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Tunisianbachi Roi
« Voyez-les grimper, ses singes agiles ! Ils grimpent les uns sur les autres et se poussent ainsi dans la boue et dans l’abîme. Ils veulent tous s’approcher du trône : c’est leur folie - comme si le bonheur était sur le trône ! Souvent la boue est sur le trône - et souvent aussi le trône est dans la boue » Nietzsche.

Ça fait un bon moment que je suis entièrement enchâssé dans mes livres, assiégé par mes esquisses et mes feuilles de brouillon. C’est paradisiaque de vivre dans un univers hégélien, grisé par une maxime de Karl Jaspers « quand il y a le feu j’appelle les pompiers- de même en politique, quand il y a un problème, je me tourne vers les politiciens ».

C’est peut-être le repos du guerrier, la fatigue, l’amertume des rêves brisés qui ajoute à mon dégoût, C’est peut être Paris, oui Paris pour moi cette secousse existentielle dont parlait Cortázar - Chacun peut choisir la réponse qui le réjouit.

Dégrisé, méditant les idées de H. Arendt : il est impossible de quitter le monde et son espace public au profit d’un monde imaginaire tel qu’il doit être, ou tel qu’il fut autrefois. Encore sous l’emprise, le ravissement de la politique, Me voilà, à l’occasion des élections présidentielles et législative sur les pas des deux Tyrans. Mes deux têtes de Turcs sont deux frères siamois : « Turkmenbachi » (Chef de Turkmènes) et « Tunisianbachi » (Chef de Tunisiens).

Que faire face à la bêtise ? Que faire face à la folie des tyrans ?

Il s’appelle « Sapramourad Niazov », 63ans, dit « Turkmenbachi », chef des Turkmènes, ex-Premier secrétaire du PC local aux temps de l’URSS. Le 28/12/1999 le Majliss (Parlement) amendait la constitution pour lui permettre de régner à vie le Turkménistan (une république d’Asie centrale).

Dans quatre scrutins successifs « Turkmenbachi » est en progression constante :

-  1990 : 98%
-  1992 : 99.5%
-  1994 : 99.9%
-  2002 : élu Président à vie.

Le culte de la personnalité atteint son paroxysme lorsqu’il a décidé de changer les mois du calendrier universel, le mois de janvier va prendre son nom (Turkmenbachi), le moi d’avril devient celui Gourbansoltan, (du nom de Gourbansoltan Niazova, mère du président, morte lors d’un séisme en 1948). Il a également modifié les jours de la semaine.

« Turkmenbachi » est aussi un « écrivain », son chef-d’œuvre est intitulé « Roukhana » (la renaissance spirituelle) publié en 2001. L’ouvrage est l’équivalent du Coran et de la Bible et est enseigné dans toutes les écoles et universités du pays.

Dans « Roukhana », « Turkmenbachi » invente une nouvelle thèse anthropologique autour de l’ontogenèse en divisant la vie humaine en neuf étapes (de la naissance jusqu’à l’âge de 109 ans) : L’enfance (de la naissance à l’âge de 13 ans) ; l’adolescence (de 13 à 25ans) ; la jeunesse (de 25 à 37 ans) ; la maturité (de 37 à 49 ans) ; l’âge du Prophète (de 49 à 61 ans) ; l’âge de l’inspiration (de 61 à 73ans) ; la période des barbes blanches et des anciens (de 73 à 85 ans) ; la vieillesse (de 85 à 97 ans) ; la période « d’Oguzkhan » - du nom d’un héros militaire (de 97 à 109 ans)

Laissons le « Turkmenbachi » au peuple Turkmène pour nous tourner vers notre « Tunisianbachi . Il s’appelle Zine El Abidine ben Ali, il a 68 ans, d’après « la légendaire échelle » de vie de « Turkmenbachi », il a dépassé l’âge du Prophète et il est au cœur de l’âge de l’inspiration. Animé d’un souffle émanant de l’Esprit de Dieu ; ses paroles, et ses faits correspondent exactement à la vie. Il est infaillible, il a franchit la frontière de la divinité, d’où son droit à l’unanimité. C’est ce qui explique, sans doute, sa fascination pour le chiffre magique : 99%.

