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Le Défi : Etre noire en Tunisie

(TchadForum 21/06/2005)

Après le récit d’un Subsaharien résidant au Maroc, voici la deuxième partie de notre débat sur les relations interraciales au Maghreb. Cette semaine, J.A.I. ouvre ses colonnes à Affet Mosbah, une Tunisienne noire. Un témoignage sans concession sur un sujet jusqu’ici tabou.

A la fin des années 1980, en France, plusieurs crimes racistes viennent d’être commis, dont les victimes sont majoritairement maghrébines. Je suis de toutes les manifestations pour dénoncer l’insoutenable. J’y côtoie de nombreux compatriotes tunisiens, connus et inconnus. En apparence, tout nous rassemble, mais je ne peux cacher ma perplexité : ces visages à juste titre indignés sont les mêmes qui, dans les rues de Tunis, grimacent au passage d’un Noir : « Ya Kahlouch ! » (« nègre », « noiraud »). Ce qui est intolérable d’un côté de la Méditerranée serait-il, de l’autre, parfaitement normal, naturel ? Née dans l’antique Ifriqiyah, à la pointe septentrionale de l’Afrique, je suis tout à la fois femme, noire, tunisienne, arabe et musulmane. Une identité composite dans laquelle certains croient voir une « richesse ». Ce que la réalité ne confirme pas vraiment. Mon pays a aboli l’esclavage en 1846, avant la France, et a donné aux femmes, il y a un demi-siècle, ce qui leur était dû : l’égalité. Deux réformes sociales et institutionnelles d’une portée et d’une modernité stupéfiantes. Aujourd’hui, si les Tunisiens s’enorgueillissent volontiers de la liberté dont jouissent les femmes dans leur pays, il est rare qu’ils évoquent l’abolition de l’esclavage. Pourquoi ?

« La question noire est un problème de Blancs », disait naguère Jean-Paul Sartre. En Tunisie, les Noirs ne sont ni un problème ni un tabou. Tout au plus une minorité discrète. Une sous-catégorie sociale, qui, face aux insultes, dissimule sa révolte comme on cache un scandale, dans le silence et dans la honte. Une anecdote révélatrice. Un soir, à l’issue de ma prestation dans un ballet classique au Théâtre de la ville de Tunis, un ami me susurre, rigolard : « Tu es la tache noire du ballet blanc ! » Un autre, brillant intellectuel, n’imagine simplement pas qu’une Noire puisse être danseuse classique : « Comment est-ce possible », maugrée-t-il devant ses filles - qui se trouvent être mes amies...

Les Blancs sont évidemment très minoritaires sur le continent africain. Pourtant, lorsque les Tunisiens parlent d’un Ivoirien ou d’un Malien, ils le désignent comme « africain ». Ne sommes-nous pas nous-mêmes des Africains ? Quel est le sens caché de cette auto-exclusion par le verbe ?

Dans mon pays, le racisme n’est pas institutionnel : jamais vous ne verrez un député exprimer des thèses xénophobes à la tribune de l’Assemblée nationale. Il est avant tout social. Il s’éructe dans les rues, s’abrite derrière les persiennes, se trahit par des attitudes ou des regards... C’est un crachat permanent et camouflé. Qui peut en témoigner sinon les Noirs eux-mêmes ? Mais la plupart se taisent, comme s’ils craignaient de passer pour des esprits étriqués, pour des complexés, voire des paranoïaques. Alors quand une Noire est finement surnommée « Blanche-Neige », elle se contente de sourire... N’est-ce pas de « l’humour » ?

Ici, un Noir est un « oussif » (« serviteur », « esclave » et, par extension, « noir » ). Sur leur passage, mes congénères entendent régulièrement des commentaires du genre « Congo » ou « Sénégal ». Comme si on ne pouvait être à la fois noir et tunisien ! Les insultes redoublent quand la « victime » a l’infortune d’être une femme. L’atmosphère des rues de Tunis est à ce point empuantie par les propos graveleux qu’on y entend en permanence qu’il est préférable de sortir accompagnée d’un homme. Un paradoxe dans ce pays qui, dès 1956, a affranchi les femmes en promulguant le Code du statut personnel !

