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« Amérique, Amérique que Dieu corrige toutes tes imperfections... » Hymne national des États-Unis

Vers la fin du mois de février 2004, le général de division U.S, Antonio Taguba, chargé de diligenter une enquête à la suite de la divulgation des clichés des tortures et des sévices infligés aux détenus irakiens, par les geôliers de la prison américaine d’Abû Ghraib, remettait un rapport interne de 53 pages qui complétait des investigations précédentes sur les « défaillances » du système pénitentiaire américain en Irak 1. les CD contenant des centaines de photographies des supplices subies par les prisonniers et des vidéos que les GI s’échangeaient ou se renvoyaient par e-mail n’ont pas été inclus dans ce dossier. Certains passages ont été également classés secret défense en raison de leur « caractère extrêmement sensible », un euphémisme pour dissimuler l’indicible horreur perpétrée par les soldats américains au nom de la « libération de l’Irak ». Le dit rapport détaille les méthodes employées par la Police militaire pour « ramollir » les suspects, avant de les passer à la question, à la demande expresse des agents du renseignement, sans préciser toutefois que c’était la routine. On y lit que les exécutants de ces basses uvre sont les soldats du 372éme compagnie rattachée au 320ème bataillon de la Police militaire placé sous les ordres directs de la générale Janis Karpinski 2, les membres de service de renseignement, les agents de la CIA et du FBI. Ce rapport reste muet sur la participation des « experts » recrutés par l’intermédiaire des sociétés privées (comme Halliburton & Co dirigée pendant cinq ans par Dick Cheney, vice président des États-Unis, Black Water US et Dyncorps spécialisée dans le lutte antiguérilla en Colombie) autrement dit sur les mercenaires : anciens militaires ou/et agents du Mossad détenteurs de la double nationalité américano-israélienne (il y aurait selon les estimations de la presse israélienne environ un millier engagé directement dans le conflit, reparti entre soldats, officiers et rabbins « jihadistes » dont le nombre est estimé à 31), soldats de fortunes, baroudeurs, « gardes de corps » et ancien matons venus de pays pourvoyeurs traditionnels de ce type d’ « irréguliers ». Voici comment le rapport décrit en partie ces « mauvais traitements flagrants, gratuits et même sadiques » selon la propre terminologie des enquêteurs militaires - on notera au passage que l’obstination de Rumsfield à (re)qualifier ces atrocités de « mauvais traitements » et non de tortures, a payé, puisque c’est sa définition qui sera finalement retenue : Casser des lampes d’éclairage de la taille d’un bâton de dynamite, employés par les plongeurs sous-marins et en verser le contenu, un liquide phosphorique, sur les détenus ; verser de l’eau froide sur des détenus totalement dénudés ; les tabasser avec des manches de balais ou des chaises ; menacer les hommes de viol ( le rapport ne souffle mot de certains cas de viol) ; frapper les prisonniers et permettre ensuite au personnel de la Police militaire de leur coudre à vif les blessures ; sodomiser les prisonniers avec les lampes décrites plus haut ou à l’aide de manches de balais, utiliser des chiens dressés pour effrayer, intimider et dans certains cas attaquer et mordre les détenus ; les contraindre à se masturber, à simuler ou à pratiquer la fellation à leurs codétenus, harceler sexuellement et violer dans certains cas des Irakiennes détenues (le rapport ne donne aucun exemple) ; contraindre certains détenus à porter en permanence des dessous féminins et les exhiber aux portes de leurs cellules sous les regards de leurs compagnons d’infortune ; insulter les prisonniers et leur cracher dessus. Empiler les corps de plusieurs détenus la tête couverte d’un sac, les genoux pliés, formant un amas de chaire humaine informe, délibérément indécent