|
Au début des années 90, le régime tunisien avait réussi à désolidariser une partie de l’opposition des victimes de sa campagne de répression au nom de la préservation des acquis modernistes et républicains du pays. L’équation était simple mais aux conséquences tragiques : « vous êtes avec moi sinon contre moi ! » Assuré sinon de la complaisance, du moins du silence d’une bonne majorité de la société civile tunisienne, le régime tunisien s’était lancé dans un feuilleton de répression sans précédent d’une organisation politique accusée de vouloir prendre le pouvoir par la force. Quelques années plus tard, tout le monde s’est rendu compte que « les méchants » d’hier n’étaient en réalité que les premières victimes d’une stratégie de bannissement de toute voix discordante. Tour à tour, les différentes composantes de la société civile ont fait les frais de la politique du chaos. Les alliés d’hier sont devenus les ennemis du jour et certains défenseurs du régime sont devenus ses détracteurs. Il est vrai que la dictature excelle souvent dans l’art de faire le vide et semer l’inimité autour d’elle. La société civile a fini par comprendre que dans le combat contre l’arbitraire, il vaut mieux être solidaire que solitaire. Les clivages politiques et idéologiques se sont peu à peu estompés laissant la place à des entités hétéroclites homogénéisées par l’indispensable lutte contre la dictature. Depuis le milieu des années 90, la société civile s’est revigorée grâce surtout à l’esprit de solidarité qui animait ses différentes composantes. Les agressions du régime se faisaient de plus en plus discrètes parce que de plus en plus contestées. Solidaires dans la souffrance, unanimes dans la contestation, résolus dans le combat, les combattants de la liberté de tout bord ont réussi à faire reculer la dictature et par conséquent à se prémunir contre ses agissements. Malheureusement et depuis quelques mois, un sentiment de morosité s’est emparé de l’opposition tunisienne et cette solidarité qui la caractérisait s’est peu à peu essoufflée. L’intrusion dans l’espace militant de forces préférant les chapelles aux espaces communs, les clivages idéologiques aux impératifs politiques a vite fait de renvoyer cette opposition à ses vieux démons : mourir sous une dictature réelle que de vivre sous une « dictature virtuelle ». Aujourd’hui, la récréation passionnelle a duré plus que prévu, la solidarité doit reprendre sa place majestueuse au sein de l’action militante car son absence se fait de plus en plus ressentir. Individus et organisations en pâtissent. En ces temps difficiles, il faut appeler à reconstruire la solidarité militante pour prévenir des dangers futurs, mais surtout pour soutenir des urgences, il y a quelque temps, on n’aurait jamais pensé qu’elles seraient aussi tragiquement abandonnées : - La maladie de Salah karkar traitée dans l’indifférence totale alors qu’elle découle entre autres d’un mépris inqualifiable des droits humains ; - Le sort d’un demandeur d’asile tunisien (Ahmed Ourghemmi) menacé d’extradition et de connaître lui aussi le sort de Tarek Belkhirat ; - La triste et inacceptable situation du journaliste Abdallah Zouari abandonné à son sort et livré à la haine et l’arbitraire d’un régime sans foi ni loi ; - Le procès intenté à un parti politique de l’opposition crédible (FDTL) en guise de représailles à ses positions dignes et courageuses... Reconstruisons cette solidarité et nous retrouverons le goût du combat.
Chokri Hamrouni, responsable de la coordination au CPR Paris, le 03 février 2005 |