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Le débat, cette joute verbale intelligente et constructive, a fait naufrage dans notre pays, avec bien d’autres valeurs et habitudes civilisées, dès l’avènement de la dictature. Et pour cause, cette dernière a introduit et généralisé la falsification des concepts, la confusion des idées, la prostitution des mots, sans parler de la vulgarité, de la bêtise et de la violence comme toile de fond. Tout cela a sapé les fondements même de la communication sociale. Certains se sont réfugiés dans le mutisme, ou se sont enfermés dans la langue de bois (y compris la démocratique). D’aucuns se sont essayé à cet art ô combien difficile .Mais ’ Infectés ’ par l’esprit de la dictature, ils nous ont donné ces disputes lamentables tant par le ton que par le contenu (et je ne parle pas de la langue) qu’on a vu sur certains forums.
Or il faut impérativement réhabiliter le débat, car il est partie constitutive de la démocratie.
Un vrai débat implique trois choses : le respect mutuel entre protagonistes expérimentés ,l’acceptation de la différence naturelle et de l’irrémédiable singularité du partenaire , enfin et surtout la volonté d’échanger avec lui des idées sur des vrais enjeux , en vue de les rendre plus intelligibles et de les rapprocher si possible .
Ces trois conditions étant réunies dans le cas d’espèce, c’est un plaisir pour moi- en ma qualité de l’un des signataires de l’appel de la résistance démocratique - de répondre au juge Yahyaoui, qui a publié sur tunisnews un point de vue expliquant son refus de s’y associer.
Le juge Yahyaoui fait deux types de critiques à notre appel. Le premier est d’ordre procédural. L’initiative aurait rompu avec des proches qui auraient dû être gagnés et non laissés sur le bord de la route. De plus elle aurait introduit, sans crier gare, un nouveau concept (la résistance démocratique) n’ayant fait l’objet d’aucun débat approfondi au sein de la mouvance démocratique.
Je ne reviendrai pas ici sur les tentatives infructueuses pour constituer contre la dictature un front démocratique, pour lequel mes amis et moi-même, nous nous sommes dépensés sans compter. Ce serait long , fastidieux et surtout décourageant. Par contre, il faut rappeler à quelle condition ce front aurait et pourrait encore voire le jour : S’organiser autour du seul dénominateur commun qui est la réclamation platonique des libertés publiques et privées. Un tel front ne serait en fait qu’un super mouvement des droits de l’homme. Le pays a besoin maintenant de plus et d’autre chose. Or dés qu’il s’agit de vraies questions politiques comme la place des islamistes, les problèmes économiques et sociaux et surtout la stratégie face à la dictature, les points de vues deviennent irréconciliables. L’attitude de certains face aux pseudo- élections par lesquelles le dictateur veut faire entériner son ****** constitutionnel de 2002, n’a été que la goutte qui a fait déborder le vase.
Faut-il, au nom d’une unité de façade, se laisser bloquer par l’attentisme des uns ou se fourvoyer par les mauvais calculs des autres ? Faut-il s’entêter à se mentir et à mentir aux Tunisiens , ou bien accepter et révéler qu’il y a , qu’il y aura toujours, deux stratégies au sein du mouvement démocratique ? Mes amis et moi-même avons fait le choix de la clarté et nous ne reviendrons plus là-dessus.
Pour ce qui est de l’introduction de ce concept ’ nouveau ’ de résistance, je renvoie le juge aux idées que je défends depuis des années dans mes livres et articles , répétant l’évidence à savoir que l’opposition n’a de sens que dans un régime démocratique. Le temps, ce grand allié , ne cesse de monter chaque jour que ce régime est non- réformable, sauf à ses conditions , selon ses méthodes et à son rythme. Mais là, c’est de maquillage qu’il s’agit non de réforme . D’où les incohérences , les illusions et les impasses de l’opposition tunisienne s’entêtant à vouloir utiliser des institutions pipées pour changer ce qui ne peut l’être. Face à une dictature, il n’y a que la résistance, armée ou pacifique. Bien sûr, c’est cette dernière qu’il nous faut adopter. De plus en plus des gens arrivent à cette conclusion ....plus ou moins vite, mais tous finiront par accepter l’évidence et ses implications.
Aujourd’hui ce choix avec ce qu’il implique de rupture, de recherche de nouvelles formes d’action , surtout la de mobilisation de notre peuple, est notre seule alternative à l’enlisement et à la déliquescence.
L’autre type de critiques porte sur deux questions de fond.
Le traitement de question sociale n’a pas plu au juge yahyoui. Je ne peux que constater le désaccord car je persiste et signe. Les choix de la résistance démocratiques sont aux antipodes du libéralisme sauvage qui ravage aujourd’hui le monde et la Tunisie. Sur le plan de la santé, ce libéralisme sauvage a fait faire aux compagnies pharmaceutiques américaines des bénéfices obscènes .Mais 1% seulement des 28 millions d’Africains atteints du SIDA peuvent avoir accès aux médicaments. 750 millions d’hommes sont sous-alimentés, deux milliards souffrent de carence en fer, Zinc et vitamines, alors qu’il y a 300 millions d’obèses en Occident. Tout cela s’aggrave de jour en jour, car le libéralisme augmente la richesse globale, mais fait avancer la pauvreté au sein des pays même les plus riches tout en creusant un gouffre entre les pays riches et les pays pauvres. La richesse crée par le développement libéral détruit le tissu social et l’environnement. En Tunisie, comme ailleurs, il signifie prospérité pour une minorité, chômage et désespoir pour le reste. Toute l’humanité est à la recherche d’un modèle de développement qui atténue, s’il ne peut annuler, les effets pervers du libéralisme. Le monde a besoin d’un modèle qui allie efficacité, justice sociale et respect de l’environnement. Nous devons faire partie de cette recherche, non appliquer une recette qui empoisonne l’humanité entière.
