|
Oui, j’ai mal à Tunisie...
On dira certes que ce n’est pas correct, que la langue française n’autorise pas ce type de construction, que l’Académie me déboutera.. Quoique...
Mais je persiste ; je dis j’ai mal à Tunisie comme je dirais j’ai mal à la tête ou j’ai mal au coeur ou encore j’ai mal au foie ou à l’estomac ou à la rate ou à la jambe ou au bras...
J’ai tellement mal à Tunisie que tout mon être en souffre, tant il est vrai que tout ce qui touche le coeur ne laisse pas indifférent le cerveau, tout ce qui bloque le foie rejaillit sur l’abdomen et tout ce qui coupe la respiration n’est pas sans effet sur le moindre effort.
Un de mes amis, médecin de son état, a tôt fait de poser son diagnostic : maladie psycho-somatique, c’est l’effet de la "ghorba" m’affirma ce docte personnage. La "ghorba", ce n’est pas l’exil - qui est bien souvent involontaire - mais plutôt le syndrome de l’éloignement ; le fait de vivre loin des siens et d’une terre chérie.
Fichtre, serais-je donc un peu maboul... ? Mon mal-être ne serait-il dû qu’à des milliers de kilomètres de distance que même les bons génies des télécommunications n’auraient pas réussi à rapprocher ?
Serais-je un malade imaginaire ? Aurais-je mal à Tunisie alors que Tunisie se porte comme un charme ?
C’est l’impression que j’ai - que Tunisie se porte comme un charme - quand je consulte les médecins officiels du Errcédé, ceux qui sévissent dans les sites inféodés ou qui savent pratiquer le curetage médiatique et la langue de bois : mais après tout me dis-je pourquoi ne pas suivre leur thérapie, n’est-ce pas en effet par l’auto-suggestion que l’on guérit le plus souvent ?
Si fait, Tunisie se porte comme charme, ai-je parfois réussi à me convaincre.
J’ai alors eu tendance à faire l’autruche, à me boucher les oreilles, à fermer les yeux et à me pincer les narines pour ne pas sentir certaines effluves putrides. Dans cette camisole de bienveillance mes sens étaient filtrés, mon esprit était canalisé, ma raison était occultée... Alors pour de courts instants je n’avais plus mal à Tunisie et cette partie de mon corps redevenait cet Eden ensorcelant où flottait mes souvenirs heureux d’enfance...
Mais mon mal à Tunisie, cette douleur sourde, lancinante, se réveillait parfois jusqu’à m’empêcher de trouver le sommeil.. Oh je dois être sensible car c’était souvent pour des broutilles comme l’insulte à l’intelligence des tunisiens et bien souvent à leur intégrité physique... Comment dormir quand j’avais sous les yeux - même en les fermant - les récits de ceux, nombreux, qui ont souffert dans leur chair et leur dignité d’Homme.
Et c’est ainsi qu’un jour, je compris. Mon ami médecin est resté mon ami mais ce n’est plus mon médecin. Mon mal à Tunisie n’était pas l’effet de la "ghorba" mais plutôt de l’arbitraire, de l’injustice, de la tyrannie et des cruautés qu’elles engendrent. L’étiologie de mon mal, comme auraist dit Decepticus, était dorénavant cernée. Etudions sa pathologie.
Aujourd’hui quand je perçois les échos des bals musette, des flonflons et des feux du 14 juillet qui fêtent dans un pays voisin une Liberté retrouvée et des Droits de l’Homme qui se veulent universels, j’ai un accès aigüe de mal à Tunisie... J’ai mal, non pas par jalousie conpulsive et envieuse par rapport à un peuple que j’aime et qui a chèrement payé ses acquis mais j’ai plutôt mal parce qu’un certain 20 mars, je ne peux pas acclamer ces mêmes idéaux - aussi chèrement payés par les miens - à cause..., à cause... d’un incommensurable gâchis...
Il ne m’appartient pas - les historiens ou les juges le feront - de désigner les responsables de cet incommensurable gâchis ; ce que je peux dire en revanche, c’est que des générations - dont la mienne - auront grandi portées par un réel espoir qui s’est malheureusement brisé contre les murs de l’incommensurable gâchis. Et quand je dis "incommensurable gâchis", le mot n’est pas démesuré car toutes les conditions de réussir étaient là, toutes les bonnes fées s’étaient penchées sur le berceau de Tunisie...
Je ne suis pas partisan des thérapeutiques de choc et l’ablation de mon mal par le fer et le sang de la chirurgie ne m’a jamais inspiré. J’ai donc cherché des médecines douces.
L’espace virtuel m’a fait retrouver un grand bol d’oxygène. Un peu l’ivresse de l’ozone pour ceux qui ne respirent que des succédanés d’air pur. Pour soigner mon mal à Tunisie, il y avait là toutes les écoles : ceux qui ont mal comme moi et qui me tendent la main, les rebouteux qui pratiquent les méthodes ancestrales, les charlatans qui vendent du "baume du tigre" universel, les illuminés dont la parole est guérison, les sceptiques qui prédisent ma fin dans d’atroces souffrances, les pragmatiques qui affirment que la guérison ne viendra que de moi, les médecins "officiels" qui m’affirment que je ne suis pas malade alors que je souffre, les partisans de la thérapie du rire... et bien d’autres encore.. !!!
J’ai mal à Tunisie... Mais j’ai moins mal quand je parle...
Je crois que j’aurai encore moins mal et serai en voie de guérison quand tous mes amis de l’espace virtuel - qu’ils soient de TUNeZINE, de Nawaat, de Tunisnews ou de RT, se rencontreront, non pas pour m’indiquer le remède propre à chacun mais plutôt pour se pencher tous ensemble sur l’étiologie de mon mal : l’arbitraire, l’injustice, la tyrannie et les cruautés qu’elles engendrent.... |