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Le 23 mai 2000 Ryadh ben Fadhl a reçu deux balles dans la poitrine. Certains journalistes de mauvaise fois ont hâtivement penché pour la thèse de l’attentat. Le président Ben Ali a créé, quelques jours après la prétendue « tentative d’assassinat », une commission d’enquête chargée de clarifier l’incident qui aurait pu coûter la vie à l’ancien responsable de l’édition arabe du « Monde diplomatique ».
Trois honorables juges, dont l’intégrité et la probité sont au-dessus de tout soupçon se sont chargés de l’affaire. Il s’agit des illustres magistrats Mustapha Kaâbachi, Jédidi Ghani et de l’ancien doyen des juges d’instruction Mohamed Larbi Boukordegha. Les trois enquêteurs ont procédé à l’interrogatoire de la victime elle-même ainsi que des policiers « impliqués » dans l’affaire. Tous les indices menaient invariablement vers la piste de la tentative de suicide.
Revenons sur les faits. D’après le volumineux rapport de la commission d’enquête ( 711 pages), le 23 mai 2000, tôt le matin, Ryadh Ben Fadhl gare sa voiture dans l’une des rues de Carthage. Il sort une arme à feu et la pointe vers sa poitrine. Une patrouille de policiers en civil passe par hasard. Les policiers remarquent l’homme qui tente de se suicider. Deux agents se jettent sur Ryadh pour l’empêcher de tirer. Une lutte féroce s’engage. Deux coups de feu retentissent au moment où les policiers réussissent finalement à lui arracher son arme. La police vient de sauver la vie d’un citoyen en pleine crise de nerfs.
Pourquoi un homme qui s’apprêtait à convoler en justes noces avec l’élue de son cur avait-il essayé de se donner la mort ? Sans le concours du professeur Lamine Lemkajouel, psychologue, psychiatre et psychothérapeute, la commission aurait été incapable de résoudre cette énigme. Le diagnostic de cet éminent expert est sans appel : Ryadh souffrait à l’époque du drame d’une maladie très rare. Elle touche en moyenne un homme sur dix millions. Dans le jargon médical elle porte le nom de angustia prenuptiae (angoisse prénuptiale). Les premiers symptômes de la maladie apparaissent dès que la date des noces est fixée. A mesure que la date fatidique approche, l’angoisse augmente et devient de plus en plus insupportable. Cette angoisse peut mener au suicide. C’était bien le cas de Ryadh. Pourtant, ce dernier ne se rappelle de rien. Il a même dit au début que la police voulait l’assassiner. Pour le professeur Lemkajouel, le cas est clair : presque toutes les victimes de l’angutsia prenuptiae souffrent de troubles de mémoire et parfois même d’hallucinations. Selon notre illustre expert, il est tout à fait normal que Ryadh prenne les policiers qu lui ont sauvé la vie pour des agresseurs. Cette confusion est dans la logique même de la maladie. Le cas contraire l’aurait surpris.
La commission conclut que « l’affaire Ben Fadhl n’existe pas. Il s’agit tout simplement d’un acte de bravoure de nos policiers qui ont risqué leur propre vie pour sauver celle d’un citoyen qui ne jouissait pas au moment du drame de toutes ses capacités mentales. »
Annexe : Interview du professeur Lamine Lemkajouel, expert auprès de la commission d’enquête sur l’affaire Ben Fadhl
Omar Khayyâm : Professeur, puisque la commission d’enquête sur l’affaire Ben Fadhl a remis son rapport définitif au président de la République, vous êtes finalement autorisé à parler à la presse. Après deux ans de recherches et d’investigations, la commission a établi toute la vérité sur cette mystérieuse affaire. Il s’agit d’une tentative de suicide avortée par la police. Pourquoi Ryadh voulait-il se suicider ?
Lamine Lemkajouel : Comme je l’ai écrit dans le rapport, à l’époque du drame du 23 mai 2000 Ryadh souffrait d’une maladie psychique rarissime, angustia prenuptiae. Pour moi, le cas est clair et univoque. D’ailleurs, il doit s’estimer heureux, puisque les forces de l’ordre sont arrivées au bon moment.
OK : Vous êtes l’un des rares experts mondiaux en angustia prenuptiae
[1]. Etait-ce facile pour vous de diagnostiquer la maladie dans le cas de Ben Fadhl ?
L.L : Dès que j’ai vu à la télé la barbe du malade, j’ai tout compris. Il avait osé s’entretenir avec le chef de l’Etat, reconnu mondialement comme l’ennemi numéro un des barbus, en exhibant une barbe digne d’un Karl Marx ou d’un Khomeyni. C’était à peine croyable ! Ce laissez-aller et ce « je m’enfoutisme » total étaient des signes qui ne pouvaient tromper l’il d’un expert.
O.K. : Professeur Lemkajouel, Ryadh affirme encore qu’il a été victime d’une tentative d’assassinat et qu’il n’avait jamais pensé au suicide. Comment expliquez-vous ça ?
L.L. : En tant qu’expert je comprends parfaitement le trou de mémoire et les hallucinations de Ryadh. Une personne qui souffre d’angustia prenuptiae devient carrément psychopathe lorsque la maladie atteint son apogée. Elle perd complètement la notion de réalité.
O.K. : Mais tout le monde sait que Ryadh avait écrit, quelques jours avant l’ « incident », un article dans Le Monde, où il exhortait le président Ben Ali à préparer sa sortie de la scène politique en 2004. C’est pourquoi, certains pensent qu’on voulait le faire taire.
L.L : Ces gens-là ne comprennent rien à la psychologie humaine. Cet article ne doit pas être pris au sérieux. Il a été écrit par un homme qui ne jouissait pas, à l’époque où il a été publié, de toutes ses facultés mentales. La date du mariage qui approchait inexorablement avait engendré une angoisse qui a perturbé sa raison sa capacité de jugement. Ryadh était gravement malade et avait besoin d’aide. Heureusement que la police était là au moment crucial. D’ailleurs, leur intervention était, sans exagération, un choc salutaire. Après ce traumatisme, Ryadh a progressivement retrouvé ses capacités mentales.
O.K. : Professeur, n’êtes-vous pas victime d’une manipulation d’« en haut » ?
L.L. : En aucune manière. C’est le contraire qui s’est passé. Au début, le président était fou furieux contre les policiers qui avaient sauvé la vie de Ryadh. Il voulait les punir tout de suite, croyant qu’ils voulaient assassiner l’un de ses citoyens. J’ai guidé le président vers la bonne piste. Je lui ai expliqué que ces policiers étaient des héros, des anges de la miséricorde, des psychothérapeutes sans le savoir, d’excellents thérapeutes même. C’est un psychothérapeute qui vous le dit.
O.K. : Le fait qu’un petit pays comme la Tunisie ait un expert mondial en angustia prnuptiae est un heureux hasard. C’est grâce à vous que cette affaire a eu un dénouement heureux. Sans votre expertise, une erreur judiciaire aurait été commise et deux ou trois policiers innocents auraient passé le reste de leur vie derrière les barreaux.
L.L. : Oui, c’est une chance inouïe pour un pays de dix millions d’habitant d’avoir un spécialiste d’une maladie qui frappe un homme sur dix millions. Mais je n’ai fait que mon devoir d’homme de science et de conscience. |