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Ali Saïdi, un drame tunisien

Lorsque je l’avais connu en 1993, il venait de prendre ses distances avec ses anciens amis et employeurs du RCD-France. Le défunt Ali Saïdi était ainsi : carré, ambitieux, ombrageux, enjoué et enthousiaste. C’est assurément l’opposant tunisien le plus ambigu et le plus controversé de l’ère Ben Ali.

Je ne lui ai personnellement pas fait de cadeaux quand on était amis et encore moins quand était venu le moment de nous séparer du fait de son changement de cap  ; mais cela a toujours été avec un regret et une amertume qui étaient proportionnels à ma déception de le voir abandonner la lutte. Car, en effet, même si je lui avais reproché d’avoir « trahi » notre idéal commun, je n’en pensais pas moins qu’il avait plutôt changé de tactique par faiblesse plutôt qu’il n’aurait réellement trahi. C’est pourquoi j’ai toujours maintenu une sorte de cheveu de Mouâouiya avec lui, notamment lorsqu’on s’était rencontrés à l’Assemblée de l’Association pour la Prévention de la Torture (APT), au printemps 2001.

Ali Saïdi a toujours été victime de son ambition démesurée. Avec le RCD d’abord, dont il était militant de longue date. Il souffrait de voir que les autorités de ce parti envoyaient des gens de Tunis, des « bureaucrates », comme il disait, alors que lui, le militant actif depuis toujours dans les rangs de l’immigration en France, était oublié, délaissé, méprisé...
Jusqu’à un moment où il s’était décidé : « ils n’ont pas éprouvé mes capacités à leur profit, ils vont les évaluer à leur détriment ». Et il n’y était pas allé par le dos de la cuiller, Ali Saïdi !
En quelques mois, ses anciennes relations étaient toutes avisées : la Tunisie est une dictature d’un autre âge et il s’y passe des événements inqualifiables au regard des droits de l’homme et de la démocratie. Son réseau était étoffé au fur et à mesure. Le monde associatif au courant de la chose tunisienne lui prêtait une certaine crédibilité et son activisme tous azimuts faisait le reste.

De fait, Ali Saïdi était partout à la fois. Il logeait à Evreux et travaillait à Mulhouse, assistait à la Conférence mondiale sur les droits de l’homme à Vienne et à celle sur le sfemmes à Pékin, organisait ses amitiés à Québec et veillait à ne rien rater des croustillantes nouvelles de Carthage. Ali avait réussi à maintenir de vraies antennes actives au sein des rouages du gouvernement de Ben Ali, comme dans les milieux de l’immigration tunisienne en France.
Il était devenu quasiment incontournable, s’attirant les sympathies - parfois gênées - des uns, les aigreurs et la méfiance des autres. Mais toujours une attention particulière de tout le monde.
Son principal fait d’arme dans la lutte contre Zine Ben Ali est sans conteste la présentation du témoignage clé de Mounir Beltaïfa contre Habib, dit Moncef Ben Ali, frère du chef de l’Etat tunisien. A l’hiver 1992, affaire dite de la Coucous Connexion battait son plein devant la justice française et dans les médias. Mounir Beltaïfa, ancien homme d’affaires tunisien exilé, témoigne du rôle du frère présidentiel dans une foule d’activités illicites, dont le trafic de drogue et le blanchiment d’argent.

Plus tard, lorsque j’appris qu’Ali Saïdi s’était rapproché du pouvoir et avait obtenu un poste élevé au ministère de l’intérieur, j’en avais éprouvé un pincement de cœur : tel que je connaissais mon pays, la soudaine promotion de l’ancien militant, devenu repenti de fait, avait quelque chose de hautement suspect, un air funeste...
Je l’avais presque oublié jusqu’à cette fin décembre 2002, quand des appels de Mondher Sfar étaient venus secouer ce pressentiment profond qui m’avait laissé un gros malaise. Après un moment d’hésitation incrédule, j’avais acquis la conviction que le pouvoir s’était bien vengé de Ali Saïdi en l’ayant supprimé d’une manière ou d’une autre. Autant dire que l’annonce de son assassinat en ce 30 décembre 2002, ne m’avait surpris que très moyennement. J’avais fait paraître un texte en guise d’oraison funèbre et Ali Sghaïr Saïdi, frère du défunt avait pris contact avec moi. C’était en collaboration avec lui et avec son frère aîné, Amor, décédé en juillet 2003, que nous avions alerté l’Organisation mondiale contre la Torture, alors que nous venions de prendre connaissance des PV de police et des actes du juge d’instruction.
Il y avait tellement de zones d’ombre, d’invraisemblances et de mensonges criants que notre conviction fut vite conforté : Zine Ben Ali avait bien attiré Ali Saïdi au pays en l’appâtant avec un poste élevé. Il ne pouvait être question de le liquider tout de suite après son retour au pays. Cela aurait été trop voyant et aurait trahi cette soif obsessionnelle de vengeance.

