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Ce dimanche, les Irakiens sont appelés à élire une Assemblée nationale transitoire composée de 275 députés, 18 conseils de province et - pour la partie kurde - un Parlement autonome. La principale tâche de la nouvelle Assemblée sera de désigner un gouvernement et de rédiger un projet de Constitution qui sera soumis à un référendum en octobre 2005. Des élections générales se dérouleraient deux mois plus tard. Le scrutin de cette fin de semaine aura lieu à la proportionnelle intégrale et l’Irak sera considéré comme une seule (et immense) circonscription électorale. Quelque 15000 candidats et une centaine de partis et regroupements politiques se disputeront les différents sièges en jeu. Il arrive souvent que les Irakiens soient classés selon leurs origines confessionnelles ou ethniques (chiites, sunnites, kurdes...). Ces appellations sont dangereuses car elles laissent entendre que les Irakiens votent selon des critères uniquement claniques et tribaux. Et ce n’est pas complètement vrai. Certes, il y a des tendances lourdes voulant que les chiites et les kurdes participeront en masse aux élections du 30 janvier et que les sunnites - par conviction ou par peur des attentats - les boycotteront. Sauf que la liste favorite (chiite) contient certains éléments sunnites, que celle du premier ministre par intérim, Iyad Allaoui, se veut "multiconfessionnelle" et que des leaders chiites, comme le jeune Moqtada Al-Sadr, ont choisi de ne pas participer à un scrutin dont ils demandent le report. Le paysage électoral irakien devient encore plus inextricable lorsque l’on sait que certains regroupements politiques, comme le Parti islamique irakien, présentent des candidats alors que leurs propres leaders insistent sur la nécessité de reporter le scrutin.
Le contexte général
Passant sous silence la question de l’occupation américano-britannique, la résolution 1546 du Conseil de sécurité de l’ONU votée le 30 juin 2004 qui doit redonner à l’Irak sa pleine souveraineté avait surtout pour objectif de sceller un rapprochement entre les États-Unis, les Français, les Allemands et les Russes. On a ainsi choisi de légitimer après coup une guerre et une occupation illégales au regard du droit international. Aujourd’hui, les Irakiens font les frais du "pragmatisme" des puissances occidentales, dont le Canada. Aucune d’elles n’a condamné explicitement l’occupation de l’Irak ni réclamé un calendrier de retrait. À l’exception des déclarations tardives du secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, sur l’illégalité de l’occupation, les gouvernements occidentaux ont bradé les principes de droit et de justice pour entériner le fait accompli américain. Le 30 janvier, les Irakiens voteront pour des "listes fantômes". À part les leaders desdites listes, personne ne connaît véritablement les noms des candidats qui y figurent. Ces noms ont été dévoilés, en partie seulement, cinq jours avant les élections. Pour toute campagne électorale, les Irakiens ont eu droit à des spots télévisés et à des articles de presse, et peu de candidats ont pu tenir des réunions électorales pour exposer leurs programmes. Sécurité oblige, les adresses des bureaux de vote sont tenues secrètes jusqu’à la dernière minute. Cette situation saugrenue est joliment analysée par un auteur irakien, Abdel Hamid Al-Katib, dans un article sarcastique publié cette semaine dans le journal panarabe Al Quds Al Arabi : il y explique que les élections, dans tous les États du monde, se déroulent d’une manière semblable. On commence par dévoiler les noms des candidats, on organise une campagne électorale suivie d’un scrutin et on annonce, à la fin, les résultats. Mais en Irak, "tout se passe à l’envers" : le résultat a déjà été entériné par les pays frontaliers lors des réunions des ministres arabes à Charm El-Cheikh, à Amman et au Caire. Après "l’annonce des résultats", le vote aura lieu au milieu d’un bain de sang. Finalement, les noms des candidats et leurs programmes électoraux seront dévoilés... au lendemain du scrutin !
Un avenir incertain
Les élections du 30 janvier auraient pu être un pas dans le bon sens si elles s’étaient inscrites dans une logique de retrait des forces d’occupation et de recouvrement de la souveraineté irakienne. Tout indique que c’est l’inverse qui se passera. L’administration américaine essaye de mieux contrôler le pays en s’appuyant sur ses alliés chiites et kurdes. Or, cette stratégie comporte deux risques majeurs : 1 - En tablant sur les différences ethniques et confessionnelles des Irakiens, l’administration Bush fait le jeu de ceux qui, parmi les Irakiens, cherchent à diviser le pays. Chalabi, un ancien protégé du Pentagone, parle de la nécessité de créer une région chiite dans le sud à l’instar de la zone kurde dans le nord du pays - une excellente recette pour attiser une guerre civile. 2 - Si les leaders chiites et kurdes n’ont pas rejoint le camp de la résistance militaire, rien ne dit que cette situation perdurera. Les chefs chiites, comme l’incontournable ayatollah Ali Al-Sistani, savent qu’une partie de leur base électorale a été attirée par la lutte armée de Moqtada Al-Sadr, en 2004. Même sans autorité morale, il avait pu fédérer de nombreuses franges de la population chiite irakienne. Une probable victoire écrasante de la "liste chiite" pourrait obliger ses leaders - l’ayatollah Ali Al-Sistani, Abdelaziz Al-Hakim et le Dr Hussein Shahristani (qui pourrait devenir le prochain premier ministre du pays) - à radicaliser leur discours et à s’opposer frontalement à l’occupant. Côté kurde, la question du contrôle de Kirkuk - ville riche en pétrole située à 250 km au nord de Bagdad, et disputée par les Kurdes, les Arabes et les Turkmènes - pourrait envenimer les relations entre les Kurdes et les autorités américaines. Exténués par l’occupation et par les abominables attentats terroristes qui visent des civils, par l’absence de conditions de vie décentes (l’approvisionnement en eau et en électricité est toujours erratique), beaucoup d’Irakiens en sont à regretter la "stabilité" dont ils jouissaient sous le régime de Saddam. Ils pourraient être nombreux à s’abstenir d’aller voter.
Moalla, Taïeb - Journaliste indépendant, l’auteur est un analyste du Moyen-Orient Le Soleil (Québec) - Opinions, vendredi 28 janvier 2005, p. A13 - Analyse |