|
ANDREAS SCHWEIZER, membre de la Commission ICT de l’académie suisse des sciences techniques
YVES STEINER, membre du Comité exécutif d’Amnesty International section Suisse, membre de la plateforme suisse pour la Société de l’information, comunica-ch
Publié le 06 mai 2005
Membres actifs des organisations de la Société civile suisse, solidaires et partenaires de la Société civile indépendante tunisienne, nous avons pris connaissance avec consternation de la condamnation à trois ans et demi de prison de Mohammed Abbou, avocat et défenseur des droits humains, par un Tribunal de Tunis, le 29 avril.
Ce jugement confirme le raidissement des autorités tunisiennes sur tout ce qui touche à la liberté d’expression dans le pays organisateur de la deuxième phase du Sommet mondial sur la société de l’information.
Parce qu’il avait comparé, sur un site Internet aussitôt censuré, la torture pratiquée dans les prisons tunisiennes aux sévices d’Abou Ghraib, Me Abbou écope d’un an et demi de prison. Pour faire bonne mesure, le Tribunal a jugé du même coup une autre affaire, une plainte d’une avocate membre du parti au pouvoir pour « violences », qui a valu deux ans de plus à Me Abbou.
Malgré les protestations de très nombreux avocats tunisiens et étrangers, comme aussi des ONG internationales, on a assisté à la répétition d’un scénario déjà observé de multiples fois en Tunisie. Rappelons pour mémoire le cas dramatique des internautes de Zarzis qu’Amnesty International considère désormais comme des prisonniers d’opinion, des journalistes Al Fajr et Abdellah Zouari, de feu le cyberdissident Zouhair Yahiaoui, et de tant d’autres. A chaque fois, le pouvoir fait passer pour des délinquants de droit commun ceux qui refusent de s’aligner sur la pensée unique en vigueur et les punit en conséquence.
La plate-forme de la Société civile suisse comunica-ch s’est engagée avec la Société civile indépendante tunisienne dans un partenariat pour mettre tout en uvre afin que la deuxième phase du Sommet sur la société de l’information, qui aura lieu à Tunis en novembre prochain, soit l’occasion d’une rupture avec ces pratiques répressives d’un autre âge.
L’attitude du gouvernement tunisien, au fur et à mesure que se rapproche le Sommet de novembre, nourrit toutefois les plus vives inquiétudes.
Nous voudrions lancer aux autorités suisses un appel solennel : ne laissez pas le Sommet de Tunis devenir l’occasion d’une bénédiction donnée par la communauté internationale à la suspension des libertés, à la mise entre parenthèses des droits humains.
De nombreux pays aux habitudes autoritaires, déjà frappés par le comportement américain à Guantanamo, Abou Ghraib et ailleurs, sont prêts à tirer du rendez-vous de Tunis la conclusion que les pires violations des droits humains sont désormais admises au nom de la lutte contre le terrorisme.
La Suisse s’est magnifiquement engagée pour que la phase genevoise du Sommet sur la société de l’information mette en exergue l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme ; la liberté d’expression est un droit humain fondamental, plus nécessaire que jamais à l’heure de la Société de l’information.
Co-organisatrice du Sommet, la Suisse doit aujourd’hui s’engager, vis-à-vis de notre opinion publique nationale, à obtenir des Tunisiens les garanties nécessaires pour que ceux-ci fassent concrètement du SMSI une occasion d’ouverture à la liberté des médias, au libre partage sur l’Internet des informations, des savoirs et des opinions.
Certains disent que la situation tunisienne n’est hélas pas la pire en matière de répression et qu’on devrait pointer le doigt sur d’autres pays. Sans doute, mais le pays hôte du SMSI, en l’occurrence la Tunisie, joue un rôle d’exemple et cela lui donne des responsabilités particulières. La Suisse l’avait bien compris à Genève.
D’autres arguent que le problème principal de Tunis sera l’égoïsme des pays du Nord, peu enclins à partager leur avance technologique avec les pays du Sud, et que la cause de la liberté d’expression est un alibi trop commode. A ceux-là il faut répondre par la souffrance concrète des personnes concernées, à commencer aujourd’hui pas Me Mohammed Abbou, injustement condamné à une lourde peine.
Ce n’est pas une coquetterie de la Société civile suisse qui manifeste aujourd’hui, mais la tenue d’une promesse faite aux représentants de la Société civile tunisienne. C’est à eux que nous pensons. C’est avec eux que nous sommes solidaires.
Nous savons que la Suisse tout entière partage notre exigence de liberté et de dignité pour chaque homme et chaque femme sur la surface du globe. Le SMSI est l’occasion de donner voix à cette revendication primordiale. Il ne faut pas que le cynisme ambiant, la raison d’état et les illusions technologiques fassent oublier à nos autorités ce langage du cur. |