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Les observateurs ne manqueront pas de souligner le très faible taux de participation (23 %) qui minera sûrement la légitimité du cinquième mandat du raïs. L’Égypte reste donc gouvernée par un système politique autocratique qui rend chimérique toute possibilité d’alternance au pouvoir. Divisée entre partisans du boycott et de la participation, l’opposition a entamé ces élections en rangs dispersés, renforçant l’idée qu’il n’y a pas d’alternative à M. Moubarak.
À l’occasion de la campagne électorale, les Égyptiens ont assisté à de nombreux changements... de forme. Le président sortant est apparu décontracté. Débarrassé de ses éternelles cravates, il a entretenu l’image d’un homme issu du peuple (ce qu’il est au demeurant) partageant même un verre de thé avec de pauvres paysans. Lors de ses réunions "à l’américaine", il a multiplié les promesses électorales mirobolantes : la création de quatre millions d’emplois, l’augmentation des salaires de milliers d’employés jusqu’à 100 %, la construction de 500 000 logements sociaux pour les familles à faible revenu, etc. La télévision publique - peu susceptible d’irrévérence - a observé une relative neutralité. Pour une fois, elle n’a pas intégralement diffusé les discours du candidat Moubarak.
De l’autre côté du paysage politique, les opposants n’ont pu se mettre d’accord. La gauche, les nationalistes arabes et le mouvement Kifaya (Ça suffit), qui chapeaute de nombreuses organisations, ont appelé au boycott d’un "simulacre d’élection". Organisant différentes protestations publiques, ils ont confirmé la vitalité de la rue égyptienne qui sort d’une longue léthargie. Scandant les poèmes d’Ahmed Foued Nejm - un mélange égyptien de Gilles Vigneault et de Michel Chartrand - , les manifestants se sont inscrits dans la lignée des luttes du dynamique mouvement estudiantin égyptien des années 70 et 80. Leurs actions ont été couvertes par des médias enhardis qui ont également évoqué des sujets aussi tabous que l’âge avancé du président (77 ans) et ses ennuis de santé. Certains audacieux ont même appelé ce dernier à rendre publique l’étendue de la fortune amassée durant sa présidence.
La consigne du boycott n’a pas été suivie par le jeune libéral Ayman Nour, chef du parti Al Ghad (Demain), ni par Noamane Gomaa, leader d’Al Wafd, un parti jadis connu pour sa lutte contre l’occupation britannique. Ils ont respectivement recueilli 7,6 % et 2,9 % des suffrages. Des neuf concurrents, Nour et Gomaa étaient les seuls adversaires relativement connus des Égyptiens, les six autres candidatures étant essentiellement anecdotiques. Avant même de prendre connaissance des résultats officiels, Nour et Gomaa avaient dénoncé une série "de violations et de falsifications" lors des opérations de vote et une "collusion totale entre l’appareil d’État et le Parti national démocrate" de M. Moubarak.
Les puissants "Frères musulmans", interdits mais tolérés, ont été fortement courtisés par les adversaires de M. Moubarak. La confrérie a appelé ses membres à voter pour qui ils voulaient "du moment qu’il ne s’agit ni d’un despote ni d’un corrompu". Si l’allusion à Moubarak est évidente, le mouvement a choisi de ne pas croiser le fer avec un pouvoir qui redoutait, par-dessus tout, un faible taux de participation. À la veille des élections législatives, qui doivent se dérouler en novembre, les islamistes égyptiens ont opté pour la prudence et - diront leurs adversaires - pour l’opportunisme politique.
Du côté des États-Unis, il faut lire entre les lignes pour retrouver l’amorce d’une timide critique. Hier, le porte-parole de la diplomatie américaine a confirmé que Washington suivait de près ce qui se passait en Égypte et a qualifié le scrutin de "commencement".
En l’absence d’une alternative crédible, les puissances occidentales continueront à voir en Moubarak le rempart contre le terrorisme islamiste et un allié de taille dans les pourparlers entre les factions palestiniennes et dans les négociations de paix israélo-palestiniennes.
L’exemple viendra-t-il de la Mauritanie ?
La presse libanaise est 100 fois plus libre que son homologue tunisienne. Le pouvoir judiciaire est bien plus indépendant en Égypte qu’en Syrie. Et les élections au Maroc ont plus de signification qu’en Arabie Saoudite. Tout en admettant ces importantes nuances, il faut constater que les pays arabes sont - pour l’essentiel - gouvernés par des régimes autoritaires. Leur point commun est d’avoir vidé la société de ses principaux moyens d’__expression et d’organisation tels les partis politiques, les syndicats et les associations. Dans ce contexte, le seul changement plausible ne résultera vraisemblablement pas d’élections libres et démocratiques, mais de révolutions de palais.
C’est ce qui s’est passé le 3 août dernier, en Mauritanie, quand le Conseil militaire pour la justice et la démocratie (CMJD) a profité d’un voyage de l’ancien président déchu Maaouiya Ould Taya - lui-même venu au pouvoir en 1984 à la suite d’un coup de force - pour s’emparer du pouvoir sans effusion de sang. Les militaires ont immédiatement promis qu’aucun membre du CMJD n’aura le droit de se présenter aux élections de 2007. Le nouveau pouvoir de Nouakchott a autorisé un parti politique auparavant interdit et annoncé une amnistie générale pour les Mauritaniens condamnés pour crimes et délits politiques. Ce putsch a été accueilli avec satisfaction par des personnalités du monde arabe réputées pour leur attachement à la légalité et au respect des institutions.
Le fait que des démocrates sincères soutiennent un coup d’État militaire, même si ce dernier est dirigé contre un dictateur avéré, est symptomatique du marasme politique, culturel et social dans lequel se trouve cette partie de la planète.
Depuis l’indépendance de leurs pays dans les années 50 et 60, les élites du monde arabe constatent leur incapacité à instaurer des régimes démocratiques. Leurs échecs répétitifs n’augurent rien de bon.
Le Soleil (Québec)
Éditorial, samedi 10 septembre 2005, p. A29 |