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Tunisie : controverse autour de la tentative de meurtre de Riad Ben Fadhel
L’ancien rédacteur en chef de l’édition arabe du « Monde diplomatique », blessé par balles mardi 23 mai, est dans un état stationnnaire. L’agence officielle TAP évoque l’idée d’un suicide, hypothèse qui semble montée de toutes pièces.

Le Monde vendredi 26 mai 2000, Par Jean-Pierre Tuquoi

Qui a tenté de tuer Riad Ben Fadhel et pour quels motifs ? Mardi 23 juin aux alentours de 6 heures, l’ancien rédacteur en chef de l’édition arabe du Monde diplomatique a été blessé par balles alors qu’il venait de quitter son domicile de Carthage, dans la banlieue huppée de la capitale, pour rejoindre les bureaux de sa société de communication, Media Impact, à Tunis. Une voiture s’était portée à sa hauteur avant de ralentir. Des coups de feu ont alors été tirés par la vitre entrouverte, blessant grièvement M. Ben Fadhel. Admis en urgence dans une clinique de la capitale, il se trouvait jeudi après-midi, « dans un état stationnaire », selon l’un de ses frères, le docteur Hakim Ben Fadhel. La veille, ce dernier avait indiqué que son frère « avait eu de la chance car aucun organe ou vaisseau importants n’ont été touchés ». Les jours de M. Ben Fadhel ne seraient donc pas en danger.

La tentative de meurtre de mardi intervient trois jours après la publication dans les colonnes du Monde d’une tribune critique de M. Ben Fadhel à l’encontre du chef de l’Etat (Le Monde daté 21-22 mai). Cette tribune se concluait par un appel au président Ben Ali à ne pas chercher à se maintenir au pouvoir. « Il est temps, écrivait l’ancien journaliste, de donner au pays un nouvel élan. [La Tunisie] a besoin d’un New Deal, d’autant plus que l’hypothèse islamiste a été écartée. Ben Ali (...) dont le mandat est constitutionnellement le dernier, a le devoir de préparer le passage de relais. » Et de conclure : « Il le faut pour que soit enfin démenti “le syndrome de Carthage “ [où est situé le palais présidentiel], auquel avait déjà succombé Bourguiba. »

Nombre d’opposants ont signé ces derniers mois dans la presse française des textes autrement plus virulents. Mais le problème avec celui de M. Ben Fadhel tenait moins à son contenu qu’à la personnalité de son auteur et à sa position dans la Tunisie du président Ben Ali.

Personnalité à part

De mère libanaise et de père tunisien, Riad Ben Fadhel, trente-huit ans, est une personnalité à part. Sensible à la cause palestinienne dans les années quatre-vingt (il était proche du Front démocratique de la libération de la Palestine, le FDLP de Nayef Hawatmeh), cet économiste de formation, cofondateur de la librairie arabe de Genève, s’était ensuite tourné vers le journalisme jusqu’à devenir, en 1988, le rédacteur en chef de l’édition arabe du Monde diplomatique, jusqu’au transfert de cette édition à Beyrouth en mai 1998.

Tout en poursuivant cette expérience, M. Ben Fadhel s’était lancé dans la communication et la publicité, un secteur en pleine expansion dans la Tunisie des années 1990 friande de consommation. Doté d’un solide sens commercial et d’un carnet d’adresses bien rempli (son père était ambassadeur, son grand-père et l’un de ses oncles, des proches de l’ancien président Bourguiba), M. Ben Fadhel avait su développer son entreprise, Media Impact, devenue en quelques années l’une des plus florissantes du secteur de la publicité. Cette réussite s’était accompagnée d’un éloignement de la vie publique du jeune patron de Media Impact. Certes, l’ancien journaliste continuait à fréquenter certains opposants et, en privé, il n’hésitait pas à critiquer avec véhémence les dérapages du régime, mais officiellement il se tenait à l’écart. Pour une raison simple : le développement de son entreprise passait par la fréquentation obligée de certains membres des « clans » qui gravitent autour de la présidence.