Avec la distance, on peut dire que le pouvoir avait planifié et s’était attendu à un crime parfait. Un exilé relativement riche, mais cupide et changeant ; des femmes avides et délaissées, mais capables de tout ; le premier ne demandant qu’à être éliminé par les secondes.

Ali disparaît donc ce 12 décembre 2002, « après avoir reçu un coup de fil de Gafsa », selon des journaux locaux décidément abondamment et très opportunément bien informés.

Lorsque le corps sera découvert dans le jardin de Latifa Saïdi, on apprendra que le défunt avait répondu à une invitation des sœurs Saïdi à rompre le jeûne avec elles, le 15 décembre 2002. Mais les journées des 13 et 14 décembre seront de vrais trous noirs dans les procès-verbaux de police et du juge d’instruction.
Deux fonctionnaires d’un zèle et d’une dextérité certainement très rares. L’affaire fut rondement menée et bouclée dès le soir du 30 décembre, en un peu plus qu’une demi-journée. Le crime est élucidé et les « coupables » jetés en prison. En bref, deux femmes dépitées attirent la victime chez elles en vue de le déposséder de ses biens avant de le supprimer pour en jouïr à leur guise. Elles s’entendent avec un fils de notaire en vue de légaliser la signature de la victime. Ce dernier joue le jeu et accepte de faire signer sans voir l’intéressé, « à cause de son haut rang ( !)... ». A ce stade, l’« enquête » donne Latifa comme principale accusée, ayant tout orchestré, notamment en vue d’aider sa sœur Hédia, dans la besoin. Au final, on retrouvera un scénario inverse, où Hédia revendique toute la responsabilité et disculpe sa sœur, pour laquelle au demeurant elle dit avoir voulu se venger de la trahison de la victime.

Lors du procès si longtemps attendu du 28 avril 2004, les deux sœurs ont été condamnées à la prison à vie. Les avocats du défunt, maîtres Hosni et Maâtar, avaient vu à quel point l’affaire était fragile. L’appel jugé le 26 juin a été l’occasion d’un vrai coup de théâtre : Les accusées se sont rétractées et ont crié haut et fort qu’elles n’étaient pas coupables du meurtre. Le juge cafouille, bafouille, emmène son monde dans un bureau fermé, puis ressort avec des procès-verbaux d’audience « retouchés », où l’on apprend que l’affaire était reportée au 11 octobre 2004...

Les avocats interpellent la cour sur des points essentiels non élucidés par le procès en premier ressort.
Pourquoi Tunis s’était arrogé l’affaire au détriment de Gafsa et au mépris des règles de procédure ? Pourquoi tout avait été fait pour faire apparaître l’identité de la victime comme allant de soi, alors que le cadavre était censé être en état de décomposition avancé ?

Le report de l’affaire pour la nouvelle année judiciaire donne un répit au pouvoir réévaluer l’affaire au regard de cet élément inattendu qu’est la révolte des accusées. Cette nouvelle donne laisse à penser que des promesses auraient été données aux deux femmes et n’auraient pas été tenues. Celles-ci auraient patienté entre le premier jugement (perpétuité, tout de même !) et le début de l’appel, en espérant...
Comme rien n’était venu et qu’elles étaient à leur dernière chance pour échapper à une vie de prison, elles auraient joué le tout pour le tout. Un éventuel recours en cassation n’auraient eu aucun impact sur une situation qu’aurait créé un jugement en appel qu’elles n’auraient pas pris soin de contester. Elles auraient donc décidé de ne pas attendre la fin du procès et d’annoncer la couleur dès le début. C’est ce qui expliquerait qu’aucune autre audience n’ait été fixé avant les vacances judiciaires. Des vacances, c’est si désespéré parfois...

Espérons que les deux sœurs seront de ce monde à la rentrée.

Liens :

-  http://pageperso.aol.fr/BENMBAREKK/mapage/associationsbis.html

-  http://www.tunezine.com/article.php3 ?id_article=88

-  http://www.multimania.com/tuniscom/soleil3.htm

-  http://www.multimania.com/tuniscom/soleil2.htm

Khaled Ben M’Barek
17-07-2004

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