Naturellement, les auteurs de ces propos fétides nieront farouchement les avoir tenus ! Même des amis, sincères mais aveugles, trouveront que, quand même, vous avez tendance à voir le mal partout... Mais interrogez les Noirs qui vivent ici, les étudiants subsahariens, par exemple : tous vous raconteront des expériences semblables. Chez nous, le racisme est ordinaire, inodore et souterrain. Il faut y être confronté pour en prendre conscience. Ce n’est pas un racisme violent, il ne tue pas. Il est un doigt pointé sur l’autre, quotidiennement. Un secret de famille. Mortel, tout compte fait.

Mon enfance fut un affrontement quotidien. Que faire quand un gosse est caillassé uniquement parce qu’il est noir ? Rien, sinon baisser la tête et avancer bien vite vers l’école en espérant que les « petits voyous » trouveront une autre cible, n’importe laquelle, un arbre, un chien, un bossu ou un fou... Dans mon quartier, un fou, justement, m’a souvent sauvé la mise. Je n’ai pas oublié son regard étrange lorsqu’il arrivait que nous nous retrouvions face à face. Était-il surpris, lui aussi, de découvrir « la tache noire du ballet blanc » ? Je ne le saurai jamais.

Longtemps, j’ai eu peur de la rue. Longtemps, j’ai espéré vivre un jour sans insultes ni agressions verbales, loin de ces regards insistants. J’en ai conservé une démarche constamment pressée. Et un goût pour les vêtements sombres. Si je déteste la couleur rouge, c’est sans doute qu’en rouge un Noir est doublement visible. Une peau sombre est un costume suffisamment lourd à porter...

À l’adolescence, les choses ont un peu changé. Les enfants du voisinage s’étaient habitués à nous voir. Nous faisions partie du paysage, ils n’étaient plus agressifs. Nous vivions donc en bonne intelligence, sans être dupes. Les insultes sont désormais d’un autre type. Quand, par inadvertance, le mot « oussif » est lâché, le fautif, aussitôt, bafouille, s’excuse presque. Il voudrait reprendre une expression qu’il n’utilise d’ordinaire qu’avec des interlocuteurs blancs. Les lapsus de ce type sont légion. « Ta mère est très belle, me dit un jour une dame hébergée par mes parents, on dirait une Blanche. » « Blanche » se dit aussi « horra », qui signifie « libre », par opposition à « esclave ». Décidément, les institutions évoluent plus vite que les mentalités. L’esclavage est aboli depuis longtemps, mais le langage trahit les pensées profondes, pour ne pas dire l’état de développement d’une société.

Paris, 2001. La deuxième Intifada bat son plein et les manifestations se succèdent pour dénoncer le « rapt du président Arafat » par un innommable chef de guerre et le racisme d’État dont sont victimes les Palestiniens. Au cours de l’une d’elles, je fais halte avec quelques amis tunisiens autour d’un café. Certains ont amené leurs enfants. Nous projetons de nous réunir pour les soirées électorales à venir et l’un de nous propose d’aller dîner chez « Ali l’Oussif » - Ali le Nègre. Je scrute les visages de mes compagnons : à l’exception d’une amie artiste, personne ne bronche. Je frappe du poing sur la table et demande si le patronyme du restaurateur en question est « Le Nègre ». Non, me répond-on, mais lui-même accepte qu’on l’appelle ainsi et en plaisante volontiers. Décidément le « syndrome Blanche-Neige » à la vie dure... J’insiste : quelle différence y a-t-il entre Ali tout court et Ali le Nègre ? Si celui-ci avait la peau claire, mes compagnons le surnommerait-ils « Ali le Blanc » ? Un homme est-il ce qu’il fait ou ce qu’il paraît ? Et de quel surnom m’affublent-ils donc en mon absence ? Je quitte la table. Les enfants présents continueront-ils, demain, à manifester en toute bonne conscience le même racisme larvé ?

Le lendemain, je reçois un bouquet de fleurs couleur parme, accompagné d’une carte d’excuses. L’expéditeur est l’un de mes compagnons d’hier, qui semble me demander pardon pour tous les autres. Apparemment, il est le seul à avoir compris qu’« Ali l’Oussif » et moi, à l’instar de tous les Noirs tunisiens, nous sentons, d’une certaine manière, étrangers dans notre propre pays. Et dans le coeur des nôtres.

Mon pays est multiple. C’est un pays en marche, ouvert, une terre de paradoxes. Il m’accorde le droit de porter plainte pour racisme, mais pas la possibilité de prouver mes accusations. Nous sommes égaux devant la loi, mais discrètement tenus à l’écart socialement, sans qu’aucun Blanc ne s’en aperçoive.