Dans ce contexte, la tribune libre dans Le Monde prend une autre dimension. Par les critiques - pourtant mesurées - à l’encontre du chef de l’Etat qu’il contenait, l’article a pu être perçu par certains milieux proches du pouvoir comme un coup de poignard dans le dos donné par un allié supposé. Et ce à un moment particulièrement mal choisi : depuis l’élection présidentielle de l’automne 1999, marquée par un score « à la soviétique » du chef de l’Etat sortant (plus de 99 % des suffrages), la Tunisie, coupable de bafouer les droits de l’homme, est montrée du doigt en France où son image de marque est écornée.

La thèse du suicide

L’insulte lancée à la figure de M. Ben Fadhel en arabe dialectal par son meurtrier -« chien de traître » - donnerait du crédit à l’hypothèse d’un coup tordu manigancé par une officine appartenant à la mouvance du régime. « Je ne pense pas que l’ordre de me tuer est venu de très haut », confiait M. Ben Fahdel jeudi matin au Monde.

Une implication directe du chef de l’Etat paraît peu probable. Jusqu’à présent, Carthage n’a jamais tenté d’éliminer par la violence les opposants laïques préférant les brimades infinies ou l’intimidation physique.

Curieusement, une dépêche publiée mercredi par la Tunis Afrique Presse (TAP), l’agence de presse officielle, s’efforce d’accréditer l’idée que la tentative de meurtre ne serait qu’une mise en scène masquant une tentative de suicide. S’appuyant sur les résultats de l’enquête préliminaire menée par la police, la TAP - au mépris du secret de l’instruction - écrit que la trajectoire de la balle « démontre que le coup de feu a été tiré de très près et que le tir pourrait provenir de l’intéressé lui-même, ou lors d’une altercation avec une tierce personne l’accompagnant ». Et l’agence officielle d’ajouter à l’appui de sa thèse que des « traces de poudre ont été relevées sur la main droite de l’intéressé, alors qu’aucune trace n’a été décelée sur la main gauche » et, enfin, que M. Ben Fadhel « ne s’est rendu à la clinique qu’une heure et quart après l’incident » et qu’il n’a pas, quand il rentré chez lui pour changer de voiture, « alerté ses deux frères et sa mère qui habitaient d ! ans le voisinage ». M. Ben Fadhel dément formellement dans nos colonnes ces informations.

La publication par l’agence officielle TAP d’un tel scénario qui semble bel et bien monté de toutes pièces, conforte paradoxalement la thèse d’une implication du régime, à un niveau qui reste à déterminer.


L’article incriminant

En finir avec le « syndrome de Carthage »,Par Riad Ben Fadhel  [1]
Le Monde Dimanche 21 mai 2000

Près de 80 % de la population propriétaire de son logement, une espérance de vie de soixante-douze ans, un faible taux de mortalité (27 pour 1 000), une école obligatoire qui scolarise autant les filles que les garçons (96 %), un droit à la santé et à l’éducation accessible à tous, une croissance économique incontestable, un niveau de vie qui s’est réellement amélioré, avec près de 2 500 dollars de revenu par tête d’habitant. Et tout cela avec pour voisins deux pays trublions autrement mieux dotés en hydrocarbures. Comment, mais comment diable la Tunisie, avec autant d’indicateurs au vert, a-t-elle réussi à gérer aussi dramatiquement son image et à mettre dans une gène certaine jusqu’à ses derniers soutiens sur la scène internationale ?

Autrement dit, si Merlin l’Enchanteur n’a jamais réussi à transformer le plomb en or, il semble qu’en Tunisie les miracles de l’alchimie gouvernementale aient réussi l’impossible : faire du plomb avec de l’or !