et grotesque pour les dépouiller de toute humanité et supprimer en eux tout esprit de résistance ; priver de sommeil les détenus dangereux comme on a pu le voir sur le cliché montrant un prisonnier, la tête couverte d’un sac, juché sur une caisse posée sur un sol mouillé, les doigts et le pénis reliés par des fils à une prise de courant électrique, autrement dit un erzatz américain de la tristement célèbre gégène de la guerre d’Algérie. Rappelant les méthodes employés contre des dizaines des milliers de militants et des démocrates dans les geôles des dictatures arabes - quelle splendide leçon pour les peuples arabes que les Américains prétendent venir libérer ! (dixit Juan Goytisolo) - , comme la dictature de Ben Ali en Tunisie (pour ne citer qu’un exemple), des autocraties, des théocraties et des micro-monarchies d’opérette - artificiellement crées et protégés par les États-Unis et la Grande-Bretagne ! -, ces tortures ont réduit à néant, aux yeux de ceux qui y avaient évidemment cru, les discours « libérateurs » et les stratégies fumeuses concoctées par les « éminents intellectuels » et « redoutables polémistes » néo-conservateurs comme on les appelle là-bas, comme Wolfowitz 3, Condoleeza Rice, William Pearl, William Kristol,, Robert Kagan, Lawrence F. Kaplan, Bernard Lewis et leurs disciples irakiens Kanaan Makiya, Fouad Ajami et l’Américain d’origine indo-musulmane Fareed Zakaria 4. La « grande cause morale de l’Amérique » à savoir la démocratisation du « Grand Moyen-Orient » est partie en fumée. Après le scandale des atrocités commises à Abû Ghraib et la violence de l’occupation à Karbala, à Falûja, à Lâtifiyya et à Mossoul, ne reste des fondements moraux, historiques et ethniques, au demeurant contrefaits, qui servirent de justification à cette guerre d’agression, de pillage et de rapine que l’image réelle des GI défendant le ministère irakien du pétrole tandis que Bagdad était livrée aux flammes et aux pillards. Le « savoir » accumulé sur les pays arabes et sur l’histoire de l’islam par ces intellectuels, se résume à la compilation des gros titres des journaux 5 - Bush ne se vante t-il pas de ne lire que les gros titres - et à des démonstrations minimalistes fast foodées sitôt lues sitôt évacuées. Leur approche quasiment liturgique de l’histoire universelle, fondée sur la foi aveugle en la mission de l’Amérique ; leur analyse des rapports entre les nations : une mixture nauséeuse de culture religieuse, de délire sécuritaire, d’orgueil patriotard, d’idolâtrie de l’économie de marché, et pêle-mêle de fondamentalisme technique et scientifique, de francophobie, d’islamophobie, des relents anti-chinois, anti-russe et anti-arabe, font hurler de consternation tout chercheur débutant en la matière. Il semblerait même qu’après l’occupation de l’Irak Francis Fukuyama et Samuel Huntington, père fondateur de la théorie du « Choc des civilisations », peu suspects de modération ou d’une quelconque arabophilie, ont exprimé leurs réserves et pris leurs distances, effrayés qu’ils étaient par le torrent néo-conservateur qui engloutit l’Amérique. Et comme on pouvait s’y attendre cette déferlante néo-conservatrice n’a pas maqué de donner naissance à des vaguelettes locales qui, même si elles se trouvent temporairement stoppées par les échos de la résistance nationale irakienne, par l’empêtrement de l’armée américaine dans les sables d’Irak et surtout par l’hostilité de la « rue » arabe, n’en continuent pas moins de déverser leur écume dérisoire qui, à peine formée se dissout dans le sables - j’ai nommé ces affidés, un nombre restreint d’intellectuels arabes ou musulmans qui, paradoxalement ont ceci en commun : lorsqu’ils ne sont pas franchement les thuriféraires des kleptocraties, ils sont aux abonnées absents dans le combat difficile et solitaire des élites pour les libertés démocratiques dans leurs pays. Par l’effet d’un miracle (sans doute