-  1989 : 99.24%
-  1994 : 99.80%
-  1999 : 99.44%

« Tunisienbachi » est le président d’un parti baroque (RCD), au pouvoir sans partage depuis 48 ans, et qui est actuellement l’aîné des partis totalitaires dans le monde. Un parti monopolise l’activité politique, accapare les médias, étouffe la société civile, fait tout pour défaire le tissu associatif, même virtuel.

Pendant les quatre derniers congrès du Salut (1989) à l’Ambition(2003) en passant par la Persévérance (1993) et l’Excellence (1998), ce Parti-Etat, qui s’appuie sur une légitimité trompeuse, compte plus de deux millions d’adhérents le 1/5 de la population. C’est est le plus grand parti du monde. Imaginez-vous : il a presque quatre fois plus d’adhérents que le parti communiste chinois en rapport au nombre de la population (En 2004, le PCC revendique soixante dix millions d’adhérents sur une population d’un milliard deux cents vingt neuf millions d’habitant).

En mai 2002, le Parlement, un vrai théâtre d’illusions, un hémicycle de l’absurde ; amendait la constitution pour lui permettre de régner à vie sur la Tunisie. Lui comme son entourage nient complètement la possibilité d’un retour à une présidence à vie.

Allié fidèle des Etats-Unis d’Amérique - ces champions autoproclamés de la démocratie - tout au long des 17 ans de son règne, « Tunisienbachi », propriétaire usurpateur de Carthage, a serré la main de quatre locataires de la Maison blanche (Reagan, Bush père ; Clinton deux mandats, George W Bush) et bientôt peut être de Kerry et en 2010 de Jef Bush (frère de GW Bush et gouverneur de Floride). Les rois meurent, les Présidents cèdent la place à leurs successeurs, soit par les urnes soit par des putschs, mais notre « Tunisienbachi » demeure immobile dans le palais du Carthage, figé comme le Sphinx au milieu des Pyramides. Le viatique de toute dictature est le mensonge et son assurance-vie est la terreur :

Ma Tunisie : un pays quadrillé par une énorme machine de répression.

Jamais dans l’histoire de la Tunisie, il n’y a eu autant de prisonniers politiques que pendant le règne de « Tunisianbachi ». Des dizaines de prisonniers sont décédés, des centaines croupissent toujours dans les cellules froides ; certains d’entre eux sont depuis plus d’une décennie dans l’isolement dans des conditions atroces.

C’est une honte non seulement pour le régime en place mais aussi pour dix millions de Tunisiens. Quand ont dit prisonnier politique en Tunisie on pense tout de suite au calvaire de sa famille ; des enfants privés de leurs enfances, incapable de comprendre l’atrocité de la machine de la répression, des femmes abandonnées, enterrent leurs sentiments, leurs bonheurs, prisent entre l’enclume du régime et le marteau d’une société viriliste.

Dans un monde où l’ambition de manipuler les esprits, à l’intérieur même des foyers, s’est haussé quasiment au niveau d’une science, « Tunisienbachi » veut contraindre désespéramment le mouvement de l’Histoire avec des procédés moyenâgeux. Les services de sécurité (Cyberpolice) opèrent une surveillance inexorable de cyberespace ; contrôle des cybercafés, inspection des e-mails, censure des sites. C’est ainsi que des jeunes internautes de Zarzis ont été condamnées à des lourdes peines de prison (de 18 à 26 ans) leur crime c’est d’avoir cajolé la souris pour survoler les barbelés.
Malheureusement Mr Kofi Anan voit les choses autrement puisque L’ONU a décidé de remercier « Tunisienbachi » en lui accordant l’accueil du sommet mondial 2005 sur la société de l’information.

Le pays est devenu un désert culturel et une ambiance de défaitisme et d’indifférence règne dans les milieux intellectuels, chez les universitaires comme chez les artistes. C’est un système qui assassine les idées, cultive la haine de la critique. La dictature, non seulement pousse chacun à s’isoler, mais détruit la distances entre les hommes car c’est précisément c’est dans cette distance que fleurissent le débat des idées, la divergence, la découverte d’autrui. C’est un système dans lequel les citoyens sont de trop ; ils doivent être disciplinés, accommodés ; un vrai troupeau qui marche dans le sentier tracé par ceux qui font peur. « Aux barrières et aux voies de communication entre les hommes,[la terreur] substitue un lien de fer qui les maintient si étroitement ensemble que leur pluralité s’est évanouie en un nom unique aux dimensions gigantesques » (Hannah Arendt).

