A deux mois du démantèlement des quotas d’importation dans le secteur textile
Une économie sur le pied de guerre
Monastir : de notre envoyée spéciale Arielle Thedrel
Le sit-in de Leïla et des quelque 270 ouvriers de l’usine Hotrifa à Moknine, tout près de Monastir, n’aura servi à rien. Délocalisée au début de l’année en Turquie, l’entreprise a fermé définitivement ses portes. « Pendant 54 jours, raconte Leïla, nous avons occupé les locaux. A la fin, la police nous a véritablement assiégé. Plus personne ne pouvait entrer en contact avec nous. » Monji Ben Salah, représentant local de l’UGTT (Union générale du Travail, centrale syndicale unique), est alors convoqué à Tunis. « Le secrétaire général de l’UGTT m’a fait comprendre que soit je mettais fin au mouvement de protestation, soit j’étais viré. » Il n’existe pas d’allocations chômage en Tunisie. Les ouvriers d’Hotrifa ont dû se contenter d’environ 900 euros d’indemnités versées par la Caisse nationale de Sécurité sociale.
L’industrie textile fait vivre plus de 000 40 Tunisiens dans le seul district de Monastir, soit quelque 900 petites et moyennes entreprises. La presse n’a pas écrit une ligne sur l’occupation de l’usine Hotrifa. Pas plus qu’elle ne parle des autres conflits sociaux qui éclatent ici ou là en Tunisie. Monji Ben Salah n’a pas oublié pourtant la grève de la faim menée pendant 27 jours par une douzaine d’ouvriers de l’usine Icab à Moknine en novembre 2002 ou celle des 21 employés de l’entreprise Sotapex à Sousse en juillet 2003 suivie, en avril dernier, par l’occupation pendant un mois des locaux de l’UGTT. Selon Monji Ben Salah, des grèves auraient également éclaté à Ben Arous, près de Tunis, à Sfax, à Mahdia...
Ce mouvement de protestation sociale demeurant un sujet tabou, nul ne peut mesurer son ampleur. Selon Néjib Chebbi, chef du Parti démocratique progressiste (opposition légale mais non représentée au Parlement), « ce n’est pas encore un phénomène massif, mais ce sont des signaux qui indiquent une tendance ». Inféodée au régime, l’UGTT se garde bien d’intervenir dans ces grèves spontanées que des syndicalistes de base, des représentants de la Ligue des droits de l’homme ou d’Attac-Tunisie tentent difficilement d’encadrer. Le mouvement, qui effraie les autorités, demeure embryonnaire et peu structuré.
Abderrahmane Hedhili, enseignant et membre de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme, milite ainsi depuis un an - sous étroite surveillance policière - pour créer un « Forum social » susceptible de défendre les droits des petits salariés de l’industrie manufacturière, la colonne vertébrale de l’économie tunisienne. Le secteur du textile, qui représente50 % des exportations et 000 250 emplois, en est la clé de voûte, mais aussi, à deux mois du démantèlement de l’Accord multifibres, le point le plus vulnérable. La Tunisie, comme la trentaine d’autres pays exportateurs de textiles et de vêtements, se prépare à une « révolution » qui pourrait avoir des effets sociaux dramatiques.
L’élimination du système des quotas d’importation qui avait jusqu’ici permis de protéger de nombreux pays pauvres contre la concurrence sauvage des grands pays exportateurs, notamment de la Chine, va bouleverser la filière textile à l’échelle mondiale. La Tunisie, quatrième fournisseur de l’Union européenne, fait partie des dix pays les plus menacés par le rouleau compresseur chinois. Et malgré un programme de modernisation engagée depuis sept ans avec l’aide de l’Union européenne, l’industrie du textile manifeste déjà des signes d’essoufflement. Selon la Banque centrale de Tunisie, après une période de croissance soutenue de 1997 à2001 , ce secteur est entré dans une période de quasi-stagnation.
Pour Néjib Chebbi, « la stratégie de développement du gouvernement qui misait sur des secteurs employant une main-d’oeuvre non qualifiée et bon marché est désormais battu en brèche par la mondialisation. La Tunisie ne compte aujourd’hui aucun avantage comparatif décisif dans la compétitivité internationale ». Mustapha Ben Jaafar, leader du Front démocratique pour le travail et les libertés, est tout aussi pessimiste : « Tout le monde s’attend à ce qu’un tiers du secteur textile mette la clé sous la porte. »
Une perspective d’autant plus inquiétante que, malgré un taux de croissance moyen de5 %, le gouvernement ne parvient pas à résorber un taux de chômage élevé (16% de la population active) et que la couverture sociale se limite à des primes déterminées au coup par coup. Qui plus est, ce chômage frappe les populations jeunes et instruites : 68% des demandeurs d’emploi ont moins de 30 ans et les deux tiers d’entre eux ont un diplôme secondaire ou supérieur.
Bien que la presse fasse l’impasse sur les risques sociaux de la suppression de l’accord multifibres, le malaise des responsables tunisiens est perceptible. « La croissance économique est l’un des piliers du régime, explique Nejib Chebbi. Or, elle est en train de s’effriter. » Début septembre, comme prévu, la Commission administrative de l’UGTT a apporté son soutien à la candidature du président Ben Ali, mais pour la première fois, 8 des 64 membres ont voté contre et cinq autres se sont abstenus. Ce mouvement frémissant de contestation toucherait près d’un tiers des militants de base, exaspérés par le désistement de leur hiérarchie.
A deux mois de l’expiration de l’accord multifibres, le combat s’annonce rude. « Les Tunisiens, reconnaît un observateur occidental, ont pris un peu tardivement conscience de l’ampleur du risque. » Mondher Zenaidi, le dynamique ministre du Commerce, se veut rassurant : « C’est un défi, mais il y a des solutions. Il nous faudra trouver des marchés niches, passer de la sous-traitance à des activités de cotraitance, développer des secteurs à forte valeur ajoutée. La Tunisie a prouvé maintes fois qu’elle savait s’adapter. »
Pour amortir le choc de l’après-2005, l’aide de l’Union européenne sera prépondérante. Le 28 septembre dernier, une conférence sur l’avenir du textile a réuni à Tunis, en présence du commissaire européen Pascal Lamy, les ministres du Commerce des pays de l’espace euro-méditerranéen. La France a appuyé la création d’un mécanisme de surveillance des importations asiatiques, mais elle a aussi pointé du doigt les facteurs qui pèsent sur la productivité, inférieure de 30 à 40% aux normes européennes.
(Source : Le Figaro du 22 octobre 2004 ) |