Je voudrais avancer une autre raison à ce choix : la défense des droits de l’homme...tout simplement. Beaucoup de gens -dont des militants chevronnés de la cause - semblent ignorer que la démocratie est la jouissance des droits inscrits dans l’article 19(liberté d’_expression), 20(liberté d’association) et 21(liberté de participer à la gestion de la chose publique). Or ces articles font partie d’un tout qui comprend des droits individuels comme la liberté , la dignité ou l’intégrité physique ,les libertés publiques déjà citées mais aussi des droits socio économiques : l’article 2 2( droit à la protection sociale ) , 23( droit au travail ) etc.
On ne répétera jamais assez que les droits de l’homme sont liés, indivisibles et sans hiérarchie ? Un futur gouvernement démocratique digne de ce nom ne doit avoir qu’une seule ambition : restaurer , protéger et promouvoir tous les droits et pour le plus grand nombre possible de Tunisiens , non offrir la liberté d’_expression et d’élections à ceux qui se sont déjà assuré le frigo , la voiture et la villa .
La seconde critique de fond du juge porte sur le peu d’enthousiasme que nous montrons devant l’initiative américaine appelée pompeusement ’ le projet du grand Moyen -Orient ’. Comment ! S’opposer aux maîtres du monde, de plus quand ils veulent nous aider à nous débarrasser de la dictature ? Quel manque de discernement, de sens politique élémentaire !
Moi aussi je m’étrangle d’indignation. Comment ! Prendre pour de l’argent comptant des discours de circonstances ! Quelle méconnaissance de l’histoire ! Que de promesses trahies avant et après les accords de Saïs -Picot ? Quel manque de discernement et de sens politique élémentaire !
Pour faire court, synthétisons les idées de la Résistance démocratique sur la question :
1-Ce qu’on appelle la politique de démocratisation du grand Moyen -Orient fait partie d’une politique intégrée comprenant l’appui inconditionnel à Sharon , l’occupation de l’Irak et de l’Afghanistan , le contrôle de l’Arabie et dont l’objectif ultime est d’éradiquer le terrorisme considéré comme la principale menace contre l’hégémonie américaine . Personne ne sera autorisé à faire son marché là-dedans. C’est ce qu’on appelle un package- deal.
2-Le volet ’démocratisation ’. De cette politique intégrée a un double objectif :
exercer un chantage permanent sur les régimes arabes pour les faire coopérer davantage au Djihad américain.
Lifter la façade décrépie de régimes haïs par leurs peuples en coupant dans ce qu’ils ont d’excessif et de suranné pour les rendre plus présentables , plus faciles à défendre.....plus durables .
Deux évènements récents ont démontré la justesse de cette analyse. D’abord le cas Khadaffi. Il a vite compris le truc. En se rendant avec armes et bagages et en devenant un supplétif enthousiaste dans la guerre contre le terrorisme, il a obtenu toute latitude pour continuer à martyriser le peuple libyen. Il y a enfin le deal du dernier sommet arabe : foutez nous la paix sur l’Irak et la Palestine et on va mettre la pédale douce sur nos exigences à propos des réformes.
3- Cette politique est celle de l’administration Bush, conduite par la pire équipe de réactionnaires et de pro- sionistes qui ait jamais occupé la Maison -Blanche. Elle est rejetée à date par 60% des Américains. Pourquoi dés lors des Arabes n’auraient-ils pas le droit de la rejeter et de ne pas lui faire confiance ? De plus elle risque de passer à la trappe en Novembre 2004.
Pourquoi, pourrait-on nous objecter, avoir associé aussi l’Europe dans le rejet de tout arbitrage étranger .Elémentaire mon cher juge. Nous tenons compte des faits. Que ceux qui espèrent voir MM Chirac et Berlusconi laisser tomber leur ami Ben Ali fassent de beaux rêves, mais qu’ils ne ronflent pas trop fort pour ne pas gêner ceux qui travaillent.
Faut-il rappeler que cette position n’a rien à voir avec un anti-occidentalisme ou anti-américanisme primaires. Le discours de la Résistance démocratique est aux antipodes de celui d’un Ben laden ou de chauvinistes mal dégrossis .
J’ai toujours soutenu que personne n’a le droit de parler de l’islamisme au singulier, tant il a des manifestations et des formes différentes. De même, personne n’a le droit de parler de l’Occident au singulier. Il y en a plusieurs.
Je distingue pour ma part les valeurs, dont beaucoup sont devenues les nôtres, les Etats, ces monstres froids avec lesquels ne se nouent que des rapports d’intérêt et de force. Il y a enfin et surtout les sociétés civiles complices et alliées contre leurs Etats et les nôtres.
Ce sont ces sociétés civiles occidentales, avec lesquelles nous entretenons déjà des rapports de solidarité, qui devront être sollicitées et impliquées dans notre combat pour la liberté. Leur intervention est désintéressée et ne constitue aucune menace contre notre indépendance. Mais ,avec ou sans alliances , nous restons les seuls vrais acteurs, les seuls vrais responsables de notre libération, de notre seconde indépendance.
Moncef Marzouki |