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Source : El Maoukef n°321 du 15 juillet 2005
mercredi 20 juillet 2005, par Luiza Toscane
Avant de se lancer dans une grève de la faim hebdomadaire, l’ex prisonnier politique Salaheddine Aloui avait télégraphié au Président de la République pour l’informer de sa situation sociale et du contrôle administratif qui lui avait été imposé pour seize années, consécutif à ses quatorze années d’emprisonnement. Le contenu du télégramme était, grosso modo, le SOS d’un homme ayant passé la moitié de son existence dans le combat syndical, un quart de cette existence en prison, et qui allait passer le quart qui lui restait sous contrôle administratif. La phrase disait : « je vous prie d’intervenir avant que la faim ne nous anéantisse ». Lorsque je suis tombé sur cette formulation effarante, j’y ai vu de prime abord une outrance de politicien voulant exploiter sa situation à des fins personnelles. Mais lorsque l’homme a commencé sa grève de la faim et que des militants des droits de l’homme lui ont rendu visite, les ressorts de sa tragédie sont apparus au grand jour.
Salaheddine Aloui a été emprisonné au début des années quatre vingt dix. Il était alors un éminent responsable syndical, à l’Union Régionale du Travail de Jendouba. Il laissait derrière lui une femme et cinq filles, sans famille ni soutien matériel. Vous pouvez vous représenter ce qu’une telle famille, dont le seul soutien est emprisonné, a enduré de privations et de souffrances pendant quatorze ans. Lorsque notre homme est sorti de prison, il a tenté de trouver un emploi, pour consoler sa femme et ses filles de leurs longues années de privations. Mais tous ses efforts furent vains, car condamné à une peine de seize ans de contrôle administratif, il était astreint à pointer quotidiennement au poste de police. Et tous les employeurs, fussent-ils compatissants, craignirent pour eux-mêmes de l’embaucher en raison de son passé politique et syndical, qui passe pour les services sécuritaires et la société pour un crime que le temps ne gomme pas.
Leur situation se dégrada de façon inimaginable, tant et si bien que la famille se trouvait contrainte de jeûner une journée entière, faute de nourriture. L’épouse de monsieur Aloui, Jannet Boughattas, ne mange qu’une fois par vingt quatre heures, pour nourrir ses filles. Pendant ces quatorze années, cette femme laborieuse s’est échinée à travailler pour ne pas sombrer dans l’indigence, mais sa santé ne lui en permettait pas davantage.
Maître Fadhel Rabah Kharaïfi, avocat défenseur des droits de l’homme, a rapporté dans son témoignage l’état de la maison où vit la famille Aloui. Le moins qu’on puisse en dire : dramatique, un véritable crève-cur. La maison en ruines qui a été inspectée par l’assistant social de Bousalem n’offre pas le minimum vital, mais : des fenêtres ouvertes et cassées par lesquelles se faufilent les chats la nuit, et le soleil et le vent la journée, une cuisine sans arrivée d’eau, des ustensiles en aluminium qui en ont vu de toutes les couleurs, une moitié de table. Quant aux verres et aux assiettes, ils se comptent sur les doigts d’une seule main et chaque fois que l’un d’eux est cassé, il a droit à un enterrement, aux dires de monsieur Aloui lui-même. Du côté des chambres à coucher : l’une est dotée d’un vieux lit posé sur des briques et le lit des enfants ressemble aux planches d’une porte... Une maison dénuée du nécessaire, alors ne parlons pas des accessoires de type réfrigérateur, télévision ou meubles.
L’assistant social envoyé par les autorités régionales prit connaissance de la situation réelle de cette famille sinistrée à l’origine de la grève de la faim de monsieur Aloui. Il proposa à la famille des aides matérielles pouvant être prodiguées par la caisse du 26/26, ce que refusèrent monsieur Aloui, son épouse et ses filles, qui lui répondirent, et à travers lui, aux autorités : Je veux un travail qui me confère la dignité que je mérite en tant qu’être humain, à moi et à ma famille. Le mieux serait que je retrouve mon ancien emploi. Et je demande la levée de ce long et fastidieux contrôle administratif. Ce que j’ai passé entre les murs de la prison est bien suffisant.
Salaheddine Aloui n’a goûté que l’amertume de ses cinquante quatre ans. Il serait injuste que sa famille soit sanctionnée collectivement, assiégée et que les vivres lui soient coupées, parce que son soutien a eu un jour maille à partir avec les autorités.
Mohammed Fourati
Source : El Maoukef n°321 du 15 juillet 2005 (traduction : Luiza Toscane et decepticus) |