|
Entretien avec Mohamed Zran
Le gouvernement tunisien alloue 30% des fonds au cinéma
Le réalisateur tunisien est l’un des plus en vue dans son pays. Après l’école de cinéma à Paris, il réalise son premier court-métrage intitulé Le casseur de pierre ; qui a été sélectionné dans le type un certain regard à Canne en 1990. Le dit film a remporté quatre prix à travers le monde. En 1993, il met sur le marché de la cinématographie, Yanabil , un moyen-métrage co-produit avec l’Arte. Essaida , qu’il réalise en 1996, en plus de lui ouvrir les portes de la gloire, lui permet de remporter 18 prix internationaux. C’est le plus grand succès de l’histoire du film en Tunisie, avec plus de 700 000 entrées. Tour à tour suivront : Le chant du millénaire en 2002, qui remporte le grand prix documentaire à Trebico Newyork en 2003, autant qu’il sera sélectionné au panorama à Berlin. Réalisé en 2004, Le prince , qui fait le tour du monde, a été projeté à la 9ème édition des écrans noirs. Mohamed Zran parle de ce film et de l’avenir des cinémas d’Afrique.
Que peut-on retenir de votre film intitulé le Prince ?
Le prince est un prince de bar, un prince de vie, un prince de toit. C’est un jeune Tunisien qui s’appelle Abdel, qui exerce comme fleuriste sur l’avenue principale, une sorte de petit Champs Elysées. Il rêve en voyant les belles femmes défiler devant lui. Au bout de quelque temps, son patron lui demande de faire la livraison d’un bouquet de fleurs sans lui donner de précisions sur le destinataire. Tout d’un coup, il tombe sur une femme du nom de Sidonia, qui symbolise vie et puis c’est le coup de foudre. Le plus important c’est qu’à travers cette histoire, je parle de la Tunisie moderne, contemporaine. Dans le film, je parle du droit de rêver, de créer et d’être libre ; dans un monde balayé par les guerres, les conflits et le pouvoir de l’argent. La rencontre entre le fleuriste et la dame, est la confrontation entre deux pouvoirs. Le pouvoir de l’imaginaire, de la culture, du rêve, et le pouvoir de l’argent, du matériel.
Au-delà de l’ascendance du matériel sur la pauvreté, le film parle d’amour entre deux générations qui ne sont pas logées dans la même classe sociale.
Le film est un conflit entre deux mondes. Le monde riche, celui de la high society auquel appartient la femme, qui s’oppose au monde de la simplicité que représente le fleuriste. C’est la confrontation entre deux extrêmes, pour montrer, ou briser les tabous sociologiques. Le film permet la rencontre entre ces deux mondes. Il faut percevoir le rêve, l’amour ici comme un lien qui est capable de briser les obstacles, les tabous. Ça c’est nécessaire aujourd’hui.
La société tunisienne se retrouve-t-elle dans votre film ?
Elle s’y retrouve ; même si chez nous, il n’y a pas un grand écart entre les classes sociales. Il y a une couche moyenne très importante, certes, mais les ghettos ne sont pas créés, pour favoriser trop de différences, des préjugés et des complexes. On a de la chance d’avoir une politique sociale très importante qui s’exprime à travers l’insertion de tous et une politique qui accorde une place sociale importante à la femme. Elle est un acteur économique, social et politique hyper important, pratiquement au même titre que l’homme en Tunisie. C’est pour cela que cet écart n’existe pas beaucoup. Ceci dit aujourd’hui, la société galope, elle est libérale et très ouverte, vers l’Europe ; elle entretient bien ses rapports avec le monde extérieur. Il y a de nombreuses émulations dans la volonté de réussir, d’aller de l’avant et de penser argent aussi. En tant que réalisateur, je m’interroge, j’interpelle les Tunisiens et les citoyens du monde en général. C’est un film ouvert, une histoire qui peut se comprendre dans n’importe quelle partie du monde. Je pose un regard sur ce monde où on se côtoie et on s’éloigne en même temps ; où les relations entre l’argent et la pauvreté, posent de sérieuses surprises. Si politiquement et économiquement on ne fait pas attention, on se dirige droit vers l’abîme. Le film a un message, celui de remettre les choses en place, d’essayer de poser les vraies questions sur aujourd’hui ; sur le monde contemporain ; de savoir ce qui est important dans la vie ! L’argent ou l’amour ; la culture ou l’argent essentiellement. On ne peut pas penser uniquement à l’argent et au profit, sans encourir les risques de perdre notre identité, nos repères, notre originalité et notre âme. Lorsqu’on a perdu tout cela, et qu’on manque la foi, on devient plus dangereux, pour nous-mêmes et pour le reste du monde.
Quelle lecture comparée faites-vous entre le cinéma de l’Afrique au Sud du Sahara très pauvre et le cinéma du Maghreb en général ou tunisien en particulier suffisamment nanti ?
Nous avons de la chance en Tunisie, ou dans tout le Maghreb. Nos gouvernements ont intégré le cinéma dans leur politique de gouvernance et ils le subventionnent. Ils allouent des fonds très importants pour la production des films. Nous avons une chance rare, qui n’existe même pas dans certains pays de l’Europe. La part du ministère de la Culture dans la réalisation d’un film atteint facilement les 30 %. A Tunis, le pourcentage avoisine 40 %. C’est très important. La production des films est par conséquent chère. Cela dit, on fait pratiquement cinq films par an, avec à tous les niveaux, des appuis considérables du ministère. Et si on y parvient, c’est parce que, il y a tout un système mis en place pour aider à la production des films. Et comme ces films sont subventionnés et bénéficient des appuis matériels, ça se ressent dans la qualité de l’image. Le cinéma tunisien, maghrébin existe, il est de très haute facture, par rapport à certains films de nos collègues d’Afrique subsaharienne. Ils dépendent complètement des aides extérieures. C’est vrai que nous dépendons aussi en partie, mais malheureusement, leur gouvernement, les pouvoirs publics de leur pays respectifs n’allouent pas des subventions ou d’aides consistantes aux cinéastes. Ce qui est donné à ces cinéastes qui sont pourtant brillants est dérisoire. Les gouvernements des pays subsahariens ne mesurent pas encore l’importance du cinéma africain. Je lance un appel à ces pays, d’aider le cinéma, de le financer à sa juste valeur. Ils doivent atteindre le maximum et fournissant de nombreux efforts. Il faut créer des bonnes conditions de travail, mettre les cinéastes en confiance. Il est urgent de créer des systèmes de financement du cinéma africain, qui doivent s’ouvrir à une véritable industrie cinématographique. Le cinéma africain est capable de soutenir l’économie en créant des débouchés parallèles. Une bonne cinématographie renforce le facteur rêve et l’imaginaire dont on a besoin pour affronter le monde qui nous agresse. Le cinéma africain peut nous permettre de résister face à l’invasion de nos cultures par les autres. Si on alloue des subventions pour faire des films, c’est pour préserver les lendemains. Les rentrées peuvent ne pas être perceptibles aujourd’hui, mais notre culture reste inaltérable. Les ressources que génère le cinéma, même si elles ne sont pas consistantes, sont importantes pour établir de nouvelles bases. C’est important pour l’économie, et pour toute la culture. Cela s’avère nécessaire pour chaque pays africain. Plus on s’y investit, plus on récoltera des dividendes dans le futur.
Par Réalisé par Souley ONOHIOLO
Le 08-06-2005 |