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Le Soleil (Québec)
Opinions, mardi 3 mai 2005, p. A15
Égypte : une clé pour démocratiser le monde arabe
Une effervescence contestataire se fait sentir à l’aube de l’élection présidentielle
Moalla, Taïeb
L’auteur est journaliste indépendant. Il réside à Québec.
Comme dans la plupart des pays arabes et musulmans, une effervescence contestataire traverse actuellement l’Égypte. Plus qu’une simple conséquence des appels de l’administration américaine en faveur des réformes démocratiques dans le "Grand Moyen-Orient", il s’agit d’un mouvement interne qui milite, depuis des années, pour le triomphe d’un État basé sur le droit et non sur l’arbitraire. Il n’est pas interdit de penser qu’un éventuel changement démocratique en Égypte créerait une onde de choc dans le monde arabe.
Certains termes de la langue arabe sont désormais familiers en Occident. C’est le cas de mots comme Intifada, Allah, bédouin, fatwa, imam, hachisch, gazelle, girafe, safari, etc. Dans les prochaines semaines, un nouveau terme risque de faire son apparition : Kifaya. En arabe, il signifie "ça suffit !". C’est le nom que s’est donné le Mouvement égyptien pour le changement, une coalition dont le but déclaré est d’empêcher le président sortant Hosni Moubarak, 77 ans, de briguer un cinquième mandat consécutif lors des élections présidentielles de septembre prochain.
Le mouvement Kifaya a commencé à faire parler de lui en décembre 2004. Pour la première fois depuis des années, un mouvement politique égyptien franchissait les lignes rouges et concentrait ses critiques sur le président Moubarak lui-même. Depuis, les Égyptiens ne manifestent plus uniquement pour la liberté des Palestiniens ou des Irakiens, mais bien pour faire avancer des revendications démocratiques internes. Cantonnés auparavant dans les enceintes des mosquées et des universités, les protestataires ont pu, ces dernières semaines, sortir dans les rues du pays. Même si leur nombre dépassait rarement le nombre des policiers chargés de les surveiller (et de les réprimer à l’occasion comme ce fut la semaine dernière), ces protestions publiques sont significatives dans un pays où l’état d’urgence est en vigueur depuis 1981, année de l’assassinat du président Anouar Al-Sadate et de l’accession de Hosni Moubarak à la magistrature suprême.
Au sein de Kifaya, diverses tendances de l’opposition se côtoient. Y sont représentés la gauche marxiste, les libéraux, les nassériens (nationalistes arabes) et les indépendants. Récemment, le mouvement a reçu un important soutien de la part de centaines de juges. Ces derniers réclament une séparation "réelle" entre le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire expliquant que : "les élections doivent être, à toutes les étapes du scrutin, supervisées par la justice".
En février dernier, le président Moubarak promettait d’amender la Constitution pour permettre une pluralité des candidatures aux élections présidentielles. Ces dernières se dérouleront désormais au suffrage universel direct, alors que seule une candidature unique était, auparavant, permise. La population devait se prononcer par un référendum - souvent boudé par les électeurs - pour entériner le choix d’un Parlement totalement dominé par le parti au pouvoir. Malgré la promesse de réformes, l’opposition n’est pas satisfaite. Elle demande à Moubarak de renoncer à briguer un autre mandat (ce dernier n’a pas encore formellement déposé sa candidature) et refuse toute idée de legs du pouvoir qui permettrait à Jamel Moubarak de succéder à son père. Fils du président, ce prospère homme d’affaires a une place prépondérante au sein du parti au pouvoir.
Le double jeu des islamistes
Pour l’instant, seuls les islamistes semblent se tenir à l’écart de Kifaya. Même s’ils appuient officiellement les revendications démocratiques du mouvement, les "Frères musulmans" pensent pouvoir monnayer leur soutien à une éventuelle candidature de Moubarak en échange d’une reconnaissance de leur parti. Depuis des années, il existe en effet un accord tacite entre les deux parties. En échange d’une islamisation des moeurs et d’un contrôle moral accru sur la population, le pouvoir tolère - sans pour autant les légaliser - les activités des islamistes. Estimant constituer la première force politique au pays, ces derniers choisissent pour l’instant de ne pas croiser le fer avec un régime qui n’a pas hésité à réprimer férocement leurs branches les plus radicales (la Jamâa islamiya et le Jihad) au début des années 1990.
