins et d’utiliser un pseudonyme pour faire l’apologie de cette organisation.
Le 5 mars 2005, mon procès s’est déroulé à Tunis, sous la présidence du juge Ben Hamidane, de la quatrième chambre, et en vertu de la nouvelle loi anti terroriste, promulguée le 10 décembre 2003. Cette loi est redoutable et effroyable. Le procès a duré cinq heures, en présence des avocats : maîtres Samir Ben Amor, Semir Dilou, Noureddine Behiri et Farida Labidi, qui n’ont ménagé aucun effort pour prévenir le juge contre ce procès inéquitable. Car on me jugeait en vertu d’une loi extraordinaire devant un tribunal ordinaire, ce qui est inconstitutionnel. J’aurais dû être jugé devant un tribunal d’exception, qui a été abrogé depuis belle lurette. Ce procès était donc entâché de nullité. Par ailleurs, j’étais jugé en vertu d’une loi promulguée le 10 décembre 2003, or, à l’époque, j’étais arrêté et emprisonné en Irlande. Comment a-t-on pu appliquer cette loi, sinon de façon rétroactive, et juger pour des faits commis avant sa promulgation ? C’est illégal et inconstitutionnel et cela constitue un précédent dans l’histoire de la justice tunisienne. C’est un indice de la transgression des lois et des libertés individuelles. Ensuite, je n’ai rien commis qui puisse nuire à mon pays, que ce soit avant la date de la promulgation de cette loi, ni même après. Je ne suis qu’un émigré à la recherche d’un lieu qui me donne les moyens de vivre, à l’instar de tous les émigrés.
Je n’ai rien à voir avec X ou Y et je n’y entends pas grand chose en politique. Ces accusations ont été montées pour m’impliquer dans un labyrinthe dont j’ignore tout. Si j’avais commis quoi que ce soit, l’Irlande ne m’aurait pas livré et m’aurait jugé. Je suis innocent et injustement victime de cette nouvelle loi, et de ces rapports et renseignements erronés. J’en paye le prix fort : ma liberté.
Qui suis-je pour être lié aux symboles de l’opposition et que n’ont-ils été jugé en mes lieux et place ?
Qu’a-t-on à me reprocher et qu’ai-je commis contre mon pays pour être condamné pour terrorisme et considéré comme un terroriste ?
Quel crime ai-je commis pour qu’on porte contre moi des accusations dignes du procès d’un leader d’une organisation importante et dangereuse ?
Où est l’équité, où sont les droits de l’homme, où est la liberté, où est la justice rendue par les magistrats ?
Je suis innocent de toutes ces accusations dénuées du moindre fondement. Je n’étais qu’un simple émigré. Lorsque j’ai quitté mon pays, je n’avais que quatorze ans. Je suis parti rejoindre mon père, puis j’ai étudié et j’ai travaillé. Lorsque je suis devenu un homme, ma récompense a été la prison, ainsi que l’avenir et l’existence totalement brisés !
Je me demande bien quel crime j’ai commis envers mon pays. Est-ce pour avoir rencontré fortuitement une personne ici ou là, avec laquelle je n’ai pas de rapport, qu’on m’accuse d’être avec elle.
Quelle est cette dangereuse organisation à laquelle j’adhérerais ? Et qu’ai-je fait ? Sachant que même la Nahdha et le FIT ne sont pas considérés comme des mouvements terroristes et que leurs membres jouissent d’une totale liberté en Europe. S’il s’agissait de terroristes, ils y auraient été jugés et livrés à la Tunisie. Cela montre bien la fausseté et la nullité des accusations à mon encontre. Je ne suis que la victime de cette nouvelle loi. Et, je le répète, je n’ai de lien avec aucune personne ou organisation. Je n’ai fait qu’une chose, chercher à travailler et à assumer mes responsabilités et à subvenir aux besoins de ma famille.
J’étais d’accord pour revenir dans mon pays. J’aurais pu ne pas y revenir, mais je n’y avais pas d’antécédents, et mon casier y est vierge. Et me voilà puni de la pire manière qui soit pour des actes que je n’ai pas commis, et jugé par un tribunal illégitime et inconstitutionnel.
Où sont la justice et la probité de la magistrature ?
Peut-on parler de justice quand je suis condamné à cinq ans d’emprisonnement pour adhésion à une organisation terroriste sans la moindre preuve et en vertu d’une loi inconstitutionnelle et sans que j’ai jamais commis quoi que ce soit contre mon pays, à l’étranger ou à l’intérieur ?
Peut-on parler de justice quand je suis condamné à cinq ans d’emprisonnement pour un surnom porté à la demande de ma femme, qui est jordanienne et c’est une habitude chez eux, et une obligation incontournable ?
Peut-on parler de justice quand on m’accuse d’avoir utilisé ce pseudonyme pour désigner l’organisation présumée ? Est-ce qu’il ne s’agit pas là d’une injustice caractérisée et d’une violation de la liberté individuelle ?
Qu’ai-je fait pour être condamné pour ce surnom ? Quelles coutumes ou lois condamnent pour un surnom ? Et on en prend pour cinq ans ?
Et supposons même que j’ai utilisé ce nom d’emprunt : est-ce que je mérite un verdict aussi sévère ?
Où sont les droits de l’homme pour que je sois privé de ma femme et de ma mère malade pendant toutes ces années ?
Pourquoi suis-je condamné pour d’autres personnes ? Toutes ces accusations sont forgées de toutes pièces, nulles et sans fondements. Je suis la victime de rapports erronés et d’une loi effroyable qui ne pardonne pas.
Je crie au monde et j’en appelle à toutes les consciences vives, à tous les responsables en Tunisie : qu’on me libère et qu’on me restitue ma liberté perdue depuis une année ! Vais-je trouver des oreilles attentives ?
Je lance un appel à toutes les organisations internationales. Qu’elles s’informent de ce qui m’est arrivé et de mon affaire !
J’en appelle à tous ceux qui veillent sur les droits de l’homme, son droit à une vie digne, libre et protégée de toute oppression : informez-vous sur cette affaire !
J’en appelle au gouvernement irlandais pour qu’il répare son erreur qui a consisté à transmettre des rapports erronés à mon sujet.
J’en appelle aux médias arabes et internationaux pour qu’ils relatent mon affaire. Je veux que le monde soit au fait et qu’il en soit le témoin.
Suis-je un terroriste ou un opprimé innocent et une victime de ces lois qui n’ont aucune considération pour la liberté et la dignité de l’être humain ?
J’appelle et je lance un cri pour qu’on me libère et qu’on me restitue mes droits à la vie et à la liberté.
Adel Rahali
Prison du 9 avril
Tunis
(traduction, Luiza Toscane)
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