médiatique) ils se sont découverts des vocations tardives en islamologie. Et, heureux invités aux symposiums et aux universités américaines, bénéficiaires de bourses et des largesses de la Fulbrigt, ou honorables correspondants locaux de la National Endowment for Democracy ou de l’US Agency for International Development, ils répandent la bonne parole, nous noyant quotidiennement sous une avalanche d’articles et de titres (destinés presque exclusivement à un public occidental) aussi indigestes et superficiels les uns que les autres. Ils ne puisent dans l’histoire que ce qui conforte leurs thèses. Ils font l’impasse par mauvaise foi ou par ignorance crasse, sur l’essentiel d’une culture multiséculaire et d’une civilisation multiforme riche et complexe, qui a eu, à l’instar de tous les héritages de l’humanité, sa face sombre mais aussi son revers lumineux ; ses révoltes populaires, ses mouvements de dissidences religieuses, ses savants, ses philosophes précurseurs de modernité sacrifiés sur l’autel de la « religion d’État », ses historiens défricheurs de domaines inconnus, ses grands voyageurs, ses esthètes. Ils ignorent ses magnifiques courants spirituels qui se développèrent en marge des dogmes officiels, dont l’audace et l’expérimentation extrême ont creusé la thématique de la tolérance et permit, pour le minimum, l’éclosion de l’idée de l’émancipation individuelle si proche du concept contemporain de la sacro-sainte liberté individuelle. Ces thuriféraires examinent cette culture et cette religion à partir d’un prisme achronique, figeant, par imposture intellectuelle, le destin historique de plus d’un milliard d’habitants sous des dehors d’érudition et d’exégèse à la petite semaine. Ils feignent d’ignorer que ces dernières n’ont cessé de tâtonner à la recherche d’une issue vers la liberté et la modernité, en dépit des vicissitudes de l’histoire, au nombre desquelles les convoitises des puissances occidentales qui les ont pétrifiés dans la misère, l’ignorance et l’oppression politique. Les analyses de « l’exception islamique » sont évidemment nécessaires et légitimes, encore faut-il qu’elles soient originales et ne tombent pas dans le mélange du genre, ou ne servent de carburant aux thèses prônant la politique de l’ingérence et de la canonnière comme remède à nos maux 6. Il suffit de relire les textes publiés aux États-Unis ou ailleurs avant l’invasion américano-britannique de l’Irak et de les méditer à l’aune de la réalité tangible expérimentée sur le terrain par les occupants, pour se rendre compte de leur instrumentalisation guerrière et de leur déconnexion par rapport à la réalité complexe d’un Orient, et d’un islam non-imaginaires. Ressasser sans fin des assertions basées sur des présupposés pour le moins malhonnêtes intellectuellement, tels que la non-compatibilité de la mentalité arabe ou de l’islam avec la démocratie (existe t-il une seule religion au monde qui ne soit pas incompatible avec la démocratie !), semble devenue en ces temps l’activité la plus lucrative qui soit. La profusion des écrits de ce genre, c’est-à-dire sur tout et sur n’importe quoi, alimentée il est vrai par l’inquiétude légitime suscitée par un extrémisme islamiste violent et prisonnier d’un autre temps, balise la voie à un retour déguisé derrière le masque de la liberté, à des vastes projets de servitudes et d’asservissement des peuples, comme il en a existé au XIXé et XX siècle, et qui furent justement menés au nom de la ritournelle des grands principes du progrès humain et des « nécessaires reformes » pour y parvenir. La suite est connue de tous... Après l’escroqueries intellectuelles qui consiste à faire accroire à une résistance « génétique » de l’Islam à la démocratie, voici venu le temps des nouvelles escroqueries, place donc à « l’exception arabe » ! Outre le parallèle avec les tortures pratiquées par les régimes néo-absolutistes arabes. Le parallèle qui