Ainsi, l’interdiction par la mosquée d’Al-Azhar de certaines oeuvres d’écrivain(e)s progressistes (comme c’est le cas pour le dernier livre de la féministe Naoual Saadaoui) et les campagnes de presse orchestrées contre les "suppôts des puissances étrangères" (comprendre les défenseurs des droits humains) sont autant des gages donnés par les autorités aux islamistes. Lors d’entrevues accordées la semaine dernière à la télévision égyptienne, le président Moubarak laissait même entendre qu’il n’avait pas d’objection à ce que les islamistes participent à la vie publique en se fondant dans d’autres partis politiques dûment autorisés et en refusant les "interventions des puissances extérieures notamment américaines". Cette dernière condition prête à sourire, sachant que l’Égypte est - avec Israël - le principal récipiendaire des aides publiques en provenance des États-Unis (2,3 milliards $US par an).
Effet boule de neige ?
Annoncé par l’administration Bush, quelques mois après le 11 septembre 2001, le projet "Grand Moyen-Orient" vise à implanter des réformes démocratiques dans une région s’étendant du Maghreb (Afrique du Nord) jusqu’en Afghanistan ! Ses buts affichés sont la tenue d’élections libres, le soutien des sociétés civiles et une "libération du potentiel du secteur privé".
Ceci dit, la haine viscérale que les États-Unis inspirent chez les masses arabes et musulmanes rend ce projet de démocratisation caduque. Ces masses rappellent que l’administration Bush a récemment salué deux élections "démocratiques" qui se sont déroulées en Palestine et en Irak. Deux pays qui vivent sous occupation. Et il n’est pas rare de lire dans la presse arabe des éditoriaux enflammés sur la "prétendue démocratie américaine" qui torture les prisonniers à Guantanamo et à Abou Ghraïb (Bagdad).
Il est d’ailleurs significatif de noter qu’un des opposants égyptiens, Ayman Nour - ayant récemment reçu l’appui de Washington au moment de son emprisonnement - , a perdu beaucoup de sa crédibilité chez l’élite et la population égyptiennes. Pour aider les démocrates arabes, l’administration Bush a tout intérêt à ne plus leur afficher de soutien ostentatoire.
La forte mainmise du pouvoir égyptien sur la vie politique et médiatique, la (relative) faiblesse de l’opposition et la priorité - pour le citoyen lambda - de questions aussi vitales que le logement et l’emploi rendent peu probable un changement imminent des équilibres politiques égyptiens. À moins d’une soudaine explosion sociale comme le pays n’en a plus connu depuis janvier 1977 ou d’une nouvelle donne politique résultant du double attentat perpétré avant-hier au centre du Caire. Il n’est pas impossible que ce genre d’attentats préfigure une gestion exclusivement sécuritaire du pays.
Toutefois, si un changement démocratique devait voir le jour en Égypte, il pourrait faire boule de neige dans le monde arabe et musulman. Le poids historique et culturel de ce pays est indéniable. Deux importantes idéologies - celles des "Frères musulmans" et du nationalisme arabe - y ont vu le jour et pris leur essor, respectivement en 1928 et en 1952. Inspirées par le modèle égyptien, les élites arabes, vivant toutes sous des régimes autocratiques, devraient pouvoir inventer de nouvelles formes de lutte pour faire triompher leurs idéaux de démocratie.
Comme souvent, les blagues populaires sont le meilleur moyen de prendre le pouls de la rue égyptienne. La dernière, particulièrement savoureuse, concerne la prochaine réforme qui sera discutée au sein du Parlement en vue de garantir une pluralité des candidatures aux élections de septembre. Les farceurs affirment que le Parlement s’apprête à imposer un seul critère de sélection. Les prétendants devront seulement justifier d’une expérience de 24 ans en tant que... chefs d’État ! |