On pourrait multiplier les exemples de discrimination ou d’ostracisme insidieux. Un membre de ma famille travaille pour la compagnie nationale d’aviation : il est chef de cabine. Comme il s’exprime dans une langue châtiée, c’est lui qui a été chargé d’enregistrer le message d’accueil des passagers. Me trouvant un jour à bord d’un appareil de la compagnie, j’ai entendu sa voix égrener les traditionnelles consignes de sécurité. Mais sur l’écran placé devant moi, c’est une fort jolie blonde qui les mimait.

Je ne suis pas près d’oublier une sortie dominicale à el-Alia, entre Tunis et Bizerte. Ayant garé la voiture familiale, nous avons aussitôt été encerclés par un groupe d’autochtones, qui, le visage collé à la vitre, se sont mis à nous observer comme ils l’auraient fait d’animaux en cage. Ils riaient et grimaçaient : « Des Noirs dans une voiture, des Noirs dans une voiture ! » Terrible sentiment d’étouffement, de malaise. Oui, nous étions des êtres humains assis dans une voiture. La question noire est, en effet, un problème de Blancs.

Le Sud tunisien est autrement atteint que le Nord, les Noirs y étant beaucoup plus nombreux. Ici, il y a les ahrars, les hommes libres, et les abids, les esclaves - termes utilisés sans complexe ni fausse pudeur. On se rend à des fêtes « chez les abids » ou « chez les ahrars ». Au-delà d’une apparente cohésion, le Sud est profondément clivé, mais les codes sociaux ne sont connus que des initiés. Il faut être originaire de la région pour en prendre conscience. Prenez cette gentille tradition d’émietter la viande des invités, lors d’un repas. Longtemps, cette corvée a incombé aux Noirs. Par la suite, pour démontrer que les mentalités avaient changé, les Blancs ont mis un point d’honneur à inverser les rôles. L’intention était bonne, sans doute, mais le seul fait qu’il soit besoin de la justifier prouve qu’il n’y a pas d’égalité. Les Noirs du Sud auraient tant à dire... Je me souviens d’une anecdote. Dans les années 1980, un couple rend visite à un malade et repart ulcéré. Pourquoi ? Parce que l’abid possédait un téléphone. Un privilège réservé aux ahrars !

Il n’existe pas de statistiques sur les niveaux de vie comparés des différentes communautés, mais force est de reconnaître que les Noirs sont pratiquement inexistants dans les banlieues chic de Sidi Bou Saïd ou de Carthage, sur les hauteurs de Tunis. On les retrouve dans les villes populaires du Kram ou de La Goulette. Peu d’essais sociologiques prennent la peine d’étudier cette composante de la population tunisienne. En fait, l’intérêt porté aux Noirs reste, pour l’essentiel, de l’ordre du folklore.

En peinture, la représentation de l’homme noir est, somme toute, fidèle à la réalité. Il est montré comme il est dans la vie : musicien, serviteur lors d’une cérémonie de mariage, etc. Les Noirs sont des témoins de la vie sociale, très rarement des acteurs. Qui brossera le portrait d’un Noir tunisien posant dans son cabinet d’avocat ? Dans une oeuvre, d’ailleurs remarquable, intitulée La Tigresse, le peintre Bouâbana représente une femme noire - une amante ? - dont la sensualité explose littéralement sur la toile. Il n’y a pas de doute que le peintre respecte son sujet, mais quand même, je ne peux m’empêcher de penser que cette prétendue sexualité hors norme des Noirs est un insupportable cliché. Sommes nous donc des bêtes ?

L’art, dans sa sincérité, dépeint et dénonce les tares cachées d’une société. On chercherait en vain une oeuvre picturale représentant un mariage entre des Tunisiens blancs et noirs ! Le phénomène n’est pas courant, mais il existe pourtant, surtout dans les milieux populaires. La bourgeoisie, elle, reste globalement hostile aux mélanges... « Nous sommes tous égaux », entend-on souvent claironner. D’ailleurs, c’est un précepte de l’islam ! Égaux en droit, certes, nous le sommes. Mais les coeurs et les épidermes sont-ils vraiment prêts à admettre qu’un Noir soit « un homme fait de tous les hommes, qui les vaut tous et que vaut n’importe qui » ? Même en Tunisie, à l’ombre des jasmins.

Par Affet Mosbah

Source :
http://www.lintelligent.com/edito.asp ?
www.lintelligent.com/edito
[June 21, 2005]

J.A.I., 11 juillet 2004

© Copyright TchadForum

TUNeZINE
21-06-2005

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