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J’ai assisté à la conférence « Tunisie, le cycle de l’injustice » et j’en suis sortie les larmes aux yeux, non pas par mon ignorance de ce qui se passe en Tunisie -cela fait quelques petites années que j’ai découvert l’ampleur du désastre-, mais de rage. De rage et d’indignation, comme beaucoup, comme souvent. Je ne prétends rien vous apprendre que vous ne sachiez déjà, cette lettre est extrêmement égoïste. J’ai besoin de m’exprimer, j’ai besoin de réponses à des questions que je me pose depuis longtemps, depuis que j’ai commencé à comprendre ce qu’était la politique. Que penser de mon pays ? Que penser de ma patrie ? Quels espoirs ai-je le droit d’avoir ? Quelles perspectives puis-je entrevoir ? Notre passé n’étant pas très glorieux, quel avenir allons nous avoir ? Mes premières interrogations concernent la Tunisie vue de l’extérieur -je n’ose dire la politique étrangère, tellement mes questions sont naïves, que des États comme la France, par exemple, veuillent avoir des sous-fifres dans le monde entier pour leurs intérêts « personnels » et y veillent, cela-en dépit du fait que ce ne soit excusable- se comprend ; nous ne vivons pas dans un monde où « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». Mais de quoi pourrait avoir peur ? Quelqu’un comme Ben Ali si un chef d’état occidental venait à lui serrer un peu les boulons. Pour quels intérêts personnels craindrait-il ? Parce que, si j’ai bien compris, l’occident veut garder la mainmise sur des pays comme la Tunisie. Il faut bien garder le peuple là où il est et continuer de l’abrutir. Mais quelles sanctions infliger à un dictateur si ce n’est son discrédit ? Ce qui entraînerait la perte de contrôle du dit pays... Bon, bref. Ça se passe comment ? Aussi, ai-je du mal à deviner les intérêts étasuniens en Tunisie : proximité de la Libye, un autre pied en Afrique du Nord, après le Maroc (l’État américain est un mille-pattes !!), les richesses submergées du sous-sol tunisien, ... ? Je connais une personne qui n’a pu avoir son passeport que quelques semaines avant les dernières élections ; et les fouilles, et les interrogatoires dans les aéroports, etc. J’ai un ami qui s’est suicidé, on ne sait trop pourquoi : mauvaises fréquentations, trafic de drogue, ... Je crois surtout qu’il était dégoûté. Cela faisait des années qu’il le répétait : « j’en ai marre de ce pays, je n’y ai pas d’avenir », « ديقوتاج يا خويا », « Dégoûtage » : c’est pire que le dégoût, c’est l’incitation au dégoût. Après la phase lavage-de-cerveau-bourrage-de-crâne vécue dans notre tendre enfance, vient la phase du dégoûtage pour les plus récalcitrants, c’est à dire les jeunes chômeurs dépourvus de diplômes ? Non, ce serait trop facile. Cette deuxième étape concerne tout le monde. Vous avez tout un pays, toute une nation dégoûtée mais qui vit dans la peur. C’est laid, c’est monstrueux, c’est épouvantable, c’est inhumain. J’ai presque envie de dire : « Ça se passe comment Docteur, expliquez-moi ? » Je suis malade, mon pays est malade et s’engouffre, ma jeunesse est malade et se suicide.
Cordialement CAI QING RUAN Le jeudi 27 mai 2004 |