s’impose à l’esprit - mis à part l’interminable huis clos entre victimes et bourreaux à Guantanamo - , est celui entre la martyre des détenus irakiens à Abû Ghraib ( la fin de l’exposition publique de ces pratiques signifie-t-elle leur disparition ?) et ce que leurs compagnons palestiniens ont enduré et endurent encore dans les geôles de l’État hébreu, même si en on parle peu. Il est en effet plus que probable que ce triste record dans l’ignominie américaine ne fut rendu possible que grâce à la précieuse collaboration des agents du Mossad connus sous le sobriquet de mustaribîn, experts en « traitement des terroristes arabes » 7, présent depuis des années en Kurdistan d’Irak. L’existence en Israël, dès le début de l’invasion de l’Irak, des camps d’entraînement à la guerre urbaine et aux techniques d’interrogatoire « poussée » (un technicisme désignant la torture dans le jargon répressif israélien), destiné à l’encadrement militaire américain est en effet un secret de polichinelle. A preuve, des bruits insistants sur l’existence des clichés qui seraient antérieurs à Abû Ghraib pris par des soldats israéliens circulent un peu partout depuis quelques temps : entre autre la photographie d’un cadavre d’adolescent palestinien sanglé, traîné par un tank ; une autre qui montre un soldat posant face à l’appareil photo, tenant entre les mains la tête coupée, affublée d’une cigarette glissée au coin de la lèvre d’un kamikaze palestinien tué par sa bombe 8. Des tels affronts infligés à des dépouilles ne ravivent-ils pas les blessures et les souvenirs des atrocités perpétrées au cours des guerres coloniales ? Nous avons tous en mémoire la photographie célèbre confiée en 1924 par Muhammad Ben Abdelkrim al-Khatâbî en route pour l’exil vers l’Ile de la Réunion, à un journaliste français, après l’écrasement par une coalition franco-espagnole de la première République instaurée dans le monde arabe, montrant des légionnaires du Tercio espagnol exhibant sur des piquets, des têtes coupées de combattants rifains. Ce cliché a soulevé en son temps une immense réaction de rejet et suscité de manifestations jusqu’à même en Inde. A Abû Ghraib, certains clichés montrent des cadavres de suppliciés, morts des suites de tortures, le visage en sang, horriblement boursouflé, enveloppés dans du cellophane et recouverts de sachets de glace, gisant aux pieds de soldats hilares. Les photographies révoltantes de ces répugnantes mises ne scène, notamment celle ou l’on voit le caporal England traînant un prisonnier nu au bout d’une laisse, ou celles des chiens attaquants les prisonniers font péniblement remonter à la mémoire les guerres raciales du siècle dernier ; elles s’inscrivent en droite ligne dans ce continuum d’abjections : ségrégation raciale aux États-Unis, apartheid en Afrique du Sud et dans la Rhodésie d’Ian Smith et racisme sioniste anti-arabe d’essence théologique en Israël. Le dégoût et la répulsion qu’avaient suscité les légionnaires espagnols au cours de la Guerre du Rif, sont les mêmes que ceux qui nous révulsent aujourd’hui. La perte de toute valeur morale et la transgression des tabous liés à la mort que l’humanité toute entière a en partage, ont balayé les dernières réticences à propos des véritables desseins de Bush et ses conseillers. Après la stupeur et la-commission-d’enquête-pour-déterminer-les-circonstances. La contrition. Celle des américains fut de courte durée : « Et alors ! Et alors ! Nos gars n’ont pas le droit de prendre un peu de bon temps » ricanait sur la Fox News le chef des conservateurs ; « Pourquoi devrions-nous nous conduire mieux qu’eux [...], une fois de plus, nous sommes encore trop gentils ! » s’exclamait un auditeur de l’émission (20 millions d’auditeurs) de Rush Limbaugh, l’animateur radio le plus populaire des États-Unis 9. Le problème avec l’Occident, c’est son soutien aux oppresseurs des Arabes que ceux-ci soient musulmans ou