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5-12-2005
Élections législatives en Égypte : La percée des Frères musulmans (Taïeb Moalla, Opinions, Le Soleil (Québec) )

Le Soleil (Québec)
Opinions, lundi 5 décembre 2005, p. A15

Analyse

Moalla, Taïeb
L’auteur est journaliste indépendant et analyste de la situation au Moyen-Orient

Les élections législatives égyptiennes, qui se déroulent en trois phases, consacrent la bipolarisation de la vie politique dans le pays. D’un côté, un pouvoir despotique qui n’hésite pas à recourir à la violence de ses Baltaguia ("les gros bras" en dialecte égyptien) pour faire gagner ses candidats. De l’autre, la confrérie des Frères musulmans qui fait d’importants gains électoraux. La relative faiblesse des mouvements démocratiques et laïques semble condamner les électeurs à choisir entre la peste dictatoriale et le choléra intégriste.

Entre le 9 novembre et le 7 décembre, quelque 4000 candidats se disputent les 454 sièges de l’Assemblée du Peuple, le Parlement égyptien. Pour être plus précis, seuls 444 postes sont à pourvoir, puisque le chef d’État possède la prérogative de nommer 10 députés.

Seul le Parti national démocrate (PND), du président Hosni Moubarak, présente des postulants dans toutes les circonscriptions. Les principales formations de l’opposition reconnue (les libéraux du néo-Wafd, les néo-marxistes du Rassemblement, les nationalistes arabes et le mouvement égyptien pour le changement, Kefaya) sont regroupées au sein d’un Front national uni pour le changement. Ce Front a conclu un accord avec les Frères musulmans pour éviter que des candidats opposés au régime ne s’affrontent.

Les résultats, encore partiels, des deux premiers tours de scrutin appellent certains constats.

Premièrement, le taux d’abstention, qui tourne autour de 75 %, est aussi important que lors de l’élection présidentielle de septembre dernier. La situation est pire si l’on croit le mouvement Hémaya (protection), une organisation non gouvernementale dont le but est de "démocratiser le processus électoral en se focalisant sur les votants". Diaa Rachwan, un de ses animateurs a déclaré - dans Al-Ahram Hebdo du 9 novembre - que : "l’électeur est victime de la complexité administrative et bureaucratique qui l’empêche souvent d’obtenir sa carte électorale et d’exercer son droit de vote. Sur les 45 millions d’Égyptiens âgés de 18 ans et plus, seuls 32 millions sont enregistrés sur les listes électorales". La peur des violences (trois personnes ont été tuées et des dizaines blessées), la non-confiance dans le processus électoral et l’apathie ambiante sont autant de facteurs qui expliquent cette désaffection.

En second lieu, on constate que les (faux) indépendants raflent la majorité de sièges. Cette catégorie se divise en deux. D’un côté, les militants du PND mécontents de ne pas avoir été choisis par le collège électoral de leur parti et qui se présentent comme "indépendants". Jouissant d’une certaine notoriété et appartenant pour la plupart à la bourgeoisie locale, des dizaines d’entre eux ont réussi à se faire élire. Ce n’est qu’en additionnant leurs sièges que le PND obtiendra une majorité au sein de la prochaine Assemblée. Même si le parti au pouvoir a déjà promis qu’il n’usera pas de ce procédé antidémocratique (déjà utilisé lors des législatives de l’an 2000), les observateurs estiment qu’il ne pourra se permettre le luxe de refuser le retour des apparatchiks au bercail.

De l’autre côté du paysage politique, les Frères musulmans, dépourvus d’existence légale, mais tolérés par le régime, ont présenté des candidats "indépendants" dans le tiers des districts. Ces prétendants à la députation n’ont pas fait mystère de leur appartenance et concourraient tous sous le slogan édifiant : "l’Islam est la solution". Avant même la fin du vote, il semble bien que les islamistes se dirigent vers un score historique, avec l’élection de 80 à 100 des leurs. Malgré les violences policières et l’arrestation de centaines de leurs sympathisants, les Frères réalisent des scores supérieurs à leurs propres prédictions. Fait non négligeable, ceci leur permettra de présenter un candidat lors de la présidentielles de 2011.

Il est difficile de savoir si cette percée traduit une réelle sympathie envers les thèses intégristes ou bien s’il s’agit d’un vote sanction envers un système sclérosé. N’empêche, le fort repli identitaire et le sentiment diffus parmi la population que "l’Islam" et "l’Arabité" sont attaqués par les puissances occidentales (comprendre les États-Unis) ont sûrement contribué à ces gains. Il est également indéniable que l’ancrage social des islamistes dans les couches moyennes et pauvres ainsi que le ton modéré et conciliant de leur campagne, notamment envers la minorité chrétienne, ont permis cette percée.

Spectacle peu reluisant

Les règles du jeu démocratiques ont été biaisées par "l’achat" des votes. Des témoignages concordants confirment que le PND a multiplié les pots-de-vin en vue de s’assurer des voix des électeurs. S’agissant des islamistes, la famille et les proches des postulants n’ont pas hésité à offrir de multiples services gratuits à la population en échange d’un soutien électoral. D’un côté, les moyens de l’État ont été mis à la disposition d’un parti politique. De l’autre, le financement opaque (de provenance saoudienne ?) d’une formation politico-religieuse a permis de fausser la donne politique.

Cela étant dit, un point commun regroupe tous les partis en lice : le machisme ! En effet, le nombre de candidatures féminines est ridiculement bas. Convaincus qu’une femme a moins de chances de se faire élire qu’un homme (ce qui n’est pas totalement faux en Égypte), les politiciens ont choisi de ne pas prendre de risque.

Paradoxalement, c’est bien le nom d’une femme - Noha Al-Zini - que l’histoire retiendra de ce scrutin. Cette juge rebelle, chargée de superviser les élections, a réalisé un coup d’éclat en dénonçant, dans le journal Al Masri Al Yom, "la fraude qui a eu lieu à Damanhour [au nord du Caire]." Elle a aussi appelé les juges "à ne plus superviser les élections jusqu’à ce qu’ils acquièrent une indépendance réelle qui leur permette de contrôler l’ensemble du processus électoral du début jusqu’à sa fin".

La presse gouvernementale l’a immédiatement accusée de connivence avec les islamistes. Faisant allusion au fait que Mme Al-Zini est également écrivaine, un éditorialiste lui a même reproché de : "posséder plus d’imagination qu’Agatha Christie". Ce n’était point un compliment.

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