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En différé de Tunisie
"Lyon-capitale", 29 sept. 04
Le consulat tunisien : un “big brother” lyonnais ?
Quand une conférence sur les enjeux des prochaines élections en Tunisie se termine en invectives, on peut s’interroger sur la possibilité d’un réel débat démocratique. Lyon Capitale a enquêté sur la manière dont celui-ci se déroule à Lyon, sur fond de pressions et de perturbations.

L’ombre du général Ben Ali planerait-elle jusqu’à Lyon ? Quand une conférence sur la Tunisie se termine en injures et invectives pro-Ben Ali, on peut s’interroger sur la possibilité d’un débat démocratique sur la terre des droits de l’Homme.

Illustration avec la réunion du mardi 14 septembre au CCO à Villeurbanne. Ce soir-là se tenait un débat sur les élections présidentielles en Tunisie du 24 octobre, dont l’intitulé, “élections ou putsch à répétition ?” (organisé par l’Observatoire lyonnais pour la défense des libertés fondamentales en Tunisie et l’association Tunisie-Liberté) dénote l’espoir des opposants de voir une ouverture du régime.

Une conférence quelque peu agitée. Une fois les prises de parole terminées, place au débat. Moncef Marzouki, figure de l’opposition tunisienne et principal intervenant de la soirée, est pris à parti de nombreuse fois par des membres de l’assistance - des interventions contrastant avec les discours des conférenciers et faisant la plupart du temps l’éloge de la Tunisie de Ben Ali.

Derrière une apparente volonté de porter la contradiction, il semblerait que la majorité des prises de parole aient eu pour objectif de perturber les débats.

“Nous ne sommes pas étonnés par ce genre de pratique. Chaque fois que nous organisons des manifestations sur la Tunisie, des personnes sont là pour empêcher leur bon déroulement. Nous les connaissons bien, ce sont toujours les mêmes, visiblement envoyées par le consulat”, explique Jean-Luc Cipière, membre d’ATTAC Rhône et responsable sur le plan national de la coopération euro-méditerranéenne.

Il suffit d’interroger les militants lyonnais mobilisés autour de la question des droits de l’Homme en Tunisie pour s’apercevoir que cette pratique est constante. Des faits similaires se sont produits à de nombreuses reprises, notamment en mai 2000, place Bellecour, où des membres d’ATTAC et de la Ligue des droits de l’Homme (LDH) ont été agressés physiquement par des personnes qu’ils identifient comme étant envoyées par le consulat.

Chaque fois, le consulat est clairement désigné comme étant l’instigateur. Moncef Marzouki témoigne de ce “flicage” : “Je me suis rendu au Canada, aux Etats-Unis, partout où la Tunisie a des représentations consulaires : des commandos étaient là pour apporter la contradiction, perturber et montrer que les Tunisiens aiment leur pays et leur président.”

Et ces interventions sont tellement répétées que l’on peut en faire une sorte de typologie : “Le but est déjà d’occuper tout l’espace-temps du débat. Dans ce temps, chacun a son rôle. Il y a celui qui intervient pour susciter la compassion : “la Tunisie est un petit pays, menacé de toute part...” Il y a l’agressif retenu par son copain, la féministe, l’universitaire qui est censé apporter la parole objective...” expose Sadri Khiari, artiste membre de RAID ATTAC Tunisie et du Collectif “d’appel au boycott des élections et au départ de Ben Ali”, avant de préciser que “certaines fois, leurs interventions sont beaucoup plus agressives, avec des bagarres entre le service d’ordre et des gens du consulat”.

Aux multiples incidents qui émaillent les réunions publiques et les manifestations, il faut ajouter, si l’on en croit nombre d’opposants, une intimidation constante exercée sur la communauté tunisienne.

Comme en témoigne Cherif Ferjani, tunisien, maître de conférences à l’IEP de Lyon : “Beaucoup de Tunisiens n’assistent pas à ces réunions politiques car ils ont peur. Ils savent que les agents du consulat sont là et qu’ils notent les gens présents. Ils savent qu’il y aura des répercussions quand ils rentreront pour les vacances, ou pour la famille restée en Tunisie.”

Ces propos sont repris à l’unisson par les militants des droits de l’Homme lyonnais ou par les opposants tunisiens, ainsi que par Neji Jmal, de l’association Tunisie-Liberté, qui précise que “les personnes présentes au débat du mardi 14 septembre se coupent de la possibilité de retourner en toute tranquillité en Tunisie.”

La peur est le principal levier permettant de maintenir la communauté tunisienne la plus éloignée possible de la politique. “Même parler de politique est tabou dans les familles !” s’exclame Mahrez, étudiant franco-tunisien en sciences politiques.
Cette peur est entretenue par la présencecentrale du consulat dans la vie des Tunisiens. “Le consulat,par sa fonction administrative, exerce un véritable contrôle sur nous... Lors des élections, le vote se déroule avec des bulletins de couleur glissés dans des enveloppes transparentes ! Vous êtes tout de suite repéré en cas de vote non-conforme”, explique Mahrez.

Une autre forme d’encadrement se développe au sein des associations de Tunisiens, qui regroupent surtout des immigrés de fraîche date. Selon un opposant tunisien lyonnais qui a souhaité garder l’anonymat, les associations jouent le rôle d’officine du consulat, permettant ainsi une surveillance accrue de la communauté. Du côté du consulat, on ne comprend pas de telles attaques frontales. “L’opposition est libre de s’organiser en Tunisie, pourquoi des réunions seraient-elles perturbées en France ? Pourquoi on s’en mêlerait alors que nous sommes une administration tenue à une certaine neutralité ?” avance un représentant consulaire.

Une autre pression, plus subtile, concernerait la famille restée en Tunisie : “ils savent que je suis intouchable en France, ils s’en sont donc pris à ma famille. Après avoir signé un manifeste contre Ben Ali, mon cousin a vu sa licence de taxi supprimée”, raconte Cherif Ferjani. Ce genre de tracasserie serait le lot commun de tout Tunisien critique à l’égard du régime.

Enfin, les conditions du retour au pays dépendraient aussi de la bonne conduite en France. Une fois que le ressortissant tunisien est arrivé à l’aéroport de Tunis-Carthage, les ennuis peuvent commencer, avec des méthodes dignes du KGB : “A cause de mes activités politiques, une fois sur le sol tunisien, ma femme a été conduite dans les bureaux du ministère de l’Intérieur pour y subir un interrogatoire de trois heures”, relate une source anonyme.

Cette peur, qui vire à la paranoïa en Tunisie, semble ainsi franchir aisément la Méditerranée. Une peur suffisante pour dissuader l’immense majorité des Tunisiens de France de faire de la politique. Et permettre, une fois encore, de voir, comme le dit Sadri Khiari, un Ben Ali “prisonnier de ses 99 %”, réélu triomphalement, avec le sentiment de rallier tout le peuple derrière lui.

Pierre Rammah et Laurent Burlet
© Lyon Capitale 2004

TUNeZINE
1er-10-2004

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