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C’est un document-phare, devenu rituel, qui suscite une attente inquiète chez les gouvernants et un soulagement fût-il pour l’heure seulement moral au sein des élites libérales des pays arabes. Ses incidences sont réelles, quelles que soient les dénégations que l’on peut entendre ici ou là. Il s’agit du Rapport annuel sur le développement humain dans le monde arabe, qui vient d’être publié pour la troisième année consécutive par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD).
Le constat est affligeant : "La crise du développement arabe s’est approfondie et a atteint un degré de complexité tel qu’elle requiert le plein engagement de tous les citoyens arabes dans une réforme globale afin de provoquer une renaissance humaine dans la région. Les réformes partielles, si variées soient-elles, ne sont plus efficaces, voire possibles ; peut-être ne l’ont-elles jamais été, dans la mesure où la réforme requiert un environnement social favorable", estiment les auteurs, pour qui les principales entraves à une telle "renaissance" sont les restrictions politiques, et singulièrement les déficits aigus en matière de libertés et de bonne gouvernance.
Non que les pays arabes soient figés dans une inexorable paralysie. Pour tenter de relever les défis qui leur sont posés, des initiatives régionales ont bien été prises depuis 2003 : au niveau officiel, notamment la Déclaration sur le processus de réforme et de modernisation adoptée par le sommet arabe, en mai 2004, mais aussi au niveau de la société civile, avec la Déclaration de Sanaa, de janvier 2004, ou la Charte d’Alexandrie, en mars de la même année.
Sur le plan national, des forces politiques et de la société civile ont réussi à forcer des progrès appréciables. Certains gouvernements ont tenté des ouvertures timides vers l’opposition, ou d’étendre frileusement la sphère des libertés publiques. Mais les réformes sont restées "embryonnaires et fragmentées" : des mesures d’embellissement, en somme, qui ne sont pas de nature à dissiper l’environnement répressif prédominant.
A des degrés divers, les libertés demeurent à la merci de deux sortes de pouvoir : celui de régimes non démocratiques, et celui de la tradition et du tribalisme, parfois sous couvert de religion. Ces forces jumelles se sont conjuguées pour court-circuiter les libertés et les droits fondamentaux. Journalistes, activistes politiques, écrivains et artistes ont, entre autres, pâti de ces restrictions, que la lutte contre le terrorisme n’a fait qu’accentuer. Dans certains pays, elles peuvent aller jusqu’à la violation de la vie privée, la privation de citoyenneté, les arrestations, la torture et les mauvais traitements, voire les exécutions extrajudiciaires. Les violations sont encore plus flagrantes lorsqu’il s’agit de minorités, qu’elles soient religieuses, culturelles ou ethniques. Sans parler de la ségrégation que continuent de subir les femmes. Ce ne sont là que quelques exemples de déficits relevés dans ce rapport de 248 pages, dressé à partir d’enquêtes de terrain en 2004.
Ces graves déficits tiennent, selon les auteurs du rapport, à un ensemble de structures sociales, économiques et politiques qui ont empêché des forces politiques et sociales d’émerger et de bénéficier de la crise des régimes autoritaires, totalitaires et paternalistes. Le vice est parfois inhérent aux textes constitutionnels qui, tout en légalisant les libertés de pensée, d’opinion, de croyance et d’association, imposent des restrictions à ces mêmes libertés au nom de la sécurité ou de l’unité nationale. Dans d’autres cas, c’est la législation qui impose des limites aux libertés autorisées par la Constitution. L’indépendance du pouvoir judiciaire est bafouée.
En un mot comme en mille, et quelle que soit la diversité des régimes en place monarchies absolues, républiques révolutionnaires ou pouvoirs islamiques radicaux , l’Etat moderne arabe ressemble à ce "trou noir" qui fige son environnement social en un décor où rien ne bouge et dont rien ne s’évade. Avec, dans certains cas, une hypertrophie du pouvoir exécutif, voire la concentration de ce pouvoir aux mains d’un seul homme.
Le tableau, bien sombre, expose l’étendue de la répression laquelle appauvrit le paysage politique, social et associatif , de la corruption érigée en moyen de gouvernement et des maillons de la chaîne qui restreint les libertés de l’éducation familiale et scolaire jusqu’à l’âge adulte ainsi que d’un mode de production rentier qui rend le citoyen tributaire de ses gouvernants.
Les incidences de facteurs régionaux et internationaux ne sont pas étrangères à cet état des lieux, explique le rapport. La politique israélienne en Palestine, doublée du soutien américain au Conseil de sécurité, n’est pas de nature à favoriser les conditions d’un développement humain harmonieux et démocratique. Pas davantage que l’occupation américaine de l’Irak, où la chute du dictateur est loin d’avoir ouvert une ère de libertés et de respect des droits. L’incidence de ces deux points chauds régionaux n’est pas uniquement locale. Couplée avec la marginalisation de l’ONU dans un monde globalisé et unipolaire, la perpétuation de ces conflits de basse intensité suscite un sentiment de dépit et d’injustice qui, soulignent les auteurs, pourrait exacerber la tendance à l’extrémisme.
Mouna Naïm
Article paru dans l’édition du 08.04.05 du Monde |