laïcs. Naturellement nous ne sommes pas de ceux qui, comme ces « anti-américains primaires », tirent des conclusions hâtives, font l’amalgame entre les descendants des cow-boys arrogants, brutaux et truandeurs de l’Amérique rurale et du candide peuple américain, victime de mensonges de Bush et de ses acolytes. Ce sont eux seuls, n’est ce pas, qui cherchent à nous faire jouir de la liberté dussent t-ils nous faire passer la chaîne (ou la laisse !) au cou pour nous emmener de force vers leur paradis démocratique ! Ce peuple éclairé, dont les élites trompées par les manipulations et les truquages des néo-conservateurs et de Tony Blair sur les véritables objectifs de la guerre et les dangers prétendument éminents que faisait peser l’Irak sur la sécurité nationale (lire la sécurité d’Israël), et bluffées par les imprécations des lobbies des marchands d’armes et les groupes de pression juifs, avait fini par faire quand même son mea culpa (survenue après la mort des centaines de milliers de civils irakiens, la mise à sac moyenâgeuse d’un pays exsangue et appauvri par trois conflits et douze ans d’embargo, le pillage prémédité d’un des plus riches musée au monde et la destruction partielle des principales villes). Mais à bien y réfléchir, on est obligé d’admettre qu’au cours de cette guerre, l’opinion américaine (75%) a enregistré malgré tout un léger mieux par rapport à l’autre « guerre de libération ! » en 1991, un sondage révélait qu’ils étaient 90% à considérer les Irakiens comme des animaux qu’il fallait mener à l’abattoir ! Le brigadier Ivan L. Frederick ; les caporaux Graner et Jeremy Sivits ; les sergents Javal Davis et Snider ; Les soldats Megan Ambuhi ; la soldate Sabrina Harman et le caporal Lynndie England et tous ceux qui ont été convaincus de crime en Irak, ont été accusés de « conspiration », de « défaillance au devoir », de « cruauté envers les prisonniers », de « mauvais traitements », de « harcèlement sexuel », « d’actes indécents », de comportement « juvéniles » et « stupides » ! , et présentés comme les moutons noirs d’une Amérique blanche et virginale, des dépravés sexuels infiltrés dans l’armée des États-Unis, déshonneur de l’institution militaire et souillure de la bannière étoilée. En vérité ils sont des criminels de guerre, ayant exécuté les ordres données aux plus hauts échelons civils et militaires - des criminels de guerre qui squattent les commandes d’un pays agresseur. Aussi démocratique soit-il à l’intérieur de ses propres frontières, les Etats Unis n’ont cessé depuis des décennies d’exporter une culture de violence, de provoquer des guerres sanglantes, d’ourdir des coups d’Etats contres des Etats constitués, de soutenir des régimes dictatoriaux et de pratiquer une politique d’ingérence à l’extérieur de leurs frontières. Des responsables coupables de crime de guerre, des violations graves et multiples du droit et des coutumes dans les conflits armés, de meurtres et de viols programmés sur des personnes civiles, de destruction du patrimoine en violation du droit international, et qui par conséquent devraient être traduits devant des juridictions internationales pour répondre de leurs méfaits. Quand on regarde d’assez près la moue typiquement yankee affichée sur les portraits des acteurs à différents degrés de cette guerre, comme Georges W. Bush, Rumsfield, Wolfowitz, ou...le caporal Lynndie England, cette dernière née et élevée dans un mobile home au fin fond de l’Amérique rurale et violente si métonymique de cette « Amérique profonde », et engrossé par le caporal Graner au cours d’un de ces rituels célébrés pendants les nuits « dantesques » du pénitencier américain d’Abû Ghraib, au milieu des remugles des cadavres, du sang humain et de la merde, on est saisi par son étrange ressemblance avec les portraits photographique des gens de la bourgade de Patten (Maine) réalisés par le photographe américain Arturo Patten, à propos