La torture, les bourreaux, les prisons, l’arbitraire, les larmes des mères, l’injustice, la corruption, le dégoût, les bateaux de la mort... tout un catalogue funèbre porte la signature de « Tunisienbachi ».

Pourtant « Tunisienbachi » peut arborer un CV édifiant de défenseur des droits de l’homme. Telle une orchidée, son palmarès, beau à regarder, est enraciné dans la boue, dans les souffrances des Tunisiens. Ironie de l’histoire, summum de l’absurde, jugez donc :

-  1989 : « Tunisienbachi » obtient le « Prix Louise Michel-Démocratie et Droits de l’Homme » pour l’année 1988 ; accordé par l’institut français d’études politiques et sociales.
-  En 1989, l’institut international de Droit Humanitaire, lui a attribué la médaille d’honneur, en hommage à son action en faveur de la défense des droits de l’Homme.
-  En 1993, le magazine « Alithnayn » le désigne comme l’homme de l’année 1992, en matière de démocratie et de droit de l’Homme.
-  En 1997, il reçoit le « Doctorat honoris Causa » de l’Université d’Ancona ; « en considération pour ses mérites considérables au niveau de la direction des affaires économiques et la consolidation des droits de l’Homme et des droits sociaux dans son pays ».
-  En 2002, il reçoit le Prix de la Méditerranée des droits de l’Homme pour 2001, décerné par les ligues des droits de l’Homme italienne, espagnole et catalane, ainsi que l’Institut italien de recherches et d’études parlementaires de Rome.
-  En 2004, En reconnaissance de ses multiples initiatives et sa volonté constante de promouvoir l’information nationale et rehausser la place des journalistes, il reçoit la Plume d’Or de AJT( Association des journalistes Tunisiens).

17 ans d’une longue nuit tunisienne, nadir de l’histoire de la Tunisie, ont rendu l’émancipation de peuple Tunisien si inaccessible à l’imagination, comme le trésor de la fable, elle semble ne jamais être voir le jour.

J’ai le sentiment que nous sommes au cœur d’un labyrinthe où la chatte ne peut plus trouver ses petits. Que faire dans une patrie où « la prison débute bien avant ses portes. Dès que tu sors de chez toi » ( Foucault).

Le peuple tunisien serait-il maudit ? Est-il un orphelin de l’Histoire ?

Pour dire la vérité au peuple, il faut d’abord lui dévoiler sa propre vérité, même si cette vérité a le visage hideux. Il faut cesser d’embellir, de justifier l’injustifiable. Après 31 ans de règne de Bourguiba, « Tunisienbachi » débarque. Le dictateur est mort, vive le dictateur. Pour être plus juste, le Bey est mort, vive Ubu. Pourquoi cette surdi-mutité ? pourquoi cette apathie ? Jusqu’à quand la servitude volontaire ? Ecoute, Ô mon peuple, ces paroles du XVIè siècles, écoute cet appel d’Etienne de la Boétie : « Pauvres et misérables peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre bien ![...]. Celui qui vous maîtrise tant n’a que des yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps et n’a autre chose que ce qu’a le moindre homme du grand et infini nombre de vos villes, si non qu’il a plus que vous tous : c’est l’avantage que vous lui faites pour vous détruire.
D’où a-t-il pris tant d’yeux dont il vous épie si vous ne les lui donnez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper s’il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d’où les a-t-il s’ils ne sont les vôtres ? Comment a-t-il aucun pouvoir sans vous que par vous ? Que vous pourrait-il faire si vous n’étiez receleurs du larron qui vous pille, complice du meurtrier qui vous tue et traître à vous-même ? Vous semez vos fruits afin qu’il fasse le dégât, vous meublez et remplissez vos maisons afin de fournir à ses pillages, vous élevez vos filles afin qu’il ait de quoi saoûler sa luxure, vous nourrissez vos enfants afin que, pour le mieux qu’il saurait faire, il les mène en ses guerres, qu’il les conduise à la boucherie, qu’il les fasse ministres de ses convoitises et exécuteurs de ses vengeances [...] Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libre. Je ne veux pas que vous le poussiez, ni l’ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé la base de son poids même, s’effondre et se rompre.
 »

Ô mon peuple lève-toi, tu as toute l’éternité pour dormir !

L’équation du pouvoir suppose la présence de trois piliers : ceux qui gouvernent, ceux qui sont gouvernés et ceux qui s’opposent.

