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Article crée le 10/08/2005
En cet été 1950, pour comprendre ce qui se passait en Tunisie, mieux valait avoir été présent à Thionville, dans l’est de la France, le 10 juin, lors du « banquet républicain » donné en l’honneur de la visite dans cette ville de son député, Robert Schuman. Ministre des Affaires étrangères de Georges Bidault, il était à ce titre chargé de l’administration des deux protectorats français au Maghreb, la Tunisie et le Maroc.
Devant une assistance nombreuse, le « père de l’Europe » avait annoncé l’envoi dans la « Régence » d’un nouveau Résident général, le préfet Louis Périllier, et défini sa mission : « M.Périllier, dans ses nouvelles fonctions, aura pour mission de comprendre et de conduire la Tunisie vers le plein épanouissement de ses richesses et de l’amener vers l’indépendance qui est l’objectif final pour tous les territoires au sein de l’Union française. Il faut cependant les délais nécessaires et, si cette entreprise réussissait, la France au cur de son histoire si longue aura accompli une mission civilisatrice ».
Derrière le langage ampoulé, se cachait une volonté de désamorcer la crise politique qui secouait la Tunisie depuis la déposition de son souverain, Moncef Bey, en 1943, injustement accusé d’avoir collaboré avec les autorités allemandes et italiennes durant l’occupation de son pays par les forces de l’Axe.
Moncef Bey avait été remplacé par son cousin, Lamine Bey, tenu par ses sujets pour un usurpateur jusqu’à la mort, en septembre 1948, du « souverain légitime ». Surveillé de près par l’administration française, Lamine Bey entretenait des rapports complexes avec le mouvement nationaliste incarné par le néo-Destour de Habib Bourguiba. Ce dernier était revenu en Tunisie en septembre 1949, après plusieurs années passées au Caire, et s’était empressé d’apporter son soutien aux revendications formulées en juillet 1949 par Lamine Bey de « l’introduction de réformes substantielles et nécessaires, susceptibles de satisfaire les aspirations de tous les habitants de notre royaume ».
Pour Habib Bourguiba, les réformes devaient avoir pour but de mettre un terme aux traités du Bardo et de La Marsa qui, depuis 1880, régentaient les rapports entre la France et la Tunisie. Celle-ci était un protectorat. Elle avait un souverain, le bey, et un gouvernement dont chaque ministre était flanqué d’un directeur français. Aucune décision ne pouvait être prise sans avoir reçu l’approbation du Résident général et du Secrétaire général, français, du gouvernement. A l’échelon local, des « contrôleurs civils » dirigeaient de facto l’administration. Européens et Tunisiens étaient représentés à égalité ( 53 membres pour chaque communauté) au sein du Grand Conseil, une instance consultative élue au suffrage universel, selon le système du double collège.
Dès le mois d’avril 1950, Habib Bourguiba s’était rendu à Paris pour plaider la cause tunisienne auprès de la classe politique française et faire connaître son plan de réformes portant sur sept points essentiels : la résurrection de l’Exécutif tunisien, la constitution d’un gouvernement tunisien homogène, la suppression du Secrétariat général, la suppression des contrôleurs civils, la suppression de la gendarmerie, la création de municipalités élues et celle d’une Assemblée nationale élue au suffrage universel et chargée d’élaborer une constitution.
Lors de son séjour à Paris, Habib Bourguiba avait mis ses interlocuteurs en garde contre un refus qui ouvrirait : « une période dangereuse et chaotique dont aussi bien la France et la Tunisie n’auront à se féliciter et qui ne laissera pas indifférentes les puissances intéressées à une paix réelle dans cette partie du monde méditerranéen ».
De fait, les milieux nationalistes les plus extrémistes, récusant la stratégie de Bourguiba, plaidaient pour le déclenchement immédiat d’une insurrection armée. Le leader du néo-Destour préférait, lui, la voie de la négociation, quitte à brandir la menace d’une éventuelle saisie de l’ONU si la France s’obstinait à « refuser tout compromis honorable et substantiel ». Dans une lettre adressée à l’un de ses opposants, il se félicitait d’ailleurs de sa stratégie : « Nous n’aurons pas fait une mauvaise affaire en présentant un programme modéré qui nous aura servi à démasquer les intentions de la France, à réaliser l’unanimité du peuple et l’appui du souverain, à nous gagner une grande partie de l’opinion internationale ( Arabes, Musulmans, Anglo-Saxons) ».