desquels l’écrivain Russell Banks (américain lui aussi) a fait ces commentaires fulgurants et presque définitifs : « Ils sont ceux que D.H. Lawrence appelait “ le pur produit de l’Amérique ”, le fruit de ses trois siècles d’histoires, ceux qui, disait-il, “deviennent fous ” et qui, à cause de leur histoire, “ sont des tueurs ”. Et sur les visages des citoyens de Patten (Maine) nous pouvons deviner ces deux possibilités : la folie et le meurtre [...] Assurément ces gens là ne sont ni fous ni meurtriers. Mais des fous et des meurtriers sortent de leurs rangs - ils ne paraissent pas différents. Il n’y a pas un seul visage parmi ces photographies qui ne pourrait être celui d’un fou ou d’une folle, pas l’un d’entre eux qui ne pourrait être d’un tueur. » 10
*Ce texte est paru dans la dernière livraison de la Revue d’Études Palestiniennes (N° 94 hiver 2005). Quelques modifications de style y ont été apportées.
Abdelatif Ben Salem
1 La plupart de ses données sont extraites des bonnes feuilles publiées par EL País (supplément de dimanche) du 17 octobre 2004, de la traduction espagnole de l’ouvrage de Seymour M. Hersh, Obediencia debida , Del 11-S a las torturas d’Abu Ghraib, éd. Aguilar, Madrid, 2004. Dans ce livre, Seymour Hersh, connu pour avoir enquêté sur le massacre du village vietnamien de May Lai par les troupes américaines, trace un portrait inquiétant d’une Amérique aveuglée par l’idéologie néo-conservatrice.. 2 Générale de réserve, conseillère financière dans le civil. Lors d’une entrevue avec le St. Peters Burg Time’s en décembre 2003, elle déclara : « Des nombreux prisonnier irakiens d’Abû Ghraib vivent beaucoup mieux ici que chez eux. Je ne vous cache pas que cela commence à nous donner un peu de souci car ils ne veulent plus quitter la prison », Seymour Hersh....op. cit. 3 Le sous-secrétaire à la défense a eu au moins le mérite de la franchise. Lors du Sommet sur la Sécurité en Asie tenu à Singapour en 2003 et en réponse à la question d’un journaliste qui lui demandait pourquoi les États-Unis ont réservé un traitement distinct à L’Irak et à la Corée du Nord en ce qui concerne le danger du développement des armes de destruction massive, Wolfowitz a déclaré : « C’est très simple. La différence fondamentale entre l’Irak et la Corée du Nord , cest qu’économiquement nous n’avions pas d’autres options en Irak. Le pays nage dans une mer de pétrole. » , cité par El País, der Tagesspiegel et Die Welt. Une semaine plus tôt, Wolfowitz confia à Vanity Fair que les armes de destruction massives présentés alors comme la cause principale de la décision des États-Unis d’entrer en guerre contre l’Irak n’étaient qu’un prétexte « bureaucratique » pour obtenir des appuis internationaux. 4 Auteur de L’avenir de la liberté. La Démocratie illibérale aux États-Unis et dans le monde, traduit de l’anglais (États-Unis) par Daniel Roche, Odile Jacob, 2003. Encensé par Samuel Huntington et...Henri Kissinger. Lire notamment le chapitre 4 « L’exception de l’islam ». 5 On cherchera en vain des ouvrages de référence dans leur bibliographie. A titre d’exemple, le manifeste des néo-conservateurs intitulé : Notre route commence à Bagdad, par les faucons de la Maison blanche, de William Kristol-Lawrence F. Kaplan, préface de François Heisbourg, traduit de l’anglais (États-Unis) par Hélène Demazure, Saint Simon, Paris 2003 ; compte, sur 229 renvois bibliographiques, seulement six titres répondant aux normes internationales en matière de référence bibliographiques, dont voici la liste : un volume signé par Georges Bush senior, les Mémoires de Colin Powel, l’Erreur de l’Occident d’Alexandre Soljenitsyne, un ouvrage intitulé Croisades, l’histoire non dite de la guerre du Golfe ) et deux titres américains de vulgarisation générale. Comme on peut l’imaginer, le reste est fait de fatras d’éditoriaux des principaux quotidiens américains, des discours de Bush et de Rice, de