A titre d’exemple, et sur la base d’une analyse froide et lucide de ce qui est devenu l’affaire Taoufik Ben Brik, force est de constater que nous vivons une situation ubuesque : la mécanique gouvernementale s’est enrayée sur un dossier qui, somme toute, n’aurait jamais, mais au grand jamais, dû prendre les proportions qu’il a prises.

Le point d’orgue de ce psychodrame ayant été atteint, après un rappel sans précédent des troupes et une « mobilisabion patriotique », par la rencontre entre le chef de l’Etat tunisien et l’ensemble des responsables des partis politiques reconnus, syndicats et organisations professionnelles et patronales.

Il va sans dire que les différents médias de la place, dont la crédibilité laisse à désirer, reproduisent aussi bien les échos de cette mobilisation que les différents communiqués de soutien indéfectible à la personne du président victime d’un complot des forces du mal et de « certains médias français ». Complot orchestré par un Dark Vador qui aurait élu domicile dans ce pays avec qui nous, Tunisiens, entretenons une complexe relation d’attraction-répulsion : la France.

Mais, au-delà de ces péripéties, ce n’est pas tant le contenu des réactions tunisiennes qui pose problème, que le niveau exceptionnellement élevé de l’intervention publique puisque c’est de Carthage que ce dossier a été géré. Et pas par n’importe qui mais par le premier d’entre les Tunisiens, le président Ben Ali lui-même ! !

C’est précidément là que le bât blesse car, ailleurs, et pas nécessairement dans les pays du Nord, ce type d’affaire n’aurait jamais pris une telle ampleur et aurait été réglé à des niveaux administratifs largement inférieurs. L’affaire Ben Brik, par-delà la nécessité sans cesse renouvelée de se battre pour le respect du droit de chacun à s’exprimer et circuler librement, est révélatrice de la myopie grandissante de l’administration tunisienne. Cette dernière, recluse dans sa tour d’ivoire, est de plus en plus incapable de fournir des fusibles et contre-feux au président de la République.

Faire le constat du niveau disproportionné de l’intervention présidentielle dans la gestion de cette affaire nous amène légitimement à poser une question : pourquoi cette paralysie de l’administration tunisienne, incapable de défendre le président de la République lorsqu’il s’estime victime d’une campagne de dénigrement savamment orchestrée ?

Mais, au fait, cette administration tunisienne, dont la pertinence et le mérite professionnels ont souvent été relevés par les experts des différentes institutions financières internationales (par exemple la Banque mondiale), lui a t-on demandé de jouer ce rôle ? Au regard des dérives inévitablement liées à une gestion aussi pyramidale du pouvoir, avec tout ce que cela implique comme perte d’autonomie décisionnelle des différentes sphères administratives, il est bien évident que l’équipe politique de Carthage a été obligée de monter au filet, en lieu et place d’une administration démonétisée. Le désarroi de cette administration n’a d’égal que celui des jeunes capitaines d’industrie qui ne savent plus à quel saint se vouer tant l’opacité des circuits financiers et des privatisations est devenue la règle.

Il est temps aujourd’hui, alors que nous n’en sommes qu’aux premiers soubresauts, et près de treize ans après la transition pacifique qui a permis à la Tunisie de tourner avec doigté la page d’un bourguibisme trahi par la vieillesse et les luttes de sérail, de donner au pays un nouvel élan et de répondre aux aspirations diffuses d’une jeunesse lycéenne et étudiante sans repères et sans projet.

La Tunisie a toujours été forte de ses différences et de ses contrastes. Elle a besoin aujourd’hui d’un New Deal, d’autant plus que l’hypothèque islamiste a été écartée. Ben Ali, l’homme de la déclaration du 7 novembre 1987 et dont le mandat est constitutionnellement le dernier, a le devoir de préparer le passage de relais. Il le faut, pour que soit enfin démenti « le syndrome de Carthage » - auquel avait déjà succombé Bourguiba. Pour que la Tunisie ne soit jamais le pays des jasmins fanés.


25-05-2005

[1] Riad Ben Fadhel est économiste ; il travaille dans le secteur de la communication.


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