Avant d’évoquer l’opposition, je veux faire une petite digression autour de la participation des élections/mascarade du 24 octobre qui agitent toute la classe politique tunisienne.

J’aimerais m’adresser seulement à Mohamed Ali Halwani « candidat de l’initiative démocratique », le deux autres « candidats » font partie de la nomenklatura du régime. Hanté par le vieux rêve platonicien du « Roi-Philosophe » le philosophe Halwani est conscient que « Tunisienbachi » a perdu sa légitimité factice qui était basée sur la rupture avec l’idée de la présidence à vie, c’est un dictateur montré du doigt par les ONG, la société civile et méprisé parfois par ses propres alliés à l’échelle internationale. Grâce à son incurable imbécilité, il est relativement en quarantaine. Par ces élections, il cherche à rattraper une légitimité en fuite, une bouffée d’oxygène. Grâce à votre candidature, « Tunisienbachi » peut le 25 octobre crier veni, vidi, vici.

Comment acceptez-vous d’être présidentiable sans viser la présidence ? Comment persistez-vous à mener un combat d’arrière-garde, vous l’avant-gardiste ?

Le refus du référendum mai 2002 et la participation dans les élections présidentielles ne sont-ils pas antinomiques ?

Cher Mohamed Ali Halwani, quand on veut s’asseoir à la table du diable, il vaut mieux avoir une longue cuillère. Le pire est que l’hôte en question ne laisse à ses invités que des miettes à ramasser sous la table. Comme l’eau et le feu, Tunisianbachi et la démocratie sont incompatibles.

Il n’y a pas cinquante manières de combattre, il n’y en a qu’une : c’est d’être vainqueur comme a dit Malraux.

Certes, dans le genre Halwani est plutôt bon acteur, improvisateur, indocile aux conseils du metteur en scène, réfractaire, infidèle au texte initial, mais en l’occurrence, il s’est trompé de scène. Les rêves politiques du philosophe risquent de s’abîmer en cauchemar.

Parler de l’opposition tunisienne, c’est marcher sur des œufs. Je ne vous parlerai que de la moitié « vide du verre », l’autre moitié a déjà fait couler beaucoup d’encre. Loin des applaudissements, de la courtoisie, loin des accolades, de la complaisance, je veux essayer de diagnostiquer les plaies de cette opposition parce que la multiplication des échecs, des ratages, nous pousse à regarder la réalité en face plutôt qu’à fuir le monde et construire des châteaux en Espagne. Si la dictature est forte en Tunisie c’est parce que l’opposition est faible.

Si Ubu continue à pérorer, c’est parce que nos idées sont pauvres. Notre opposition est « hydrocéphale ». Elle éprouve beaucoup de difficultés à se maintenir debout à cause de « l’hypertrophie de sa tête ». Une guerre permanente des chefs empêche toute ambition collective. « Malheureux le peuple qui a besoin de héros ».

Notre opposition est étrangère aux Tunisiens, elle est plus « populaire » et plus connue à Paris qu’à Tunis, la différence entre son existence et son absence chez les Tunisiens équivaut à la différence entre un et zéro.

Quelques militants et militantes, « les gens qui lient et délient », accaparent les tribunes depuis des décennies, promettant d’être les accoucheurs d’une « autre Tunisie ». Mais que faire lorsque la sage-femme est malade ?

Je ne suis pas de ces noctambules qui prétendent être les premiers à avoir vu les lueurs de l’aube, ni un prêcheur dans le désert, ni un prédicateur qui réserve les places au paradis. Non plus, un enfant parricide ou un iconoclaste, encore moins un poseur de bombes sous le pont qui relie les générations. Je fais partie de ceux qui refusent que le « Je » se déguise en « Nous ». Je fais partie de ceux qui ne se rendent pas, de ceux qui ne cèdent à aucun prix leur propre droit à la dissidence.

Je veux donner rendez-vous à tous les amis, aux compagnons, et aux camarades à la grande fête de l’esprit et de l’enthousiasme, aux agapes de la liberté... Je veux les inviter à séduire les lettres, à danser avec les mots et à faire l’amour avec les belles idées. Afin que « les mots traversent les murs, fassent sauter des serrures, ouvrent des fenêtres »...

Nejib Baccouchi
Le 22 Octobre 2004
midi à Paris, minuit à Tunis

Nejib Baccouchi
24-10-2004

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Nejib Baccouchi
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