dossiers de presse et de rapports d’agences etc. 6 S’inspirant du titre d’un éditorial du Monde intitulé « Une régression féconde », Hamadi Redissi, professeur à l’université de Tunis conclut son article également intitulé « Un régression féconde ! », (in l’ouvrage collectif L’Irak, de la crise au chaos, chroniques d’une invasion , sous la direction de Kenneth Brown, éd. IBIS Press, 2004 ) en ces termes : « [...] Comment sanctionner « les despotes s’abritant derrière le paravent de la « souveraineté » [...] Comment, sinon en mettant la puissance au service du droit ? L’une des trois propositions d’Hubert Védrine, ancien ministre des affaires étrangères en France, est justement la révision du chapitre VII de la Charte des Nations unis de façon à permettre de « légaliser le droit d’ingérence » afin de protéger une population menacée et persécutée, y compris par son propre gouvernement ». La régression (du droit international, N d A) peut donc être féconde. Elle peut l’être si les Arabes cessent de s’exciter dans une veine ethnique irrationnelle chaque fois que l’étranger se mêle de leurs affaires [...] » pp. 93-94. L’actualité de la au guerre et le débat sur « l’ingérence » ont inspirés à l’auteur Franco-Tunisien Abdelwahab Meddeb, attachant au demeurant peu d’importance aux questions politiques « des méditations » intéressantes. En dépit des précautions sémantiques diverses et surtout des craintes qu’il est en droit d’exprimer sur les virtualités hégémoniques de l’Europe, il n’en pense pas moins que face à « l’américanisation inéluctable du monde », prédite il y a soixante ans par Simone Veil, qu’ « il est vrai que le défaut de l’acte ne peut que ternir le principe ; Maintenant qu’un même élan peut emporter dans une même cohésion le geste et l’idée, la diffusion universelle des Lumières peut gagner du crédit en célébrant la diversité que procure la prise en compte du passé. Le fait que l’Europe se tienne dans une telle exemplarité, surtout en honorant le principe de justice, ne peut que redonner, j’en suis sûr, les principes des Lumières et aider à leur acclimatation [ sans préciser explicitement la manière dont cette acclimatation pourrait se réaliser, NDLA] dans d’autres traditions, susceptibles de se laisser séduire, surtout si une telle adaptation ne se concrétise pas dans l’abolition de leur passé. Dans la longue durée, la cohérence européenne entre le principe et le fait ne peut que produire le meilleur effet didactique sur l’islam, dans la guerre qu’il mène contre ses propres démons.... » Abdelwahab. Meddeb, « L’Europe, les conditions de l’universel », in Esprit, janvier 2004 .pp. 11-12. Bien que décalées par rapport à l’actualité immédiate, les réflexions sur les passées et le présent du monde arabe et musulman, la plus récente date de 1999, de l’historien islamologue tunisien Hichem Djaït exposées dans La Crise de la culture islamique, Paris, fayard, 2004, ne nous sont pas d’une grande aide pour démêler l’écheveau embrouillé des origines de l’impuissance et du retard du monde arabe. Y abondent en effet des explications de type culturalistes telles que : « Il s’agit-là peut-être de quelque chose qui concerne les profondeurs de l’inconscient ou les structures mentales » L’absence de la démocratie aurait’ selon lui, « des causes philosophiques et culturelles ». Et quand des sentiments positifs surnagent dans cet océan de crises, cela s’expliquerait par « l’héritage culturel en général et religieux en particulier ». Le refus du débat serait dû « à notre structure mentale ». Le problème est donc « un problème culturel au sens anthropologique du terme ». Il y a « peut-être une spécificité culturelle du monde musulman, qu’il a hérité du style d’exercice du pouvoir depuis l’époque abbasside ». En ce qui concerne l’issue proposée à la crise - ingérence extérieure ou mouvement interne propre vers la démocratie -, Djaït anticipe le débat et semble