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L’ombre du général Ben Ali planerait-elle jusqu’à Lyon ? Quand une conférence sur la Tunisie se termine en
injures et invectives pro-Ben Ali, on peut
s’interroger sur la possibilité d’un
débat
démocratique sur la terre des droits de l’Homme.
Illustration avec la réunion du mardi 14
septembre au CCO à Villeurbanne. Ce soir-là se tenait un débat sur les élections présidentielles en Tunisie du 24
octobre, dont l’intitulé, “élections ou putsch à
répétition ?” (organisé par l’Observatoire
lyonnais pour la défense des libertés fondamentales en Tunisie et l’association Tunisie-Liberté) dénote l’espoir
des opposants de voir une ouverture du régime.
Une conférence quelque peu agitée. Une fois les prises
de parole terminées, place au débat. Moncef Marzouki,
figure de l’opposition tunisienne et principal
intervenant de la soirée, est pris à parti de
nombreuse fois par des membres de l’assistance -
des interventions contrastant avec les discours des
conférenciers et faisant la plupart du temps l’éloge
de la Tunisie de Ben Ali.
Derrière une apparente volonté de porter la contradiction, il semblerait que la majorité des prises de parole aient eu pour objectif de perturber les débats.
“Nous ne sommes pas étonnés par ce genre de pratique.
Chaque fois que nous organisons des manifestations sur
la Tunisie, des personnes sont là pour empêcher leur
bon déroulement. Nous les connaissons bien, ce sont
toujours les mêmes, visiblement envoyées par le consulat”, explique Jean-Luc Cipière, membre d’ATTAC
Rhône et responsable sur le plan national de la
coopération euro-méditerranéenne.
Il suffit d’interroger les militants lyonnais mobilisés autour de la question des droits de l’Homme
en Tunisie pour s’apercevoir que cette pratique est
constante. Des faits similaires se sont produits à de
nombreuses reprises, notamment en mai 2000, place
Bellecour, où des membres d’ATTAC et de la Ligue des
droits de l’Homme (LDH) ont été agressés physiquement
par des personnes qu’ils identifient comme étant
envoyées par le consulat.
Chaque fois, le consulat est clairement désigné comme
étant l’instigateur. Moncef Marzouki témoigne de ce
“flicage” : “Je me suis rendu au Canada, aux Etats-Unis, partout où la Tunisie a des représentations consulaires : des commandos étaient là pour apporter la contradiction, perturber et montrer que les Tunisiens aiment leur pays et leur président.”
Et ces interventions sont tellement répétées que l’on
peut en faire une sorte de typologie : “Le but est
déjà d’occuper tout l’espace-temps du débat. Dans
ce temps, chacun a son rôle. Il y a celui qui
intervient pour susciter la compassion : “la Tunisie est un petit pays, menacé de toute part...” Il y a l’agressif retenu par son copain, la féministe, l’universitaire qui est censé apporter la parole objective...” expose Sadri Khiari, artiste membre de RAID ATTAC Tunisie et du Collectif “d’appel au boycott des élections et au départ de Ben Ali”, avant de préciser que “certaines fois, leurs interventions sont beaucoup plus agressives, avec des bagarres entre le service d’ordre et des gens du consulat”.
Aux multiples incidents qui émaillent les réunions
publiques et les manifestations, il faut ajouter, si
l’on en croit nombre d’opposants, une intimidation
constante exercée sur la communauté tunisienne.
Comme en témoigne Cherif Ferjani, tunisien,
maître de conférences à l’IEP de Lyon : “Beaucoup de
Tunisiens n’assistent pas à ces réunions politiques car ils ont peur. Ils savent que les agents du consulat sont
là et qu’ils notent les gens présents. Ils savent qu’il
y aura des répercussions quand ils rentreront pour les
vacances, ou pour la famille restée en Tunisie.”
Ces propos sont repris à l’unisson par les militants
des droits de l’Homme lyonnais ou par les opposants
tunisiens, ainsi que par Neji Jmal, de l’association
Tunisie-Liberté, qui précise que “les personnes
présentes au débat du mardi 14 septembre se coupent de
la possibilité de retourner en toute tranquillité
en Tunisie.”
La peur est le principal levier permettant de maintenir la communauté tunisienne la plus éloignée possible de la politique. “Même parler de politique est tabou dans les familles !” s’exclame Mahrez, étudiant franco-tunisien en sciences politiques.
Cette peur est entretenue par la présencecentrale du
consulat dans la vie des Tunisiens. “Le consulat,par
sa fonction administrative, exerce un véritable contrôle sur nous... Lors des élections, le vote se déroule avec des bulletins de couleur glissés dans des enveloppes transparentes ! Vous êtes tout de suite repéré en cas de vote non-conforme”, explique Mahrez.
Une autre forme d’encadrement se développe au
sein des associations de Tunisiens, qui regroupent surtout des immigrés de fraîche date. Selon un opposant
tunisien lyonnais qui a souhaité garder l’anonymat, les
associations jouent le rôle d’officine du consulat,
permettant ainsi une surveillance accrue de la
communauté. Du côté du consulat, on ne comprend
pas de telles attaques frontales. “L’opposition est
libre de s’organiser en Tunisie, pourquoi des réunions
seraient-elles perturbées en France ? Pourquoi on
s’en mêlerait alors que nous sommes une administration
tenue à une certaine neutralité ?” avance un
représentant consulaire.
Une autre pression, plus subtile, concernerait la
famille restée en Tunisie : “ils savent que je suis intouchable en France, ils s’en sont donc pris à
ma famille. Après avoir signé un manifeste contre
Ben Ali, mon cousin a vu sa licence de taxi
supprimée”, raconte Cherif Ferjani. Ce genre de tracasserie serait le lot commun de tout Tunisien critique à l’égard du régime.
Enfin, les conditions du retour au pays
dépendraient aussi de la bonne conduite en France. Une fois que le ressortissant tunisien est arrivé à l’aéroport de Tunis-Carthage, les ennuis peuvent commencer, avec des méthodes dignes du KGB : “A cause de mes activités politiques, une fois sur le sol tunisien, ma femme a été conduite dans les bureaux du ministère de
l’Intérieur pour y subir un interrogatoire de
trois heures”, relate une source anonyme.
Cette peur, qui vire à la paranoïa en Tunisie,
semble ainsi franchir aisément la Méditerranée. Une peur
suffisante pour dissuader l’immense majorité des
Tunisiens de France de faire de la politique. Et
permettre, une fois encore, de voir, comme le dit
Sadri Khiari, un Ben Ali “prisonnier de ses 99
%”, réélu triomphalement, avec le sentiment de
rallier tout le peuple derrière lui.
Pierre Rammah et Laurent Burlet
© Lyon Capitale 2004 |