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13-08-2004
Chokri Hamrouni - « Femme » ou femmes ?

Comme à chaque année, la Tunisie célèbre le 13 août la fête nationale de la femme tunisienne.

Bien que des acquis réels soient réalisées dans le processus d’émancipation des femmes tunisiennes, en matière d’accès à l’éducation et au travail ou encore d’évolution du statut juridique, la situation des femmes tunisiennes, resituée dans un contexte national de fermeture politique et de désenchantement social, souffre de carences évidentes.

Et ce n’est pas le féminisme de façade et les festivités de camouflage qui pourraient travestir cette réalité. Les Tunisiens ne sont pas dupes, ils se sont accoutumés à des fêtes qui riment à leurs yeux avec usurpation et cache-misère. Fêter la République, quand elle ne l’est pas...Fêter le travail quand le chômage est galopant...Célébrer la journée mondiale de la liberté de la presse (2 mai) lorsque celle-ci est censure et désinformation...Commémorer la naissance du prophète (psl) au moment où la liberté religieuse fait cruellement défaut...

Célébrer la journée de la femme revient aussi à masquer l’énorme fossé qui sépare un discours dithyrambique de « la femme tunisienne émancipée » d’une réalité frustrante pour les deux sexes mais pire lorsqu’elle se conjugue au féminin.

Tout d’abord, je ne peux m’empêcher de faire une remarque sur la forme qui en dit long sur le contenu. Je préfère que l’on parle expressément des femmes tunisiennes et non pas de la « Femme tunisienne », car il serait tristement réducteur de concevoir un modèle de femme unique- comme à l’ancienne- applicable à toutes et partout. Toutes les femmes n’ont pas eu la même éducation, elles n’ont pas les mêmes ambitions et ne se ressemblent guère dans leurs trajectoires personnelles. L’indispensable libération ne peut se faire sans la garantie du droit inévitable à la différence. Faut-il les affranchir d’un modèle dit traditionnel pour leur en imposer un autre pompeusement appelé « moderniste » ? Féministes et misogynes (souvent misonéistes) reprennent pareillement les schémas archaïques de tutelle et d’asservissement lorsqu’ils tentent de réduire « femmes » à « Femme » et lorsqu’ils prétendent en détenir la vérité.

Ensuite, l’une des variables les plus signifiantes pour mesurer le degré d’émancipation des femmes est l’accès à la citoyenneté et la participation active à la vie publique.

De ce côté, on est loin du compte. Dans une société en pleine décrépitude, les hommes et encore moins les femmes ne peuvent aspirer à la majorité et à l’autogestion de leurs affaires. Dépossédés de leur indépendance d’esprit et d’action, ils sont mis sous protectorat présidentiel.

Quand une société perd ses repères et se laisse glisser dans la décadence, c’est toujours les catégories les plus vulnérables qui en premier lieu en payent le prix. En Tunisie, c’est le cas des jeunes, des femmes, des couches défavorisées...

Malheureusement, les acquis des femmes tunisiennes ne sont pas encore solides pour espérer contrecarrer les effets ravageurs et les dommages collatéraux (lorsqu’ils ne sont pas voulus) de toute dictature, la nôtre en particulier.

Il y a un autre élément qui peut nous renseigner sur la réelle conception qu’ont les représentants du régime tunisien de la femme.

En effet, les punitions collectives dont souffrent essentiellement nombre de femmes tunisiennes, trahissent une inclination machiste selon laquelle la femme n’existe qu’à travers son mari, son père ou son frère. Aucune identité propre ne lui est reconnue. Lorsque son homme se voit accusé d’un délit ou d’un crime, une femme est punie au même titre que lui ! Car tout simplement, elle est selon ses bourreaux une partie de lui !

Pire encore, la femme est relégué au rang d’objet désir servant de test à la virilité masculine lorsque des attouchements et des viols lui sont infligés afin de faire taire, renoncer ou extorquer des aveux de son homme.

A l’occasion de la journée du 13 août, il faut adresser un message de respect et de reconnaissance à toutes ces femmes oubliées, qui souffrent anonymement, et continuent de porter le lourd fardeau d’une responsabilité conjugale et familiale sans commune mesure avec les moyens rudimentaires dont elles disposent. Ces femmes martyres, sans oublier celles qui militent au péril de leur sécurité et de leur vie pour une Tunisie meilleure, sont des modèles de femmes courageuses, responsables et incontestablement émancipées. Ce sont elles qui donnent encore un sens au 13 août. Pour elles, je dédie ce texte !

Paris, le 13 août 2004
Chokri Hamrouni.

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