Seul l’historien Charles-André Julien avait écouté avec intérêt Habib Bourguiba au point d’écrire dans Le Monde du 19 avril 1950 : « La plupart de nos hommes politiques se dégagent difficilement des conceptions d’avant-guerre et ne se rendent pas compte que si les traités de La Marsa et du Bardo conservent leur valeur juridique, ils sont politiquement dépassés. La question n’est pas de savoir si la Tunisie fait ou non partie de l’Union française en tant qu’Etat associé - et je juge pour ma part déplorable du point de vue politique certaines consultations de juristes officiels - mais si les traités qui la lient à nous sont compatibles avec les nécessités actuelles. Si l’on pense qu’ils ne le sont plus - ce dont je suis fermement persuadé - que l’on ne se laisse pas arracher bribe à bribe des concessions dont on ne gardera pas même le mérite, et qu’on ne réponde pas aux revendications par des mesures de police, mais qu’on prenne franchement l’initiative de la révision, en dehors de toute pression locale ou internationale. Il ne m’appartient pas d’envisager ici comment pourrait se faire l’entente. Je la crois, pour ma part, parfaitement possible actuellement. La France ne possède-t-elle pas un homme d’Etat ou un diplomate éminent qui puisse, comme Lord Mountbatten, être investi d’une mission de confiance dont les conséquences pourraient être infinies pour l’avenir de l’Union française ? L’heure est venue de forcer le destin. Laissera-t-on passer l’occasion ? ».
Ce n’était pas l’avis, on le devine, des milieux coloniaux. Le Comité central de la France d’Outre-Mer, par la voix de son président, l’ambassadeur François Charles-Roux, estimait qu’il fallait « faire en sorte que les valeurs de civilisation apportées par la France à la Tunisie ne puissent pas être compromises, ne soient pas génératrices pour la France et pour la Tunisie de régression ». Quant au sénateur Antoine Colonna, représentant des Français de la Régence, il considérait que « la France a apparemment perdu le respect et la confiance de toute la population tunisienne » , Pour lui, il était nécessaire de « restaurer l’autorité française ». Et d’ajouter : « Qu’on se décide donc à comprendre : la clef du problème n’est pas dans une manie de concessions qui devient plus que funeste. Non, les Tunisiens, qui nous aiment encore, ont besoin sans délai de la manifestation tranquille, pacifique, mais tangible de la force française...Si d’autres améliorations du statut de la Régence apparaissent souhaitables, elles viendront après, sous le signe du prestige français reconquis et dans le calme retrouvé, qui permettra de suffisantes méditations pour la présentation de solutions mûrement réfléchies ».
En fait, Colonna mobilisa en sa faveur le lobby colonial au Palais Bourbon et au Conseil de la République (Sénat). Le sénateur d’Alger Henry Borgeaud, influent membre du parti radical, fit pression sur Georges Bidault, le président du Conseil, peu favorable à toute évolution en matière coloniale. C’était compter sans le libéralisme instinctif d’un Robert Schuman qui, s’il appartenait comme Bidault au MRP, était moins sensible aux pressions du lobby colonial. D’où son discours de Thionville qui marquait un véritable tournant de la politique française, même si, quelques jours plus tard, Matignon tint à édulcorer soigneusement la portée de ces déclarations.