répondre indirectement à Abdelwahab Meddeb en ces termes « [...] ce qui est en cause c’est un profond changement de valeurs qui pourrait exiger la succession de plusieurs générations, d’autant plus que la situation politique actuelle ne favorise pas l’acceptation des valeurs émanent de l’Occident, mais conduit à considérer celui-ci comme un exploiteur, un ennemi des Arabes et des musulmans, un monde sans morale et raciste. Pourtant, à supposer que l’Occident soit accablé de tous ces vices, cela n’empêche pas que les valeurs morales inventées par ses philosophes et ses penseurs à partir du XVIIIé siècle aient leur pertinence, et le problème de leur acclimatation est grave, cependant, et la réflexion et le volontarisme n’y peuvent rien. Ici, seul le temps joue un rôle ». op. cit pp37-38. 7 Dans son introduction à la nouvelle édition de son ouvrage d’essai Pirates et empereurs, Le Terrorisme international dans le monde contemporain, traduit de l’anglais par Jacques Mass, fayard, 2003, Noam chomsky dénonçait avec vigueur les méthodes employées par les services spéciaux israéliens : « Dans les premiers jours d’une occupation militaire qui dure depuis 35 ans, Moshe Dayan- l’un des dirigeants israéliens les plus sensibles à la triste condition des Palestiniens-conseilla à ses collègues ministres d’informer ces derniers « qu’ils allaient vivre comme des chiens, et que quiconque voulait s’en aller le pouvait ». Comme beaucoup d’exercices de ce genre, la grande caractéristique de l’occupation a été l’humiliation et la dégradation des Araboushim (un terme comparable à « bougnoules » ou « youpins »), auxquels il faut apprendre à ne pas « relever la tête » selon l’idiome standard. Il y a vingt ans, examinant l’une des premières éruption de violence dues à l’armée et aux colons, le politologue Yoram Peri observait à contrecoeur que 750 000 jeunes Israéliens avaient appris au service militaire « que la tâche de l’armée n’est pas seulement de défendre l’Etat sur le champs de bataille contre une armée étrangère, mais de détruire les droits des gens innocents simplement parce que ce sont des Arabouchim vivant sur des territoires que Dieu nous a promis ». Les « bêtes à deux pâtes » (formule du Premier ministre Menahem Begin) ne pourraient plus alors que « courir en tous sens comme des cafards drogués dans une bouteille » (Rafael Eitan, chef d’état-major). Le supérieur d’Eitan, Ariel Sharon, à peine revenu de son invasion du Liban et des massacres de Sabra t Chatila, fit savoir que la bonne manière de traiter les manifestants était de « leur couper les testicules ». La grande presse israélienne fit état « de compter rendus détaillés d’actes terroristes [ commis par l’armée israélienne et les colons] dans les territoires conquis », présentés à Begin par des figures politiques éminentes, dont des faucons notoires. Entre autres, des actes d’humiliations répétés, consistant par exemple à contraindre les Arabouchim à se compisser et à se conchier mutuellement, à ramper sur le sol en criant : « Longue vie à l’Etat d’Israël ! » ou à lécher la terre ; ou encore, le Jour de l’Holocauste, à écrire des chiffres « en souvenir des Juifs des camps d’extermination ». Des tels actes scandalisèrent une bonne part de l’opinion publique israélienne, et ce fut de nouveau le cas lorsqu’ils se reproduisirent pendant l’invasion de Sharon en avril 2002. » pp.19-20 8 Un mois après la rédaction de ce texte, la presse israélienne a publié les documents photographiques dont nos parlons. Le scandale de ce « Nouveau Abû Ghraib » a été très rapidement circonscrit. Le lendemain de la diffusion, il était déjà entré dans l’oubli. 9 « Bush dans le piège Ben Laden », dossier spécial de l’Express 17/5/2004,consacré au scandale de tortures d’Abû Ghraib. 10 Russell banks, Patten à Patten, Photographies d’Arturo Patten, traduit de l’américain par Christine Le Buf, Actes Sud, 1998. pp.77-78-79. |