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Ahmed Chahid Oukacha, le 05 - 09 - 2004
Le 13 août 2004, moi, Ahmed Chahid et mon codétenu Ahmed Chaïb, incarcérés au complexe pénitencier Oukacha de Casablanca, aurons passé 21 ans derrière les barreaux, pour devenir les plus anciens prisonniers politiques du monde arabe et de l’Afrique, entamant la 22ème année de souffrances. La nuit du 13.09.1983, j’ai été arrêté à Mohammedia, alors que, exerçant mon juste droit d’expression, je participais avec d’autres jeunes du groupe 71, à la distribution de tracts exprimant notre opinion critique à l’égard du pouvoir, concernant la question palestinienne, la relation avec Israël, et aussi en mémoire des victimes des évènements de 1981 à Casablanca. Depuis le début des années 80, la situation économique et politique s’est fortement dégradée affectant l’opposition, partis et syndicats : enlèvements, emprisonnements, falsification des élections... Au centre de détention secret et illégal de Derb Moulay Cherif à Casablanca commencent nos tortures et souffrances qui durent 6 mois, yeux bandés, mains menottées. Ma femme a de même été enlevée et maltraitée dans cette même prison pendant quelques jours... En date du 13.02.84 on nous fait quitter la prison secrète, encadrés par nos tortionnaires, pour nous amener chez le procureur et le juge d’instruction, au tribunal de 2ème instance de Casablanca. Nous sommes accusés de complot contre l’État et d’autres accusations montées de toute pièce, sans la présence d’avocats. Le groupe 71 (71 personnes) a été conduit à la « prison cimetière » de Ghbila, à Casablanca, pour trouver les mêmes tortures, les mêmes souffrances, la même garde à vue. Les débats des procès marathoniens étaient illégaux, toutes les requêtes ont été rejetées, et le rapport de la police judiciaire, réalisé sous la pression et la torture, a été adopté intégralement. Le tribunal approuva l’emprisonnement illégal durant la garde à vue, entérina la validité des débats et acheva le « procès comédie » le soir du 31.07.84 par la promulgation de sentences très sévères : avec 14 compagnons nous écopions de la peine capitale. Le 01.08.84 nous sommes transférés à la prison centrale de Kenitra, au quartier B, dit « quartier de la mort », où manque toute condition de survie : milieu inhumain, hostile, gardiens sadiques, aucun droit de visite, de promenade, d’hygiène, d’alimentation saine... Refusant cette situation pénitentiaire misérable, nous nous engageons dans la lutte contre l’oppression et l’exclusion qui ont touché même nos familles. La plus dangereuse a été la grève de la faim illimitée en septembre 84 qui a conduit à la mort de plusieurs personnes de différents groupes, par négligence et manque d’assistance médicale, ce qui a provoqué chez les survivants, après 56 jours, des ulcères gastriques, de l’insuffisance rénale, des rhumatisme et de l’asthme : j’en souffre toujours ! Je ne saurais jamais exprimer les souffrances de ma famille, mère, femme et enfants, pendant ces périodes de lutte pour de si simples choses liées à la vie normale. Viendra ensuite l’infernale période nous excluant successivement des grâces royales de 94, 98 et 2004 , même si toutes les organisations des droits de l’homme nationales et internationales ont réclamé, maintes fois, notre libération, et que mon cas faisait l’objet de dossiers présentés au Conseil Constitutionnel des Droits de l’Homme. Dans le cadre des principes du nouveau système politique aspirant à la modernité, la démocratie et la réconciliation avec le passé de plomb, en me référant aux conditions admises pour les grâces accordées précédemment sans prise en compte d’aucun critère de sélection, je me demande quand finira cette série d’exclusions sans aucune raison, prolongeant mes souffrances et celles de ma famille. Il a été prouvé que mon affaire d’origine ne fait mention d’aucune tendance à l’agressivité, et que ma tentative d’évasion est le résultat du désespoir dû au premier verdict (peine capitale) Actuellement, mon dossier est entre les mains de la Commission d’Équité et Réconciliation qui, je l’espère, mettra fin à notre exclusion. Les conditions politiques n’ont-elles pas changé par rapport aux années 80 ? Les nouvelles démocraties ne doivent-elles pas tourner la page pour réécrire l’histoire ?
FMVJ - France 23 - 09 - 2004 |