Placé sous la tutelle de Robert Schuman, Louis Périllier, dès son arrivée à Tunis, renouvela la promesse de réformes rapides et profondes : « Le gouvernement français est arrivé à la conclusion que la composition et le fonctionnement du gouvernement tunisien, tel qu’il a été organisé en 1947, doivent subir divers aménagements importants destinés à en renforcer la personnalité et à en développer les moyens d’action, et à en faire non seulement un organisme mieux approprié à la gestion des affaires de la Tunisie, mais aussi un instrument du progrès de ses institutions ». Donnant satisfaction sur ce point au néo-Destour, le nouveau Résident général affirmait que la Tunisie devait s’acheminer « par des modifications institutionnelles progressives vers une autonomie interne »./
Reste qu’une autre partie du discours de Louis Périllier montrait que ce haut fonctionnaire, ancien préfet d’Alger, n’entendait pas, au fond, lâcher du lest. Affirmant que « le nationalisme est désormais une conception dépassée et par conséquent rétrograde », il mettait en garde le néo-Destour : « Si le pays se laissait aller au désordre, la preuve serait faite qu’il n’a pas acquis la maturité nécessaire pour assimiler les progrès annoncés, et toute étape nouvelle s’en trouverait alors menacée ».
Le colonat français réagit vigoureusement. Le 10 juillet, les 53 membres de la section française du Grand Conseil démissionnèrent en signe de protestation contre ce « bradage de l’Empire ». Louis Périllier mit à profit cette réaction pour relancer ses discussions avec le Secrétaire général du néo-Destour, Salah ben Youssef, qu’il avait rencontré peu avant son départ de Paris. Robert Schuman ayant renouvelé sa volonté de réforme, le néo-Destour, sous la pression de Habib Bourguiba, se prononça pour des négociations avec la France en vue de « libérer l’Exécutif tunisien de toutes les entraves ou supervisions non tunisiennes de nature à gêner sa liberté d’action ». Périllier sauta sur l’occasion. Faire entrer le néo-Destour au gouvernement, sous prétexte de négocier les réformes institutionnelles, c’était reculer d’autant celles-ci. Or il appartenait, comme le remarqua Charles-André Julien, à « la race des négociateurs qui pensent que gagner du temps est le fin mot de la politique et qu’en balançant les promesses, les indiscrétions et les réticences, on arrive à satisfaire tout le monde et son père ».
Le 17 août 1950, Louis Périllier annonça la nomination comme Premier ministre de Mohammed Chenik. Ce dernier avait déjà exercé cette charge de janvier à mai 1943 sous Moncef Bey et cela lui avait valu de sérieux ennuis après l’entrée des Alliés à Tunis. La Résidence avait ouvert contre lui une procédure judiciaire. L’homme était réputé favorable aux thèses nationalistes et était plus populaire que le présent titulaire de la fonction, Mustapha Kaak, ancien bâtonnier, considéré par ses concitoyens comme un « collaborateur ». La véritable innovation dans le gouvernement Chenik résidait toutefois dans la présence, en son sein, du secrétaire général du néo-Destour, Salah ben Youssef, qui signait ainsi une sorte de « compromis historique », quitte à être désavoué ultérieurement par Habib Bourguiba.
Les concessions faites par Louis Périllier paraissaient importantes. Ainsi, le Résident acceptait que le nouveau gouvernement négocie, « au nom de Son Altesse le Bey, les modifications institutionnelles qui, par étapes successives, doivent conduire la Tunisie vers l’autonomie interne ». Mais c’étaient là des concessions de façade. A Paris, le lobby colonial s’était réveillé et avait donner le général Juin, alors Résident général au Maroc, qui fit planer la menace d’une déstabilisation de tout le Maghreb si l’exemple tunisien faisait tâche d’huile.
Soucieux de ménager les radicaux et les conservateurs français, Louis Périllier fit marche arrière. A peine installé, le gouvernement Chenik découvrit que sa marge d’autonomie était quasiment inexistante. Le Secrétaire général, Jacques Vimont, se montra extrêmement tatillon et fit sentir aux nouveaux ministres tunisiens, par des brimades humiliantes, qu’il ne laisserait pas contester son autorité. Mustapha Kaak fut ainsi nommé membre de la Délégation française à l’ONU sans que Chenik soit préalablement consulté. Le néo-Destour pouvait bien brandir la menace d’un recours à l’ONU en cas de crise grave avec la France, celle-ci sortirait alors de son jeu la carte Kaak pour contrer avec succès les efforts des nationalistes. Les contrôleurs civils reçurent l’ordre de freiner les initiatives de l’administration beylicale. Périllier avait réussi l’essentiel, gagner du temps. En vain d’ailleurs comme la suite des événements le prouva .
Auteur : Patrick Girard
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